Blavatsky – Isis Dévoilée – Volume 1 – Chapitre XII – « L’ABIME INFRANCHISSABLE »
Il paraît que les révérends pères de l’Ordre des Jésuites ont appris beaucoup de ces tours dans leurs voyages de mission. Baldinger leur rend pleinement justice à cet égard. Le châmpnâ, mot Hindi d’oïl est dérivé le mot moderne shampooing est une manipulation magique bien connue dans les Indes Orientales. Les sorciers indigènes l’emploient avec succès jusqu’à ce jour, et c’est d’eux que les pères Jésuites tirent leur sagesse.
Camerarius, dans ses Horæ Subcicivoe, raconte que, à une époque, il existait une grande rivalité pour les « miracles » entre les moines Augustins et les Jésuites. Une dispute s’étant élevée entre le père général des moines Augustins qui était très instruit et le général des Jésuites, qui était très ignorant, mais versé dans les connaissances magiques, ce dernier proposa de trancher la question en mettant à l’épreuve leurs subordonnés, et en montrant lesquels dans les deux ordres étaient le plus disposés à obéir à leurs supérieurs. Là-dessus, se tournant vers l’un de ses Jésuites : « Frère Marc, lui dit-il, nos confrères ont froid ; je vous ordonne, au nom de la sainte obéissance que vous m’avez jurée, d’apporter ici immédiatement du feu de la cuisine, en tenant dans vos mains quelques charbons ardents, afin qu’ils puissent se réchauffer pendant que vous les tiendrez ». Le frère Marc obéit aussitôt, et apporta dans ses deux mains des braises enflammées, qu’il y garda jusqu’à ce que tous les assistants se fussent réchauffés, et qu’il rapporta ensuite dans le fourneau de la cuisine. Le général des Augustins baissa la tête, car aucun de ses subordonnés n’aurait poussé l’obéissance jusque-là. Le triomphe des Jésuites fut ainsi complet (279).
Si l’on regarde ce qui précède comme une anecdote indigne de créance, nous demanderons au lecteur ce que nous devons penser de certains « médiums » modernes, qui exécutent la même chose, lorsqu’ils sont en transe. Le témoignage de nombreuses personnes très respectables et dignes de foi, telles que lord Adair et M.S.C. Hall, est indiscutable. « Les esprits », diront les spirites. Peut-être bien est-ce cela dans le cas de médiums à l’épreuve du feu en Amérique et en Angleterre ; mais non pas au Tibet et en Inde. En Occident, une personne « sensitive » a besoin d’être endormie pour devenir invulnérable, sous l’influence des « guides » qui dirigent l’opération, et nous défions quelque « médium » que ce soit, dans son état normal physique, de plonger les bras jusqu’au coude dans des charbons ardents. Mais en Orient, que l’acteur soit un saint lama ou un sorcier mercenaire (ces derniers sont en général nommés « jongleurs »), il n’a pas besoin de préparation, ni de se mettre dans un état anormal pour pouvoir tenir du feu dans la main, des morceaux de fer rougi, ou du plomb fondu. Nous avons vu, en Inde Méridionale, ces jongleurs tenir leurs mains dans des charbons ardents jusqu’à ce que ceux-ci fussent réduits en cendres. Pendant la cérémonie religieuse de Siva-Râtri, ou la veillée de Siva, lorsque le peuple passe des nuits entières à veiller et à prier, quelques Sivaïtes firent venir un jongleur Tamil, qui produisit les phénomènes les plus merveilleux en appelant simplement à son aide un esprit qu’on nomme Koutti-Shâttan, le petit démon. Mais, loin de laisser croire qu’il est guidé ou « contrôlé » par ce gnome, car ce n’est qu’un gnome, s’il est quelque chose, l’homme, pendant sa redoutable opération, riposta fièrement à un missionnaire catholique, qui profitait de l’occasion pour informer les spectateurs que ce misérable pécheur « s’était vendu au diable ». Sans ôter ses mains et ses bras de la fournaise dans laquelle il les rafraîchissait, le Tamil se contenta de tourner la tête ; regardant avec mépris et arrogance le missionnaire qui rougit, il lui dit : « Mon père et le père de mon père ont eu ce petit démon à leurs ordres. Depuis deux siècles, le Koutti est un serviteur fidèle dans notre maison, et maintenant, Monsieur, vous voudriez faire croire au peuple qu’il est mon maître ! Ils savent bien que c’est faux ». Après cela, il retira tranquillement ses mains du feu et passa à d’autres exercices.
Quant au pouvoir étonnant de prédiction et de clairvoyance que possèdent certains Brahmanes, il est bien connu de tous les Européens résidant en Inde. Si, à leur retour dans les contrées « civilisées », ils rient de ces histoires, et quelquefois les nient carrément, cela fait du tort à leur bonne foi, mais non pas aux faits eux-mêmes. Ces Brahmanes vivent principalement dans des « villages sacrés » et dans des endroits retirés, surtout sur la côte occidentale de l’Inde. Ils évitent les cités populeuses, et particulièrement le contact des Européens, et il est fort rare que ces derniers réussissent à se lier intimement avec les « voyants ». On croit généralement que cette circonstance est due à leur religieuse fidélité aux observances de caste ; mais nous sommes fermement convaincus que dans bien des cas, ce n’est pas la raison. Des années, peut-être des siècles s’écouleront, avant que la véritable raison soit connue et constatée.
Les castes inférieures, dont quelques-unes sont dénommées par les missionnaires adorateurs du diable, malgré les pieux efforts des missionnaires catholiques pour répandre en Europe des rapports navrants sur la misère de ces populations, « vendues à Satan », et malgré les tentatives analogues, mais tant soit peu moins ridicules et absurdes des missionnaires protestants, le mot diable, dans le sens que lui donnent les chrétiens, est une non entité pour eux. Ils croient aux bons et aux mauvais esprits ; mais ils n’adorent pas le Diable ni ne le craignent. Leur culte est tout simplement un « cérémonial de précaution contre les esprits « terrestres » et humains qu’ils redoutent bien davantage que les millions d’élémentaux de diverses formes (280). Ils font usage de toute espèce de musique, d’encens et de parfums, dans leurs pratiques pour éloigner les « mauvais esprits » (les élémentaires). Dans ces circonstances, ils ne donnent pas plus matière à raillerie, que le savant bien connu, spirite convaincu, qui suggérait d’avoir du vitriol et de la poudre de nitre dans la chambre, pour tenir à l’écart les esprits déplaisants et pas plus que lui ils n’ont tort de faire ce qu’ils font. L’expérience de leurs ancêtres, en effet, qui porte sur plusieurs milliers d’années, leur a appris la manière de procéder contre cette vile « horde spirituelle ». Ce qui démontre que ce sont pour eux des esprits humains, c’est que très souvent ils essayent de satisfaire et d’apaiser les larves de leurs propres filles ou parentes, lorsqu’ils ont des raisons de soupçonner qu’elles ne sont pas mortes en odeur de sainteté et de chasteté. Ils nomment ces esprits-là « Kanyas », mauvaises vierges. Le cas a été signalé par plusieurs missionnaires ; le Rév. E. Lewis (281b), entre autres. Mais ces pieux gentlemen insistent qu’ils pratiquent le culte du démon alors qu’ils ne font rien de semblable ; car ils cherchent tout simplement à rester en bons termes avec eux, afin de n’en pas être molestés. Ils leur offrent des gâteaux et des fruits, et divers genres de mets qu’ils aimaient de leur vivant, parce que plusieurs d’entre eux ont éprouvé les effets de la méchanceté de ces « morts », qui reviennent et dont les persécutions sont quelquefois terribles. C’est d’après ce principe qu’ils agissent à l’égard des esprits de tous les méchants. Ils laissent près de leur tombe, s’ils ont été inhumés, ou tout proche de l’endroit où leur corps a été brûlé, des aliments et des boissons dans le but de les retenir dans le voisinage de ces lieux, et avec l’idée que ces vampires seront de la sorte empêchés de revenir chez eux. Ce n’est point là un culte ; c’est plutôt un spiritisme d’un genre pratique. Jusqu’en 1861, l’usage de mutiler les pieds des meurtriers exécutés subsistait chez les Hindous, dans la ferme croyance que de cette façon l’âme désincarnée se trouverait dans l’impossibilité d’errer et de commettre d’autres mauvaises actions. Plus tard, cette pratique fut interdite par la police.
Une autre excellente raison pour laquelle les Hindous n’adorent pas le « Diable », c’est qu’ils n’ont aucun mot dans leur langue pour exprimer l’idée d’un tel être. Ils appellent ces esprits « bhoutam » mot qui correspond à notre « goule » ; une autre expression est pey et en sanscrit pisacha, qui, tous deux signifient fantômes ou « revenants », peut-être farfadet dans quelques cas. Les bhoutam sont les plus terribles, car ils sont littéralement des « goules« , qui reviennent sur la terre pour tourmenter les vivants. On croit qu’ils visitent généralement l’endroit où leur corps a été brûlé. Les « Esprits de Siva » ou du « feu » sont identiques aux gnomes et aux salamandres des Rose-croix ; car on les peint sous la forme de nains d’un aspect féroce, vivant sur la terre et dans le feu. Le démon de Ceylan nominé Dewal est une forte et souriante femelle, ayant une collerette blanche autour du cou.
Ainsi que le fait remarquer très justement le Dr Warton : « Il n’est pas de notion plus strictement orientale que celle des dragons du roman et de la fiction ; on les trouve mêlés à toutes les traditions d’une date antique, et leur présence est pour ainsi dire une preuve évidente de l’origine de la tradition ». Il n’y a pas d’écrits où ces figures soient plus marquées que dans les récits du Bouddhisme exotérique ; ils rapportent une infinité de détails sur les Nagas ou serpents royaux, qui habitent les cavités souterraines, correspondant aux habitations de Tiresias et des voyants grecs, une région de mystère et d’obscurité, dans laquelle se pratique le système de la divination par les oracles, grâce à une sorte de possession par l’esprit de Python, le dragon tué par Apollon. Mais les Bouddhistes ne croient pas plus que les hindous au diable du système chrétien, c’est-à-dire à une entité aussi distincte de l’humanité que la divinité elle-même. Les Bouddhistes enseignent qu’il existe des dieux inférieurs, qui ont été des hommes sur cette planète ou sur une autre, mais qui n’en ont pas moins été des hommes. Ils croient aux Nagas, qui ont été des sorciers sur la terre, gens méchants, et qui donnent à d’autres méchants encore vivants le pouvoir de flétrir tous les fruits qu’ils fixent, et même les vies humaines. Lorsqu’un Cingalais a la réputation de faire faner et périr un arbre, ou une personne, en le fixant du regard, on dit qu’il a en lui un Naga-Rajan ou Roi-Serpent. L’interminable catalogue des mauvais esprits n’en comprend pas un qui soit un diable dans le sens que le clergé chrétien veut nous faire accepter, mais tout simplement des péchés, des crimes, et des pensées humaines spirituellement incarnés, si nous pouvons nous exprimer ainsi. Les dieux-démons bleus, verts, jaunes et pourpres, comme les dieux inférieurs de Yougamdhara appartiennent plutôt aux génies, et beaucoup d’entre eux sont aussi bons et bienfaisants que les divinités de Nat elles-mêmes : quoique les Nats comptent parmi eux des géants, de mauvais génies et autres esprits analogues, qui habitent les déserts du Mont Yougamdhara.
La doctrine véritable de Bouddha dit que les démons, lorsque la nature produisit le soleil, la lune et les étoiles étaient des êtres humains, mais qu’en raison de leurs péchés ils déchurent de leur état de félicité. S’ils en commettent de plus grands, ils subissent des châtiments plus terribles, et les damnés sont comptés par les Bouddhistes parmi les diables ; tandis qu’au contraire, les démons qui meurent (les esprits élémentaux), et naissent ou s’incarnent sous la forme d’hommes et qui ne commettent plus de péché, peuvent arriver à l’état de félicité céleste. Cela est une preuve, observe Edward Upham dans son History and Doctrine of Bouddhism, que tous les êtres, divins aussi bien qu’humains, sont sujets aux lois de la transmigration qui agissent sur tous, suivant une progression de faits moraux. Cette croyance, par conséquent, est le type complet d’un code de motifs et de lois morales appliqués à la règle et au gouvernement de l’homme, et, ajoute-t-il une expérience « qui rend l’étude du Bouddhisme un sujet important et curieux pour le philosophe ».
Lire la suite … partie 8


