« Avant que le coq n’ait chanté trois fois, l’un de vous m’aura trahi », dit toujours le Christ aujourd’hui comme hier.
« Est-ce moi, Seigneur ? Vais-je te trahir ? », cria l’un des douze régents d’autant d’entrepôts des nécessités de la vie, alors qu’il était assis à la droite du Seigneur – l’un des douze disciples choisis –, autour d’une table regorgeant de l’abondance des produits de la terre. Et il regarda le visage de celui par qui tout avait été fait – la face de celui qui était assis au bout de la table. « Vais-je moi, à qui tu as donné le contrôle de tout le maïs et du grain que mes sujets ont semé et dont ils dépendent pour vivre, vais-je te trahir sur la croix de la souffrance ? Non. Je dis mille fois non ! »
« Est-ce moi, Seigneur ? », dit un autre. « Pourrais-je te trahir, moi à qui tu as donné le contrôle de tout l’or et de tout l’argent que les hommes ont tiré des mines afin d’avoir une monnaie d’échange pour les nécessités de la vie ? Pourrais-je, par une abjecte ingratitude, te trahir, toi pour qui l’argent et l’or sont comme des scories en comparaison de la vie humaine ? Plutôt périr que d’agir ainsi. »
« Est-ce moi ? », cria celui qui était assis à la droite de son Seigneur. « Vais-je te livrer à la torture, toi qui m’a donné le pouvoir sur les élémentaux mêmes de la Terre, ce pouvoir par lequel je peux les diriger comme mes esclaves, prendre et entreposer le fer et le charbon dans lequel ces vies infinitésimales ont été confinées, afin que je puisse forcer ces trop nombreuses âmes froides et glaciales qui contestent ma volonté à céder à mes ordres ou à mourir ? Non, mon Seigneur, je vais bloquer le chemin de ceux qui aimeraient te clouer à la croix. Il est certain que ces âmes obstinées ne me forceraient pas à agir ainsi si elles connaissaient un tant soit peu ce que tu es. Nous, mes frères régents et moi, avons pris soin qu’ils ne te connaissent pas de crainte que, te connaissant, ils ne considèrent à tort avoir les mêmes droits que nous. Maintenant, nous seuls avons le temps, l’occasion d’aller te voir. »
« Est-ce moi, dit un autre, moi à qui tu as donné la domination sur les poissons de la mer et sur les oiseaux qui volent dans les airs. Afin que les hommes affamés ne se disputent pas mon bien, vois j’ai formé un cordon de sécurité autour de mes pêcheurs et de mes chasseurs, et aucun poisson ni aucun oiseau ne s’échappe de leurs mains sans qu’ils aient à me verser une grosse dîme. Personne parmi cette populace qui te cherche ne pourra même toucher ta robe, car pour te rembourser des dons que tu m’as faits, je te défendrai contre eux. Non, pas moi mon Seigneur, je ne te trahirai pas. »
« Est-ce moi, Seigneur, qui te trahirai ? » Et une tête portant couronne et mitre, une personne vêtue de robes amples, ornées de fines broderies, se leva et parla au Seigneur en ces termes : « Sûrement, tu ne saurais voir en moi un traître. Moi, le chef terrestre de toute l’Église chrétienne, je ne pourrais jamais te livrer aux foules vulgaires et blasphématoires, toi qui es le Fils de Dieu, toi que moi-même et toute ton Église adorons avec force prières et cérémonies. Pourrais-je manquer de foi envers toi ? En vérité, je me suis bâti de nombreuses demeures en l’honneur de l’Église, où s’entassent, croupissent et meurent, dans leur saleté, des hommes et des femmes frappés par la pauvreté. Mais toujours je détourne les yeux lorsque je passe devant la foule des pécheurs. Je ne regarde pas les bordels et les maisons du vice qu’en font ces pécheurs – les maisons que j’ai bâties. Je garde mes mains dans mon dos à cause de l’or qu’ils me rapportent. Je ne souille pas avec ces scènes les yeux que je veux lever vers ta face. Je ne saurais te trahir même si je le voulais, tellement je suis libre de tout péché à ta vue, la vision la plus sainte qui soit. »
Alors leur Seigneur, le Christ, se leva et dit : « Oh ! idiots. Oh ! aveugles et cœurs durs ! Voyez, en ce moment même tombe dans mes oreilles le bruit des pas qui se pressent, les pas de ceux qui viendront me prendre. Vous m’avez trahi ! Toi qui siège à ma droite, toi qui est assis à ma gauche, et toi, et toi, de chaque côté, vous tous qui en ce moment baissez la tête de honte. Vous m’avez trahi encore et encore. Vous allez me trahir demain comme aujourd’hui. Me trahir en ce sens que vous allez laisser les petits dans lesquels je vis être affamés, geler et mourir, misérables et impuissants, afin de conserver le pouvoir que vous avez volé, pour que vous puissiez remplir vos coffres de l’or que vous avez extirpé à d’autres hommes transformés en esclaves par la faim, le froid et le dénuement. En chacun d’eux, vous m’avez trahi, encore et encore, car en eux je souffre autant qu’ils souffrent sur la croix d’un terrible dénuement que vous avez provoqué. C’est sur la croix de la souffrance humaine que vous m’avez cloué, ère après ère, et là encore je suis suspendu aujourd’hui comme hier avec des yeux implorants et ma bouche qui vous supplie de mettre fin à ma tristesse et à ma douleur. Ah ! vous m’avez tous trahi, vous tous qui volez les petits de ce que Dieu a librement donné à chacun, et au premier chef, vous tous qui vous volez vous-mêmes, vous tous qui trahissez la confiance que quelqu’un d’autre a placée en vous, vous tous qui trahissez les vœux que vous avez faits devant Dieu. Vous tous vous trahissez le Christ. »
HILARION - Temple 2 - Leçon 222 - du Maître C.


