Blavatsky – Isis Dévoilée – Volume 1 – Chapitre X – L’HOMME INTERIEUR ET EXTERIEUR
Le diacre Paris était un Janséniste qui mourut en 1727. Immédiatement après sa mort, les phénomènes les plus surprenants se manifestèrent sur son tombeau. Le cimetière était plein de monde du matin jusqu’au soir. Les Jésuites, exaspérés de voir des hérétiques opérer des guérisons et autres merveilles, obtinrent des magistrats un ordre interdisant rigoureusement à tout le monde l’accès à la tombe du diacre. Mais, malgré toute l’opposition qu’on leur faisait, les prodiges continuèrent et durèrent encore pendant plus de vingt années. Mgr Douglas, qui vint à Paris en 1749 dans ce seul but, visita les lieux, et il raconte que les miracles continuaient parmi les convulsionnaires. Lorsqu’il vit que tous les efforts tentés pour les arrêter échouaient, le clergé catholique fut bien forcé d’admettre leur réalité : mais il s’abrita, suivant la coutume, derrière l’intervention du Diable. Hume, dans ses Philosophical Essays, dit : « Il n’y eut, certes, jamais un aussi grand nombre de miracles attribués à une personne, que ceux qu’on dit avoir été opérés, en France, sur le tombeau du diacre Paris… Guérir les malades, rendre l’ouïe aux sourds et la vue aux aveugles, sont choses qu’on attribuait communément à ce tombeau sacré. Mais, ce qui est plus extraordinaire encore, beaucoup de ces miracles furent opérés sur le champ, devant des Juges d’une intégrité incontestable, et cela dans un siècle d’érudition, et sur le théâtre le plus éminent du monde… et ce ne sont pas les Jésuites, tout instruits qu’ils soient, appuyés par des magistrats civils et ennemis acharnés des opinions en faveur desquelles on prétend que ces miracles furent opérés, qui les aient jamais réfutés ou expliqués (146) ». Telle est la preuve historique. Le Dr Middleton, dans son A Free Enquiry, livre qu’il écrivit à une époque où les manifestations étaient en décroissance, c’est-à-dire environ dix-neuf ans après leur début, déclare que l’évidence de ces miracles est tout à fait aussi complète que celle des merveilles attribuées aux apôtres.
Ces phénomènes si bien authentifiés par des milliers de témoins en présence de magistrats, et en dépit du clergé catholique, figurent parmi les plus surprenants de l’histoire. Carré de Montgeron, membre du Parlement, devenu célèbre par ses relations avec les Jansénistes, les énumère soigneusement dans son ouvrage, qui comprend quatre forts volumes in-quarto, dont le premier est dédié au roi, sous le titre : La vérité des miracles opérés par l’intercession de M. de Pâris… démontrée contre l’archevêque de Sens. Ouvrage dédié au roi, par M. de Montgeron conseiller au Parlement. L’auteur présente une quantité énorme de témoignages officiels et personnels de la véracité de chaque cas. Pour avoir parlé irrespectueusement du clergé romain, de Montgeron fut enfermé à la Bastille, mais son ouvrage fut accepté.
Voyons, maintenant, ce que le Dr Figuier a à dire au sujet de ces phénomènes incontestablement historiques ; le savant auteur cite des passages des procès-verbaux, dont voici quelques extraits : « Une convulsionnaire se courbe en arrière comme un arc, ses reins étant soutenus sur la pointe d’un pieu très aigu. Elle demande qu’on la frappe avec une pierre pesant cinquante livres, suspendue par une corde passant dans une poulie fixée au plafond. La pierre, élevée jusqu’à sa plus grande hauteur, retombe de tout son poids sur le ventre de la patiente, dont le dos porte toujours sur la pointe du pieu. De Montgeron et d’autres nombreux témoins attestent que ni la chair ni la peau des reins n’en laissaient voir la moindre trace, et que la jeune fille, afin de prouver qu’elle n’éprouvait aucune douleur, ne cessait de crier : Plus fort ! plus fort (147) !.
« Jeanne Maulet, âgée de vingt ans, le dos appuyé contre un mur, recevait sur l’estomac une centaine de coups d’un marteau de forge, pesant trente livres ; les coups, administrés par un homme très fort, étaient si violents, qu’ils ébranlaient la muraille. Pour éprouver la force des coups, Montgeron en fit lui-même l’essai sur le mur en pierre auquel la jeune fille était adossée… Il prit un de ces instruments des guérisons Jansénistes, appelés le « GRAND SECOURS ». « Au vingt-cinquième coup, dit-il, la pierre sur laquelle je frappais, ébranlée par les coups précédents, se détacha et tomba de l’autre côté de la muraille, en laissant une ouverture d’environ un demi-pied de diamètre ». Lorsque les coups étaient frappés avec violence sur une plaque de fer placée en guise de plastron sur l’estomac d’un Convulsionnaire (qui est souvent une femme frêle et délicate), on aurait dit que le corps allait être aplati, l’épine dorsale brisée, et les intestins entièrement broyés par la force des coups (vol. 1, p. 380). Mais loin de là ; la Convulsionnaire criait, avec une expression de parfait ravissement sur le visage : « Oh que c’est délicieux ! Que cela me fait du bien ! Du courage, frère ; frappez le double plus fort, si vous le pouvez (148) ! ». Il nous reste maintenant, continue le Dr Figuier, à essayer d’expliquer les étranges phénomènes que nous venons de décrire (149) ».
« Nous avons dit, dans l’Introduction de cet ouvrage, qu’au milieu du XIXème siècle, une des plus célèbres épidémies de possession éclata en Allemagne. C’est celle des Nonnains, qui opéraient tous les miracles les plus admirés depuis les temps de saint Médard, et même de plus grands encore ; par exemple, faire des sauts périlleux, gravir un mur vertical, parler des LANGUES ÉTRANGÈRES (150) ».
Le rapport officiel de ces merveilles, qui est encore plus complet que le récit du Dr Figuier, ajoute quelques détails, tels que les faits « de personnes affectées se tenant pendant des heures sur la tête ; qui racontaient avec exactitude les événements qui s’accomplissaient au moment même dans la maison des membres du comité, ce qui fut vérifié par la suite. Des hommes et des femmes étaient maintenus suspendus en l’air par une force invisible, et les efforts combinés des membres de la commission d’enquête furent insuffisants pour les faire redescendre. De vieilles femmes montaient le long des murs perpendiculaires de trente pieds de haut, avec l’agilité de chats sauvages, etc., etc.
On s’attend, maintenant, à ce que le savant critique, l’éminent médecin et psychologue, qui, non seulement croit à ces incroyables phénomènes, mais encore les décrit minutieusement lui-même, et con amore, pour ainsi dire, va étonner le lecteur, par quelque explication tellement extraordinaire, que sa manière de voir scientifique inaugurera réellement une ère dans les champs encore inexplorés de la psychologie. Eh bien, oui, il nous surprend, il nous abasourdit ; car, à tout cela, il répond tranquillement : On eut recours au mariage pour mettre un terme aux désordres des Convulsionnaires (151).
Ici, pour une fois, des Mousseaux eut beau jeu contre son adversaire. « Le mariage ! Est-ce cela que vous voulez dire ? », dit-il. Le mariage guérit les gens de la faculté de monter le long des hautes murailles, comme autant de mouches et de parler les langues étrangères ! Oh ! curieuses propriétés du mariage, dans ces temps extraordinaires !
« Il faut ajouter, continue le Dr Figuier, qu’avec les fanatiques de Saint Médard, les coups n’étaient jamais frappés que pendant les crises de convulsions, et que, par conséquent, ainsi que le fait remarquer le Dr Calmeil, le météorisme de l’abdomen, l’état spasmodique de l’utérus chez les femmes et du canal alimentaire, dans tous les cas l’état de contraction, d’éréthisme de turgescence des enveloppes charnues des muscles qui recouvrent et protègent l’abdomen, la poitrine, et les masses vasculaires principales et les surfaces osseuses peuvent avoir singulièrement contribué à réduire et même à détruire la force des coups !
L’étonnante résistance que la peau, le tissu aréolaire, la surface du corps et des membres des convulsionnaires offraient aux choses qui paraissaient devoir les écraser est de nature à exciter une surprise plus grande. Néanmoins, elle peut encore être expliquée. Cette force de résistance, cette insensibilité parait tenir à des modifications extrêmes de la sensibilité, qui peuvent survenir dans l’économie animale, pendant une période de grande exaltation. La colère, la peur, et en un mot toutes les passions, pourvu qu’elles soient poussées au paroxysme, peuvent produire cette insensibilité (152).
Remarquons en outre, ajoute le Dr Calmeil cité par le Dr Figuier, que pour frapper sur le corps des convulsionnaires, l’on faisait usage d’objets massifs à surfaces plates ou rondes, ou de formes cylindriques et mousses. L’action de ces agents physiques n’est pas comparable, au point de vue du danger qu’elle offre, à celle de cordes, d’instruments souples et flexibles, ou ayant des bords tranchants ou aigus. Enfin, le contact et le choc des coups produisaient sur les convulsionnaires l’effet d’une douche salutaire, et diminuaient la violence des tortures de L’HYSTÉRIE (153) ».
Que le lecteur veuille bien ne pas oublier que ceci n’est pas une plaisanterie, mais bien une théorie sérieusement émise par un des plus éminents docteurs en médecine de France, chargé d’années et d’expérience, Directeur et médecin en chef de l’Asile d’aliénés de Charenton. Certes, cette explication serait capable d’induire le lecteur en erreur. On serait tenté de croire que le Dr Calmeil a fréquenté ses pensionnaires plus longtemps qu’il ne convenait à sa santé et au bon fonctionnement de son cerveau.
D’ailleurs, lorsque le Dr Figuier parle d’objets massifs, de forme cylindrique ou mousse, il oublie certainement les pieux pointus en fer, les épées et les haches dont il a fait la description lui-même à la page 409 de son premier volume. Il nous fait voir le frère d’Elie Marion se frappant l’estomac et l’abdomen avec un couteau pointu et affilé, et avec une violence extrême, son corps résistant tout le temps, comme s’il était en fer (154).
Ici, des Mousseaux perd toute patience, et s’écrie avec indignation :
« Est-ce que le savant médecin était bien éveillé, lorsqu’il écrivait ces choses ?… Si, par hasard, les Drs Calmeil et Dr Figuier maintiennent sérieusement leurs dires, et persistent dans leurs affirmations et dans leurs théories, nous leur répondrons ceci : Nous sommes parfaitement disposés à vous croire. Mais, avant de faire cet effort surhumain de condescendance, voulez-vous nous prouver la vérité de votre théorie d’une manière plus pratique ? Laissez-nous, par exemple, provoquer chez vous une violente et terrible passion, la colère ou même la rage, si vous voulez. Permettez-nous, pour un moment, de vous irriter, d’être envers vous grossier, insultant. Naturellement nous ne le serions qu’à votre demande et dans l’intérêt de la science et de votre cause. Notre devoir, en vertu de ce contrat, consisterait à vous humilier et à vous provoquer jusqu’à la dernière limite.
Devant un public nombreux, qui ne saura rien de nos conventions, mais à qui vous devrez prouver vos assertions, nous vous insulterons grossièrement… Nous vous dirons que vos écrits sont un piège tendu à la vérité, une injure au sens commun, une honte que le papier seul peut porter ; mais que le public doit flétrir. Nous ajouterons que vous mentez à la science, que vous mentez à la face des ignorants et des stupides insensés qui se pressent autour de vous, bouche bée, comme une foule autour d’un charlatan courant les foires… Et lorsque, transporté de colère, hors de vous, le visage cramoisi, tuméfié par la fureur vous aurez bien déplacé vos fluides, lorsque votre irritation sera à son comble, nous frapperons des coups violents et terribles sur vos muscles turgescents ; vos amis nous indiqueront les endroits les plus insensibles ; et nous y laisserons tomber une bonne averse, une avalanche de pierres… car c’est ainsi qu’était traitée la chair de ces femmes convulsées, dont la soif de ces coups n’était jamais satisfaite. Mais, afin de vous procurer la satisfaction d’une douche salutaire, comme vous le dites si gracieusement, vos membres ne seront frappés qu’avec des objets ayant des surfaces mousses et des formes cylindriques, avec des gourdins et des bâtons arrondis au tour (155) ».
Des Mousseaux est tellement libéral, tellement décidé à fournir à ses adversaires toutes les chances possibles pour prouver leur théorie, qu’il leur offre le choix de se faire remplacer, dans cette expérience, par leurs femmes, leurs mères, leurs sueurs ou leurs filles, puisque, dit-il, vous avez vous-mêmes fait observer que le sexe faible est le sexe fort qui résiste le mieux dans ces épreuves déconcertantes ».
Inutile d’ajouter que le défi de des Mousseaux demeura sans réponse.


