Blavatsky – Isis Dévoilée – Volume 1 – Chapitre XI – MERVEILLES PSYCHOLOGIQUES ET PHYSIQUES
Tout en s’accordant à reconnaître que les causes physiques, telles que les coups, les accidents et la mauvaise qualité de la nourriture de la mère affectent le fœtus de façon à compromettre son existence, et en admettant aussi que des causes morales, comme la crainte, une terreur subite, un chagrin violent ou même une joie extrême puissent retarder la croissance du fœtus, et même le tuer, beaucoup de physiologistes sont d’accord pour dire avec Magendie : « qu’il n’y a pas de raison pour croire que l’imagination de la mère exerce une influence quelconque sur la formation des monstres », et cela uniquement « parce que tous les jours on observe des phénomènes de ce genre dans la production des autres animaux et même des plantes ».
La plupart des principaux tératologistes d’aujourd’hui partagent cette opinion. Bien que Geoffroy Saint Hilaire ait baptisé la nouvelle science, les faits sur lesquels il s’appuie sont tirés des expériences décisives de Bichat, qui, en 1802, a été reconnu comme le fondateur de l’anatomie analytique et philosophique. Une des plus importantes contributions à la littérature tératologique est la monographie de G.-J. Fisher de Sing-Sing (New-York), intitulée Diptoteratology ; an Essay on Compound Human Monsters. Cet auteur classe les croissances fœtales monstrueuses en genres et espèces, en faisant suivre chaque cas de réflexions suggérées par ses particularités. Comme Geoffroy Saint Hilaire, il divise l’histoire du sujet en périodes fabuleuse, positive et scientifique.
Il est suffisant pour l’objet que nous avons en vue de dire, que dans l’état actuel de la science, deux points sont considérés comme établis, savoir : 1° que la condition mentale de la mère n’a aucune influence sur la production des monstruosités ; 2° que la plupart des variétés de monstruosités peuvent être attribuées à la théorie d’un arrêt ou retard de développement. Fisher dit : « Par une soigneuse étude des lois du développement, et de l’ordre dans lequel les divers organes évoluent et se forment dans l’embryon, on a observé que les monstres par défaut ou arrêt de développement sont, jusqu’à un certain point, des embryons permanents. Les organes anormaux ne représentent que la condition primitive de la formation, telle qu’elle existait pendant la première phase de la vie embryonnaire ou fœtale (175).
Avec la physiologie dont l’état chaotique est admis aujourd’hui, il serait assez difficile pour un tératologiste, quelques grands que soient ses succès en anatomie, en histologie ou en embryologie de soutenir une thèse aussi dangereuse que celle qui prétend que la mère n’a aucune influence sur sa progéniture. Tandis que les microscopes de Haller et de Prolik, de Dareste et de Lereboulet ont découvert nombre de faits intéressants concernant les simples ou doubles traces sur la membrane vitelline, ce que la science a encore à découvrir sur l’embryologie paraît plus important encore. Si nous admettons que les monstruosités sont le résultat d’un arrêt de développement ; bien mieux, si, allant plus loin encore, nous concédons qu’on peut pronostiquer l’avenir du fœtus d’après les traces vitellines, où les tératologistes prendront-ils les éléments nécessaires pour nous apprendre la cause psychologique antérieure de ces deux faits ? Le Dr Fisher peut avoir sérieusement étudié quelques centaines de cas, et se croire autorisé à faire une nouvelle classification de leurs genres et espèces ; mais les faits sont des faits, et en dehors de son champ d’observation, il paraît, même si nous n’en jugeons que par notre expérience personnelle, dans diverses contrées, qu’on peut obtenir d’abondantes preuves que de violentes émotions maternelles sont souvent reflétées dans des déformations tangibles, visibles et permanentes chez l’enfant. Et les cas en question semblent, en outre, contredire l’assertion du Dr Fisher que les développements monstrueux sont dus à des causes que l’on peut retrouver « dans les premières phases de la vie embryonnaire ou fœtale ». Un cas à citer est celui d’un Juge de la Cour Impériale à Saratow en Russie, qui portait toujours un bandeau pour cacher une tache en forme de souris sur la joue gauche. C’était une souris parfaitement conformée, dont le corps était représenté en relief sur la joue, et dont la queue, remontant par la tempe, allait se perdre dans la chevelure. Le corps paraissait luisant, grisâtre et tout à fait naturel. De son propre aveu, sa mère avait une invincible répugnance pour les souris, et elle avait accouché avant terme à la vue d’une d’entre elles bondissant tout à coup de sa boîte à ouvrage.
Dans un autre cas qu’a vu l’auteur de ces lignes, une dame enceinte, deux ou trois semaines avant ses couches vit un plat de framboises, et elle fut prise d’une violente envie d’en avoir, ce qu’on lui refusa. Elle porta vivement sa main droite à son cou par un geste quelque peu théâtral en s’écriant qu’il lui en fallait absolument. L’enfant, né sous nos yeux, trois semaines plus tard, portait une framboise parfaitement reproduite sur le côté droit du cou ; et jusqu’à ce jour, à l’époque de la maturité du fruit, la marque de naissance devient d’un rouge profond, tandis que durant l’hiver elle est très pâle.
De tels exemples, très familiers aux mères de famille, soit par leur propre expérience ou celle de leurs amies, produisent une conviction réelle, en dépit des théories de tous les tératologistes d’Europe et d’Amérique. De ce que l’on observe des malformations de l’espèce chez les animaux et chez les plantes, aussi bien que chez les êtres humains, Magendie et son école concluent que les malformations humaines d’un caractère identique ne sont en aucune façon dues à l’imagination maternelle, puisque celles-là ne le sont pas. Si les causes physiques produisent des effets physiques dans les règnes inférieurs de la nature, la déduction est que la même règle doit s’appliquer à nous.
Mais une théorie tout à fait originale a été émise par le professeur Armor, du collège médical de Long Island, au cours de la discussion qui eut lieu à l’Académie de Médecine de Détroit. En opposition avec la doctrine orthodoxe représentée par le Dr Fisher, le professeur Armor dit que les malformations proviennent de l’une ou l’autre de deux causes, savoir : 1° une insuffisance ou une condition anormale dans la matière générative dans laquelle le fœtus est développé, ou 2° des influences morbides agissant sur le fœtus dans l’utérus. Il soutient que la matière générative représente dans sa composition chaque tissu, chaque structure, chaque forme, et qu’il peut y avoir telles transmissions de singularités structurales acquises, qui rendent la matière générative incapable de produire un rejeton sain et d’un développement équilibré. D’autre part, la matière générative peut être parfaite en elle-même, mais se trouver soumise à des influences morbides durant la gestation, et l’enfant en deviendra nécessairement monstrueux.
Pour être conséquente, cette théorie devrait expliquer en même temps les cas diplotératologiques (les monstres à deux têtes ou à doubles membres) ce qui paraît difficile. Nous pourrions peut-être admettre que dans la matière générative défectueuse, la tête de l’embryon ne soit pas représentée, ou que quelque autre partie du corps fasse défaut ; mais il est malaisé d’admettre qu’il puisse y avoir deux, trois modèles ou plus d’un seul membre. En outre, si la matière est atteinte d’une tare héréditaire, il faut croire que toute la progéniture sera également monstrueuse. Or, il arrive que, dans beaucoup de cas, la mère a donné naissance à un grand nombre d’enfants sains, avant que le monstre n’apparaisse, provenant tous du même père. Le Dr Fisher cite de nombreux cas de ce genre ; entre autres, celui de Catherine Corcoran, « femme très robuste et très saine, âgée de trente ans, qui, avant de donner naissance à un monstre, avait eu cinq enfants fort bien conformés, dont aucuns n’étaient jumeaux… Le monstre auquel elle donna le jour avait une tête à chaque extrémité du corps, deux poitrines avec les bras complets, deux cavités abdominales et pelviennes réunies bout à bout avec quatre jambes placées par deux, de chaque côté, à l’endroit où les deux bassins étaient reliés (176). Toutefois, certaines parties du corps n’étaient pas doubles, de sorte que l’on ne peut citer ce cas comme un fait de deux corps jumeaux réunis en un seul.
Un autre exemple est celui de Marie-Thérèse Parodi (177). Cette femme, qui avait précédemment mis au monde huit enfants bien formés, accoucha d’une fille dont la partie supérieure du corps était double. Les cas, où avant et après la production d’un monstre les enfants étaient parfaitement conformés, sont nombreux, et si, d’autre part, le fait que les monstruosités sont aussi communes chez les animaux que chez les hommes est un argument généralement accepté contre la théorie populaire que ces malformations sont dues à l’imagination de la mère ; et si on admet cet autre fait qu’il n’y a aucune différence entre les cellules ovariennes d’un mammifère et ceux d’une femme, que devient dès lors la théorie du professeur Armor ?. Dans ce cas, le fait d’une malformation animale est aussi concluant que celui d’un monstre humain, et c’est ce que nous lisons dans l’article du Dr Samuel Mitchel : On two-headed Serpents. Un serpent femelle fut tué avec toute sa portée, au nombre de 120 petits, parmi lesquels il y avait trois monstres. L’un avait deux têtes bien distinctes ; un autre avait deux têtes, mais seulement trois yeux ; et un troisième avait un double crâne, muni également de trois yeux, mais avec une seule mandibule. Ce dernier avait deux corps (178). Certes, la matière générative qui avait produit ces trois monstres était identique à celle qui avait formé les 117 autres ! Ainsi donc, la théorie du Dr Armor est aussi imparfaite que toutes les autres.
L’erreur provient de la méthode défectueuse de raisonnement habituellement adoptée, l’Induction. C’est une méthode qui prétend rassembler, par l’expérience et l’observation, tous les faits à sa portée, la première recueillant et examinant les faits pour en tirer des conclusions ; et, comme le dit l’auteur de Philosophical Inquiry (179), « comme ces conclusions ne s’étendent pas au-delà de ce qui est garanti et démontré par l’expérience, l’Induction est un instrument de preuve et de limitation ». Bien que cette limitation se retrouve partout dans les enquêtes scientifiques, on en convient très rarement, mais on bâtit des hypothèses, comme si les expérimentateurs y avaient trouvé des théorèmes, mathématiquement démontrés, au lieu d’être de simples approximations, pour ne pas dire plus.
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