L’AVEUGLE CONDUISANT L’AVEUGLE – partie 10

Blavatsky – Isis Dévoilée – Volume 1 – Chapitre III L’AVEUGLE CONDUISANT L’AVEUGLE

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Si perfides qu’ils soient, les mots cités plus haut, indiquent absolument que Bruno croyait à la métempsychose de Pythagore qui, si mal comprise soit-elle, prouve encore une croyance dans la survie de l’homme, sous une forme ou une autre. Plus loin, l’accusateur dit :

« Il a laissé comprendre son désir de fonder une nouvelle secte sous le nom de « Nouvelle Philosophie« . Il a dit que la Vierge n’avait pu enfanter et que notre foi catholique est pleine de blasphèmes contre la majesté de Dieu ; que les moines devraient être privés du droit de dispute et de leurs revenus parce qu’ils souillent le monde ; Qu’ils étaient tous des ânes et que nos opinions sont des doctrines d’ânes ; Que nous n’avons aucune preuve que notre foi ait un mérite quelconque devant Dieu ; Que ne pas faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qu’on nous fît à nous-mêmes suffit pour vivre bien, et qu’il se rit de tous les autres péchés et qu’il s’étonne que Dieu puisse tolérer tant d’hérésies parmi les catholiques. Il dit qu’il veut se vouer à l’art de la divination et faire que tout le monde coure après lui ; que saint Thomas et tous les docteurs ne savaient rien comparativement à lui et qu’il pourrait poser des questions à tous les premiers théologiens du monde sans qu’ils fussent capables d’y répondre. »

À cette accusation, le philosophe répondit par la profession de foi suivante commune à tous les disciples des anciens maîtres :

« Je crois, en somme, à un univers infini c’est-à-dire à un effet du pouvoir divin infini parce que j’ai estimé qu’il serait indigne de la bonté et de la puissance divines qu’elles eussent produit un monde fini alors qu’elles sont capables, outre ce monde, d’en produire un autre ou une infinité d’autres. C’est pourquoi j’ai déclaré qu’il y a des mondes particuliers infinis semblables à celui de la terre. Avec Pythagore, je crois que la terre est un astre de même nature que la lune et les autres planètes, les autres astres qui sont infinis. Je crois que tous ces corps sont des mondes, qu’ils sont innombrables : ainsi est constituée l’infinie universalité dans un espace infini et c’est ce qu’on appelle l’univers infini dans lequel sont des mondes sans nombre de sorte qu’il y a une double sorte de grandeur infinie dans l’univers, et une multitude des mondes. D’une façon indirecte, on peut considérer cette manière de voir comme une contradiction avec la vérité selon la véritable foi.

En outre, je place dans cet univers une Providence universelle en vertu de laquelle tout vit, croît, se meut et atteint sa perfection. Je comprends cela de deux manières. La première est relative au mode d’après lequel l’âme entière est présente dans tout le corps et dans chacune de ses parties : je l’appelle nature, l’ombre et l’empreinte de la divinité. La seconde, c’est le mode ineffable dans lequel Dieu, par essence, présence et puissance, est dans tout et au-dessus de tout, non comme une partie de ce tout, non comme une âme, mais d’une manière inexplicable.

Je crois, aussi, que tous les attributs dans la divinité sont une seule et même chose. D’accord avec les théologiens et les grands philosophes, je saisis trois attributs : puissance, sagesse et bonté, ou plutôt, mental, intellect, amour, qui acquièrent l’être dans le mental : ils acquièrent ensuite une nature ordonnée et distincte par l’intellect, ils arrivent enfin à la concorde et à la symétrie par l’amour. Aussi je conçois l’être dans tout et au-dessus de tout, parce qu’il n’y a rien qui ne participe pas à l’être et qu’il n’y a pas d’être sans essence, de même qu’il n’y a rien de beau sans que la beauté soit présente. Aussi, rien n’est exempt de la présence divine. C’est donc par la raison et non par le moyen d’une vérité substantielle que je conçois la distinction dans la divinité.

Admettant, donc, que le monde a été produit et formé, je comprends que, en tenant compte de son être total, il dépend de la cause première et qu’ainsi il n’est pas en contradiction avec ce qu’on nomme création. C’est aussi ce qu’exprime Aristote quand il dit : « Dieu est ce dont dépend le monde et toute la nature. » Par conséquent, suivant la définition de saint Thomas, qu’il soit éternel ou dans le temps, il est, de par tout son être, dépendant de la cause première et rien en lui n’est indépendant.

J’arrive aux questions qui relèvent de la vraie foi. Je ne m’expliquerai pas en philosophe pour aborder l’individualité des personnes divines, la sagesse et le fils du mental appelé par les philosophes : l’intellect et par les théologiens le verbe qui, d’après ces derniers, a assumé de chair humaine. Mais moi, m’en tenant aux termes de la philosophie, je ne l’ai pas compris ainsi : j’ai douté et je n’ai pas, à cet égard, été constant dans ma foi. Non que je me souvienne de l’avoir laissé paraître dans mes écrits et mes paroles, si ce n’est indirectement et par déduction, à propos d’autres questions. On peut réunir quelques indications comme il est toujours possible de le faire pour un esprit inventif, pour un professionnel, quand il s’agit de ce qui est susceptible d’être prouvé par le raisonnement, conclu d’après nos lumières naturelles. Ainsi, pour ce qui regarde le Saint-Esprit en tant que troisième personne, je n’ai pas été capable de comprendre ainsi qu’on doit croire. Mais à la manière Pythagoricienne, en conformité avec l’interprétation de Salomon, j’ai compris le Saint-Esprit comme l’âme de l’Univers ou comme adjoint à l’Univers. C’est être d’accord avec la Sagesse de Salomon qui a dit : « L’esprit de Dieu remplit toute la terre et ce qui contient toutes choses. » C’est également conforme à la doctrine Pythagoricienne expliquée par Virgile dans l’Enéide :

Principio coeleum ac terras camposque liquentes,
Lucentemque globum Lunoe, Titaniaque Astra
Spiritus intus alit, totamque, infusa per artus,
Mens agitat molem (184)

et les vers qui suivent.

Donc, de cet esprit qu’on appelle la vie de l’univers tel que ma philosophie le comprend, procède la vie et l’âme pour tout ce qui possède une vie et une âme. Je crois l’âme immortelle. Les corps sont immortels aussi, quant à leur substance, car il n’y a pas d’autre mort que la division de la congrégation : cette doctrine semble exprimée dans l’Ecclésiaste qui dit : « Il n’y a rien de nouveau sous le soleil, ce qui est c’est ce qui fut. »

Bruno confesse de plus qu’il est incapable de comprendre la doctrine de trois personnes dans la Divinité, ses doutes sur l’incarnation de Dieu en Jésus. Mais il affirme énergiquement sa foi dans les miracles du Christ. Comment pouvait-il, étant un philosophe Pythagoricien, les renier ? Si, courbé sous l’impitoyable contrainte de l’Inquisition, Bruno, comme Galilée, se rétracta plus tard pour implorer la clémence de ses persécuteurs ecclésiastiques, n’oublions pas qu’il parlait comme un homme placé entre la torture et le bûcher et que la nature humaine ne peut pas toujours rester héroïque quand le corps est épuisé par les supplices et la prison.

Sans l’apparition opportune de l’ouvrage si important de Berti, nous aurions continué à révérer Bruno comme un martyr dont le buste méritait bien d’être haut placé dans le Panthéon de la science exacte, couronné des lauriers que Draper lui décerne. Mais nous voyons maintenant que leur héros d’un jour, n’est ni athée, ni matérialiste, ni positiviste ; c’est seulement un Pythagoricien qui enseigna la philosophie de la Haute-Asie et se vanta de posséder les pouvoirs de ces magiciens si méprisés par l’école de Draper ! Rien de plus amusant que ce contretemps n’est survenu depuis qu’il a été découvert par d’irrévérencieux archéologues que la prétendue statue de Saint Pierre n’est rien d’autre que le Jupiter du Capitole et que l’identité de Bouddha avec le catholique Saint Josaphat a été prouvée de façon satisfaisante.

On peut donc fouiller les archives de l’histoire comme on voudra et on verra qu’il n’y a pas une bribe de philosophie moderne qu’il s’agisse de celle de Newton(), de Descartes, de Huxley ou d’autres, qui n’ait été tirée de la mine Orientale. Le Positivisme et le Nihilisme eux-mêmes ont leur prototype dans la partie exotérique de la philosophie de Kapila, comme le fait judicieusement remarquer Max Muller. C’est l’inspiration des sages de l’Inde qui a imprégné les mystères de Pragnâ Pâramitâ (la sagesse parfaite) ; leurs mains ont bercé le premier ancêtre de ce faible mais bruyant enfant que nous avons baptisé SCIENCE MODERNE.

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