Blavatsky – Isis Dévoilée – Volume 1 – Chapitre X – L’HOMME INTERIEUR ET EXTERIEUR
Peu importe le nom que les physiciens donnent au principe d’énergie de la matière ; c’est quelque chose de subtil, en dehors de la matière elle-même, et comme ce quelque chose échappe à leur analyse, ce doit être distinct de la matière. Si l’on admet la loi d’attraction comme gouvernant l’une, pourquoi l’exclurait-on d’une influence sur l’autre ? En laissant à la logique le soin de répondre à cette question, nous rechercherons dans le domaine de l’expérience commune du genre humain, et nous y trouverons une masse de témoignages confirmant l’immortalité de l’âme, si nous en jugeons par des analogies. Mais nous avons encore mieux que cela, nous avons la preuve irrécusable fournie par des milliers et des milliers de penseurs, qu’il y a une science de l’âme qui, quoi qu’on lui refuse encore aujourd’hui une place parmi les autres sciences, n’en est pas moins une science. Cette science, en pénétrant les arcanes de la nature bien plus profondément que notre philosophie moderne ne l’a jamais cru possible, nous enseigne comment on peut forcer l‘invisible à devenir visible ; elle nous apprend l’existence des esprits élémentaires ; la nature et les propriétés magiques de la lumière astrale ; le pouvoir qu’a l’homme vivant de se mettre en communication avec ceux-là au moyen de celle-ci. Qu’elles examinent avec le flambeau de l’expérience les preuves qui leur en sont fournies, et ni l’Académie, ni l’Eglise, en faveur de laquelle le pere Felix a si éloquemment parlé, ne pourront le nier.
La science moderne se trouve en face d’un dilemme ; il faut qu’elle reconnaisse la vérité de notre hypothèse, ou qu’elle admette la possibilité du miracle. Admettre le miracle, c’est dire qu’il peut y avoir une dérogation aux lois de la nature. Or si c’est le cas, quelle certitude avons-nous que cela ne se reproduira pas une infinité de fois, détruisant ainsi la fixité de ces lois, ce parfait équilibre de forces qui régit l’univers. C’est un argument fort ancien et irréfutable. Contester l’apparition parmi nous d’êtres super-sensoriels, alors qu’ils ont été vus, à différentes époques et dans des contrées différentes, non point par des milliers, mais par des millions de personnes, est une obstination impardonnable ; et dire que dans un cas quelconque l’apparition est l’œuvre du miracle est funeste au principe fondamental de la science. Que feront-ils ? Que pourront-ils faire lorsqu’ils seront revenus de l’engourdissement où les plonge leur orgueil, sinon recueillir les faits, et essayer d’élargir les limites de leur champ d’investigation ?
L’existence de l’esprit dans l’intermédiaire commun, l’éther, est niée par le matérialisme ; tandis que la théologie en fait un dieu personnel, le cabaliste soutient que tous les deux se trompent, et, disant que dans l’éther les éléments ne représentent que la matière, les forces cosmiques aveugles de la nature, et l’Esprit, l’intelligence qui les dirige. Les doctrines cosmogoniques d’Hermès, d’Orphee et de Pythagore, aussi bien que celles de Sanchoniathon et de Berose, sont toutes fondées sur une formule irréfutable, savoir : Que l’Ether et le Chaos, ou, pour employer le langage de Platon, le mental et la matière sont les deux principes primordiaux et éternels de l’univers, parfaitement indépendants de tout le reste. Le premier est le principe intellectuel vivifiant toutes choses ; le chaos est le principe informe, liquide, sans « forme ou sentiment » ; de l’union de ces deux, l’Univers surgit à l’existence ou plutôt le monde universel, la première divinité androgyne, dont le corps est formé de la matière chaotique, et l’âme de l’éther. D’après la phraséologie d’un fragment d’Hermias, « le chaos, par suite de cette union avec l’esprit, devenant doué de sentiment, resplendit de plaisir, et produit ainsi le Protogonos (le premier-né) la lumière (73) ». C’est l’universelle Trinité, basée sur les conceptions métaphysiques des anciens qui, raisonnant par analogie, ont fait de l’homme, composé lui aussi d’intellect et de matière, le microcosme du macrocosme ou grand univers.
Si, maintenant, nous comparons cette doctrine avec les spéculations de la science, qui vient s’arrêter net sur la Frontière de l’Inconnu, et qui tout en étant incompétente pour résoudre le mystère, ne permet pas qu’on examine la question en dehors d’elle ; ou bien, avec le grand dogme théologique que le monde a été appelé à l’existence par un tour de prestidigitation céleste, nous n’hésitons pas à croire, qu’en l’absence de preuve meilleure, la doctrine hermétique est de beaucoup plus raisonnable, tout éminemment métaphysique qu’elle puisse paraître. L’univers est là, et nous savons qu’il existe ; mais comment y est-il venu, et comment y sommes-nous apparus ? Les représentants de la science physique refusant de nous répondre, et les usurpateurs du domaine spirituel lançant contre nous l’excommunication et l’anathème pour notre curiosité impie, que pouvons-nous faire, si ce n’est nous tourner du côté des sages qui ont médité sur la question, des siècles avant que les molécules de nos philosophes modernes se soient agrégées dans l’espace éthéré ?
Cet univers visible d’esprit et de matière, disent-ils, n’est qu’une image concrète de l’abstraction idéale ; il a été construit sur le modèle de la première IDÉE divine. Ainsi, notre univers existait de toute éternité à l’état latent. L’âme qui anime cet univers purement spirituel est le soleil central, la plus haute Divinité elle-même… Ce n’est pas Elle qui a construit la forme concrète de son idée mais bien son premier-né ; et comme elle a été bâtie sur la figure géométrique du dodécaèdre (74), le premier-né « a bien voulu mettre douze mille ans à sa création ». Ce dernier nombre est indiqué dans la Cosmogonie Tyrrhénienne (75), qui montre l’homme créé dans la six millième année. Cela peut concorder avec la théorie égyptienne de 6.000 années (76), et avec le comput Hébraïque. Sanchoniathon (77a), dans sa Cosmogonie, déclare que lorsque le vent (esprit) devint amoureux de ses propres principes (le chaos), une union intime s’opéra, dont la réalisation fut appelée Pothos, et de cette union sortit la semence de toutes choses. Et le chaos ne connut point sa propre production, car il était dénué de sens ; mais de son étreinte avec l’esprit fut engendré Môt ou l’Ilus (78) (la boue). C’est de là que sont issus les éléments de la création et la génération de l’Univers.
Les anciens, qui ne nommaient que quatre éléments, firent de l’æther un cinquième. En raison de ce que son essence était divinisée par la présence invisible, ils le considéraient comme un intermédiaire entre ce monde et le monde suivant. Ils professaient que lorsque les intelligences directrices se retiraient d’une partie quelconque de l’éther, un des quatre règnes qu’ils sont tenus d’administrer, l’espace ainsi abandonné était la proie du mal. Un adepte qui se préparait à entrer en communication avec les « invisibles » devait bien connaître son rituel, et être parfaitement au courant des conditions requises pour le parfait équilibre des quatre éléments dans la lumière astrale. Il devait avant tout purifier son essence, et, équilibrer les éléments, dans le cercle dans lequel il cherchait à attirer les esprits purs, de façon à empêcher l’intrusion des élémentaires dans leurs sphères respectives. Mais malheur au chercheur imprudent qui s’aventure, par ignorance, dans le terrain défendu ; le danger le menacera à chaque pas. Il évoque des puissances dont il n’est pas maître ; il réveille des sentinelles qui ne laissent passer que leurs maîtres. Car pour employer l’expression de l’immortel Rose-croix, « Une fois que tu as résolu de devenir un coopérateur de l’esprit du Dieu vivant, prends garde de ne point Le gêner dans Son œuvre ; car, si ta chaleur dépasse la proportion naturelle, tu provoqueras le courroux des natures humides (79), qui se heurteront contre le feu central, et le feu central contre elles, et il y aura une division terrible dans le chaos (80). » L’esprit d’harmonie et d’union se séparera des éléments, troublés par une main imprudente ; et les courants des forces aveugles seront immédiatement infestés par les innombrables créatures de matière et d’instinct, les mauvais démons des théurgistes, les diables de la théologie ; les gnomes, les salamandres, les sylphes et les ondines assailliront le téméraire opérateur, sous les formes aériennes les plus variées. Incapables d’inventer quoi que ce soit, ils fouilleront sa mémoire jusqu’au plus profond ; c’est de là que proviennent l’épuisement nerveux et l’oppression mentale de certaines natures impressionnables dans les cercles spirites. Les élémentals remettront en lumière des souvenirs du passé depuis longtemps oubliés ; les formes, les images, les doux souvenirs, les phrases familières depuis longtemps effacées, mais conservés vivants dans les profondeurs insondables de notre mémoire, ainsi que sur les tablettes astrales de l’immortel LIVRE DE LA VIE.
Dans ce monde toute chose organisée, visible et invisible, a un élément qui lui est approprié. Le poisson vit et respire dans l’eau ; la plante consomme l’acide carbonique qui est mortel pour les animaux et les hommes ; quelques êtres sont faits pour vivre dans les couches raréfiées de l’air, et d’autres n’existent que dans celles où il est le plus dense. Leur vie pour quelques-uns dépend de la lumière du soleil, pour d’autres, de l’obscurité, et c’est ainsi que la sage économie de la nature adapte une forme vivante à chaque condition d’existence. Ces analogies permettent de conclure que, non seulement il n’y a pas de place inoccupée dans la nature universelle, mais aussi que pour chaque chose ayant vie, des conditions spéciales sont fournies, et sont nécessaires dès qu’elles existent. Ainsi, en admettant qu’il y ait un côté invisible dans l’univers, les conditions fixes dans lesquelles agit la nature autorisent à en déduire que cette partie est occupée exactement comme l’autre, et que chaque groupe de ses habitants est pourvu de tous les éléments indispensables d’existence. Il est aussi illogique d’imaginer que des conditions identiques sont fournies à tous indistinctement dans cette moitié de l’univers, que de soutenir cette théorie relativement aux habitants de la partie visible de la nature. Le fait qu’il y a des esprits implique qu’il doit y en avoir une variété ; car les hommes diffèrent, et les esprits ne sont que des êtres humains désincorporés.
Dire que tous les esprits sont pareils ou faits pour vivre dans la même atmosphère, ou investis des mêmes pouvoirs, ou enfin régis par les mêmes attractions, électriques, magnétiques, odiques, astrales ou autres, serait aussi absurde que de prétendre que toutes les planètes sont de même nature, que tous les animaux sont amphibies, ou que tous les hommes peuvent s’accommoder de la même nourriture. Il est, au contraire, parfaitement conforme à la raison que les natures les plus grossières parmi les esprits descendent davantage dans les bas-fonds de l’atmosphère spirituelle, ou en d’autres termes, dans les régions plus voisines de la terre. Par contre les plus pures monteront bien plus haut. Dans ce que nous appellerions la Psychomatique de l’occultisme (si nous avions à créer un mot pour exprimer la chose) il est aussi peu fondé de prétendre que l’une de ces catégories d’esprits peut prendre la place de l’autre ou subsister dans les mêmes conditions que lui, que de s’attendre, en matière d’hydraulique, à ce que deux liquides de densité différente puissent échanger leur marque sur l’échelle de l’hydromètre de Beaume.
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