Blavatsky – Isis Dévoilée – Volume 1 – Chapitre XII – « L’ABIME INFRANCHISSABLE »
Ainsi que l’ont fait d’autres voyageurs, l’abbé Huc nous donne une description de ce merveilleux arbre du Tibet, nommé le Koumboum ; c’est-à-dire l’arbre aux 10.000 images et caractères. Il ne pousse pas sous une autre latitude, malgré les essais répétés qui en ont été faits ; et il ne peut même pas se reproduire par boutures. La tradition rapporte qu’il naquit de la chevelure d’un des Avatars (le Lama Tson-ka-pa) une des incarnations de Bouddha. Mais nous laisserons l’abbé Huc raconter lui-même le reste de l’histoire : « Chacune de ses feuilles, lorsqu’on l’ouvre, porte soit une lettre soit une phrase religieuse écrite en caractères sacrés, et ces lettres sont, dans leur genre, d’une telle perfection, que les fonderies de caractères de Didot ne présentent rien qui les surpasse. Ouvrez les feuilles que la végétation est sur le point de dérouler, et vous y découvrirez, prêts à se montrer, les lettres ou les mots distincts qui sont la merveille de cet arbre unique ! Détournez votre attention des feuilles, et reportez-la sur l’écorce des branches, et de nouveaux caractères s’offriront à vos yeux ! Ne laissez point se refroidir votre curiosité : levez les couches de cette écorce, et d’AUTRES CARACTERES encore, dont la beauté vous surprendra, se montreront au-dessous des premiers. Et ne vous imaginez point que ces couches superposées répètent la même IMPRESSION. C’est tout le contraire ; chaque lame que vous enlevez vous offre un type différent. Comment donc y soupçonner de la supercherie ? J’ai fait tout mon possible pour y découvrir la plus légère trace de l’adresse de l’homme, et mon esprit abasourdi n’a pas pu conserver le moindre doute à cet égard (267) ».
Nous ajouterons au récit de Huc la déclaration que les caractères qui apparaissent sur les différentes parties du Koumboum sont en caractères Sensar, ou langage dit du soleil (langue sacerdotale et secrète) qui a précédé l’ancien sanscrit, dit-on, et que l’arbre sacré contient dans ses diverses parties toute l’histoire de la création in extenso, et en substance les livres sacrés du Bouddhisme. Sous ce rapport, il présente, relativement à la religion Bouddhique, les mêmes relations que les peintures du temple de Dendérah en Egypte relativement à l’ancienne foi des Pharaons. Ces dernières sont brièvement décrites par le professeur W.B. Carpenter, président de la British Association, dans sa conférence faite à Manchester, sur l’Egypte (268). Il montre clairement que le livre juif de la Genèse n’est pas autre chose que l’expression des idées primitives des Juifs, basées sur les archives peintes des Egyptiens chez lesquels ils avaient vécu. Mais il ne donne pas clairement à entendre sauf par voie de déduction, s’il croit que les peintures de Dendérah et le récit Mosaïque ne sont qu’une allégorie ou bien une prétendue narration historique. Il est inadmissible qu’un savant qui a étudié la question même superficiellement, puisse se hasarder à affirmer que les anciens Egyptiens avaient les mêmes notions ridicules sur la création instantanée du monde que les théologiens chrétiens primitifs. Comment peut-il dire que, parce que les peintures de Dendérah se trouvent représenter leur cosmogonie dans une allégorie, elles avaient pour but de montrer la scène comme accomplie en six minutes ou six millions d’années ? Elles peuvent aussi bien indiquer allégoriquement six époques successives ou éons, ou l’éternité que six jours. De plus, les Livres d’Hermès ne renforcent pas l’accusation, et l’Avesta parle d’une façon spécifique de six périodes, embrassant chacune des milliers d’années au lieu de jours. Nombre d’hiéroglyphes Egyptiens contredisent la théorie de Carpenter, et Champollion a vengé la mémoire des anciens sur une foule de points. De ce qui a été fait auparavant, il résultera clairement, croyons-nous, pour le lecteur, que la philosophie égyptienne n’a point de place pour ces spéculations grossières, si tant est que les Hébreux n’y aient jamais ajouté foi ; leur cosmogonie considérait l’homme comme le résultat d’une évolution, et son progrès, comme devant s’accomplir dans des cycles immensément longs. Mais revenons aux merveilles du Tibet.
En fait de peintures, celle décrite par Huc, et placée dans une certaine lamaserie, peut être envisagée comme la plus surprenante qui existe. C’est une simple toile sans le moindre appareil mécanique, comme le visiteur peut s’en convaincre en l’examinant à loisir. Elle représente un paysage au clair de lune, mais la lune n’y est pas immobile et morte ; tout au contraire, car, d’après l’abbé, on dirait que notre lune elle-même, ou du moins son image vivante éclaire le tableau. Chaque phase, chaque aspect, chaque mouvement de notre satellite, s’y trouve reproduit en fac-similé, dans le mouvement et la marche de la lune dans la peinture sacrée. « Vous voyez cette planète dans le tableau marcher avec la forme d’un croissant, devenir pleine, briller avec éclat, passer derrière des nuages, se montrer ou disparaître d’une manière correspondant de la façon la plus extraordinaire aux allures de l’astre réel. C’est en un mot une reproduction très servile et resplendissante de la pâle reine des nuits, qui était l’objet de l’adoration de tant de fidèles dans l’antiquité (269) ».
Si l’on songe à l’étonnement que ressentirait inévitablement un de nos académiciens si satisfaits d’eux-mêmes, en voyant une pareille peinture (et elle n’est pas la seule, car il y en a d’autres dans d’autres parties du Tibet et du Japon également, représentant les mouvements du soleil), si l’on songe, disons-nous, à l’embarras de cet Académicien devant la conviction, que s’il ose dire franchement la vérité à ses collègues, il est condamné à subir le même sort que le pauvre abbé Huc, et à être chassé de son siège académique, comme un menteur ou un dément, on ne peut s’empêcher de se rappeler l’anecdote de Tycho-Brahe racontée par Humboldt dans son Cosmos (270b).
« Un soir, dit le grand astronome Danois, que suivant mon habitude, je considérais la voûte céleste, à mon indicible étonnement, je vis tout près du zénith dans Cassiopée une radieuse étoile d’une grandeur extraordinaire… Frappé de saisissement, je ne savais si je devais en croire mes yeux. Quelque temps après, j’appris qu’en Allemagne des voituriers et d’autres personnes du peuple avaient averti les savants à plusieurs reprises qu’une grande apparition se voyait dans le ciel ; ce fait fournit à la presse et au public une nouvelle occasion de se livrer aux railleries habituelles contre les hommes de science qui, dans les cas d’apparition de plusieurs comètes antérieures, n’avaient pas prédit leur venue ».
Depuis les temps les plus reculés, les Brahmanes étaient réputés comme possédant de merveilleuses connaissances dans toutes les branches de l’art magique. Depuis Pythagore, le premier philosophe qui ait étudié la sagesse chez les Gymnosophes, et Plotin qui était initié au mystère de l’union avec la Divinité par la contemplation abstraite, jusqu’aux adeptes modernes, tous savaient parfaitement que c’est dans la contrée des Brahmanes et de Gautama Bouddha qu’il fallait aller chercher les sources de la sagesse « cachée ». Il appartiendra aux siècles futurs de découvrir cette grande vérité, et de l’accepter comme telle, puisqu’aujourd’hui elle est ravalée et méprisée comme une basse superstition. Que savaient même les plus éminents hommes de science sur l’Inde, le Tibet et la Chine, jusqu’au dernier quart de siècle actuel ? Le plus infatigable des savants, Max Muller, nous apprend que jusqu’à cette époque, pas un seul document original de la religion Bouddhique n’avait été accessible aux philologues Européens ; qu’il y a cinquante ans, « il n’existait pas un lettré, qui eût pu traduire une ligne du Veda, une ligne du Zend-Avesta, ou une ligne du Tripitâka Bouddhique », sans parler des autres dialectes ou langages (271).
Et même maintenant que la Science est en possession des divers textes sacrés, ceux que l’on possède ne sont que des éditions très incomplètes de ces ouvrages, et rien, absolument rien de la littérature sacrée secrète du Bouddhisme. Le peu que nos érudits sanscritistes ont appris, qualifié d’abord par Max Muller « une effroyable Jungle de littérature religieuse, la plus excellente cachette pour les Lamas et les Taley-Lamas », commence à peine maintenant à jeter une faible lueur dans ces ténèbres primitives. Nous voyons ce lettré nous déclarer que ce qui apparaît au premier coup d’œil, dans le labyrinthe des religions du monde, comme plein d’obscurité, de tromperie et de vanité commence à prendre une autre forme. « On croirait, écrit-il, que c’est dégrader le nom même de la religion que de l’appliquer aux sauvages élucubrations des Yoguis hindous, et aux purs blasphèmes des Bouddhistes chinois. Mais à mesure que, lentement et patiemment, on poursuit sa route à travers ces cachots redoutables, nos yeux semblent se dessiller, et nous apercevons un rayon de lumière, là où auparavant tout n’était d’abord que ténèbres (272) ».
Comme preuve du peu de compétence de la génération qui a directement précédé la nôtre, pour juger les religions et les croyances des centaines de millions de Bouddhistes, Brahmanes et Parsis, que l’on consulte l’annonce placée en tête d’un ouvrage scientifique publié en 1828 par le professeur Dunbar, le premier érudit qui ait entrepris de démontrer que le Sanscrit est dérivé du Grec. Il parut sous ce titre :
« Une enquête sur la structure et l’affinité des langues Grecque et Latine ; avec des comparaisons circonstanciées du Sanscrit et du Gothique, et un appendice dans lequel on s’est efforcé d’établir que LE SANSCRIT EST DÉRIVÉ DU GREC. Par George Dunbar F.R.S.E. et professeur de Grec à l’Université d’Edimbourg. Prix 8 sh (273). »
Si Max Muller était tombé du ciel en ce temps-là au milieu des lettrés de l’époque, avec ses connaissances actuelles, nous aimerions à recueillir toutes les épithètes dont aurait été gratifié par les savants académiciens l’audacieux innovateur ! Songez donc ! Un savant qui, classant généalogiquement les langages, dit que « le Sanscrit, comparé au Grec et au Latin, est un frère aîné… le plus ancien dépôt de la langue Aryenne ».
On peut ainsi naturellement s’attendre à ce qu’en 1976 les mêmes critiques soient faites au sujet de découvertes scientifiques, aujourd’hui considérées par nos savants comme définitives et irrévocables. Ce qui, maintenant, est qualifié de verbiage superstitieux et de baragouinage de païens et de sauvages, composé il y a des milliers de siècles, pourrait bien renfermer la clé de tous les systèmes religieux. La prudente phrase de saint Augustin, auquel Max Muller fait souvent allusion dans ses conférences, « qu’il n’y a pas de fausse religion qui ne contienne quelques éléments de vérité« , pourra encore être prouvée exacte, d’autant plus que loin d’être originale chez l’évêque d’Hippone, cette sentence est empruntée par lui aux ouvrages d’Ammonius Saccas, le grand maître de l’école d’Alexandrie.
Oui, ce philosophe, « instruit par Dieu », theodidaktos, avait répété cela à satiété dans ses nombreux ouvrages, quelques cent quarante ans avant saint Augustin. Reconnaissant Jésus comme « un excellent homme, et l’ami de Dieu », il soutint toujours que son but n’était point d’abolir le commerce avec les dieux et les démons (esprits), mais tout simplement de purifier les religions anciennes ; que « la religion de la multitude marchait d’accord avec la philosophie, et qu’avec elle, elle s’était corrompue par degrés, et avait été obscurcie par les vanités humaines, la superstition et les mensonges ; qu’elle devrait par conséquent être ramenée à sa pureté originelle en la débarrassant de ces scories, et en la rétablissant sur des principes philosophiques ; que le seul objet du Christ avait été de réinstaller et de rétablir dans son intégrité primitive la sagesse des anciens (274) ».
Ce fut Ammonius qui enseigna le premier que chaque religion était fondée sur une seule et même vérité ; qui est la Sagesse trouvée dans les livres de Thoth (Hermès Trismégiste) desquels livres Pythagore et Platon avaient tiré toute leur philosophie. Il affirmait que les doctrines du premier étaient identiquement conformes avec les premiers enseignements des Brahmanes compris maintenant dans les plus anciens Vedas. « Le nom de Thoth, dit le professeur Wilder, signifie un collège ou assemblée, et il n’est pas improbable que les livres aient été ainsi nommés, parce qu’ils contenaient la collection des oracles et des doctrines de la Confrérie sacerdotale de Memphis. Le Rabbin Wise avait suggéré une hypothèse analogue relativement aux paroles divines recueillies dans les Ecritures Hébraïques. Mais les écrivains de l’Inde affirment que durant le règne du roi Kansa, les Yadous [les Juifs ?] ou la tribu sacrée quitta l’Inde et émigra vers l’Ouest, en emportant avec elle les quatre Vedas. Il existe certainement une grande ressemblance entre les doctrines philosophiques et les coutumes religieuses des Egyptiens et des Bouddhistes Orientaux ; mais on ignore encore si les livres Hermétiques et les quatre Vedas étaient identiques (275) ».
Ils ne le sont pas ; mais il est certain que tous deux sont basés sur la même doctrine ésotérique. Une chose est certainement connue, et c’est qu’avant que le mot philosophe fût prononcé pour la première fois par Pythagore à la Cour du roi des Phliasiens, la « doctrine secrète » ou sagesse était identique dans tous les pays. C’est par conséquent dans les textes les plus anciens, les moins souillés par des falsifications ultérieures, que nous devons rechercher la vérité. Maintenant que la philologie a été mise en possession des textes sanscrits, que l’on peut hardiment déclarer ces documents de beaucoup antérieurs à la Bible Mosaïque, le devoir des lettrés est de présenter au monde la vérité, et rien que la vérité. Sans égard pour leurs préjugés sceptiques ou théologiques, ils sont tenus d’examiner impartialement les deux documents, les Vedas les plus anciens et l’Ancien Testament, et de décider ensuite lequel des deux est le Srouti ou Révélation originale, et lequel n’est que le Smriti, qui, comme l’indique correctement Max Muller, signifie seulement souvenir ou tradition.
Origene a écrit que les Brahmanes furent toujours renommés pour les merveilleuses cures qu’ils opéraient avec certains mots (276) et dans notre siècle actuel nous avons Orioli, savant correspondant de l’Institut de France (277), qui confirme la déclaration faite au IIIème siècle par Origene, et celle de Léonard de Vair au XVIème, dans laquelle ce dernier écrit : « Il y a aussi des personnes, qui en prononçant certaines formules, au moyen de certains charmes, marchent nu-pieds sur des charbons ardents et sur des pointes de couteaux affilés, plantés dans la terre ; et qui, une fois en équilibre sur un orteil sur ces pointes, peuvent soulever en l’air un homme lourd, ou tout autre fardeau d’un poids considérable. Ils domptent de même des chevaux sauvages et les taureaux les plus furieux avec une simple parole (278).
Selon quelques adeptes, il faut chercher ce mot dans les Mantras des Védas Sanscrits. C’est aux philologues à décider s’il existe un mot de ce genre dans les Védas. Autant que le permet le témoignage des hommes, il semblerait prouvé que ces mots magiques existent.
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