Blavatsky – Isis Dévoilée – Volume 1 – Chapitre III – L’AVEUGLE CONDUISANT L’AVEUGLE
Le lecteur ne doit point perdre de vue que nous n’attaquons pas Auguste Comte comme philosophe, mais comme réformateur avoué. Dans l’irrémédiable obscurité de ses idées, politiques, philosophiques et religieuse, nous trouvons, souvent, des observations isolées et des remarques où la grandeur de sa logique et sa pensée judicieuse rivalisent avec l’éclat de leur interprétation. Mais ces lueurs brillantes, après vous avoir éblouis comme des éclairs dans la nuit noire, vous laissent ensuite plongés dans une nuit plus sombre que jamais. Si on les condensait, si on les refondait, ses divers ouvrages pourraient produire un volume d’aphorismes très originaux, donnant une définition très claire et très ingénieuse de la plupart de nos plaies sociales. Par contre, soit à travers les fatigantes circonlocutions des six volumes de son Cours de Philosophie Positive, soit dans cette parodie sur le clergé en forme de dialogue, le Catéchisme de la Religion Positive, on chercherait en vain une seule idée susceptible de suggérer à ces maux un remède, même relatif. Ses disciples insinuent que les sublimes doctrines de leur prophète ne sont point destinées au vulgaire. Mais si l’on compare les dogmes du Positivisme à leur application pratique par ses apôtres, nous devons admettre qu’il se peut qu’une doctrine incolore soit à la base du système. Le « grand prêtre » prêche que « la femme doit cesser d’être la femelle de l’homme (154) », la théorie des législateurs de cette école sur le mariage et la famille consiste surtout à faire de la femme la » simple compagne de l’homme », en la débarrassant de toute fonction maternelle (155). Ils s’apprêtent pour l’avenir à substituer à cette fonction, « chez la femme chaste », une force latente (156), mais, en même temps, quelques-uns de leurs prêtres laïques prêchent ouvertement la polygamie, et d’autres affirment que leurs doctrines sont la quintessence de la philosophie spirituelle !
L’opinion du clergé Romain, hanté par le cauchemar chronique du diable, est qu’Auguste Comte offre sa « femme de l’avenir » à la possession des « incubes (157) ». S’il faut en croire d’autres personnes plus prosaïques, la Divinité du Positivisme devrait, dorénavant, être considérée comme un bipède couveur. Littré, d’ailleurs, a fait quelques réserves prudentes en acceptant l’apostolat de cette merveilleuse religion. Voici ce qu’il écrivait en 1859 :
« M. Comte a pensé qu’il avait non seulement trouvé les principes, tracé les contours et fourni la méthode, mais encore qu’il avait déduit les conséquences et construit l’édifice social et religieux de l’avenir. C’est à propos de cette seconde partie de l’œuvre que nous faisons nos réserves. En ce qui concerne la première partie, nous l’acceptons comme un héritage, dans son ensemble complet (158). »
Plus loin, il dit : « M. Auguste Comte, dans un grand ouvrage intitulé Système de la Philosophie Positive, établit les bases d’une philosophie (?) qui doit finalement supplanter toutes les théologies et l’ensemble des doctrines métaphysiques. Un tel ouvrage contient nécessairement une application directe au gouvernement des sociétés. Comme il ne renferme rien d’arbitraire (?) et comme nous y trouvons une science réelle (?) mon adhésion aux principes implique mon adhésion aux conséquences essentielles. »
Mr Littré se montre donc sous l’aspect d’un vrai fils de son prophète. En vérité, le système d’Auguste Comte nous parait être bâti sur un jeu de mots. Lorsqu’ils disent Positivisme, il faut lire Nihilisme ; quand vous entendrez prononcer le mot chasteté, sachez que cela veut dire impudicité et ainsi de suite. Comme c’est une religion fondée sur une théorie négative, ses adhérents ne peuvent la pratiquer sans dire blanc lorsqu’ils veulent dire noir.
« La Philosophie positive, continue Littré, n’accepte point les idées de l’athéisme, car l’athée n’a point un esprit réellement émancipé : c’est encore un théologien à sa façon. Il donne son explication sur l’essence des choses, il sait comment elles ont commencé !… L’athéisme c’est le Panthéisme : ce système est encore tout à fait théologique et, par conséquent, il appartient aux anciens partis (159) ».
Ce serait, en vérité, perdre son temps que de pousser plus loin les citations de ces dissertations paradoxales. Auguste Comte arriva à l’apogée de l’absurdité et de l’inconséquence lorsque, après avoir inventé un système de philosophie, il le nomma une « Religion ». Et, comme cela arrive habituellement, les disciples ont dépassé en absurdité le réformateur. Les pseudo-philosophes qui brillent dans les Académies Comtistes d’Amérique, comme brille une lampyris noctiluca à côté d’une planète, ne nous laissent pas le moindre doute sur leur croyance. Ils opposent « ce système de pensée et de vie » élaboré par l’apôtre Français à « l’idiotie » du Spiritisme, et naturellement, donnent l’avantage au premier. « Pour détruire il faut remplacer », dit l’auteur du Catéchisme de la Religion Positive, citant ainsi Cassaudière sans lui payer tribut pour son idée, et les Comtistes cherchent à montrer par quelle sorte d’odieux système ils voudraient remplacer le Christianisme, le Spiritisme et même la Science.
« Le Positivisme », dit l’un d’eux, « est une doctrine intégrale. Il rejette complètement toutes les formes de croyances théologiques et métaphysiques, toutes les formes de surnaturalisme et, par conséquent, le Spiritisme. Le véritable esprit positiviste consiste à substituer l’étude des lois invariables des phénomènes à celles de leurs prétendues causes, soit immédiates, soit primaires. Sur ce terrain, il repousse également l’athéisme, car l’athée, au fond, est un théologien ». Et il ajoute en copiant Littré : « L’athée ne rejette pas les problèmes de la théologie mais seulement leur solution. En cela, il se montre illogique. Nous, Positivistes, de notre côté nous rejetons le problème parce qu’il est inaccessible à l’intellect. Nous ne ferions que gaspiller notre force en cherchant en vain les causes premières et finales. Comme vous le voyez, le Positivisme donne une explication complète (?) du monde, de l’homme, de ses devoirs et de sa destinée (160) … ! ».
C’est fort beau tout cela. Maintenant, par voie de contraste, nous allons citer ce qu’un véritable grand savant, le professeur Hare, pense de ce système. « La philosophie positive d’Auguste Comte, dit-il, après tout, est purement négative. Comte admet ne rien savoir des sources et des causes des lois de la nature. Leur origine est, selon lui, si parfaitement inscrutable qu’il est inutile de perdre son temps à des recherches dans cette direction. Comme de juste, sa doctrine fait de lui un ignorant complet des causes des lois, des moyens par lesquels elles furent établies. Cette doctrine ne peut donc avoir pour base que l’argument négatif précité lorsqu’il vise des faits reconnus, ou rapports avec la création spirituelle. Ainsi, tout en laissant à l’athée son domaine matériel, le Spiritisme dans le même espace et au-dessus de lui érige un domaine qui le dépasse autant que l’éternité l’emporte sur la moyenne de la durée de la vie humaine et que les régions illimitées des étoiles fixes dépassent en étendue l’aire habitable de ce globe (161) ».
Bref, le Positivisme se propose de détruire la Théologie, la Métaphysique, le Spiritisme, l’Athéisme, le Matérialisme, le Panthéisme et la Science et doit finir par se détruire lui-même. De Mirville pense que, d’après le Positivisme, « l’ordre ne commencera à régner dans l’esprit humain que le jour où la psychologie sera devenue une sorte de physique cérébrale et l’histoire une espèce de physique sociale. » Le Mahomet moderne commence par débarrasser l’homme et la femme de Dieu et de leur âme. Puis, il éventre inconsciemment sa propre doctrine avec l’épée trop tranchante de la métaphysique qu’il avait toujours cru éviter, laissant ainsi de côté tout vestige de philosophie.
Mr Paul Janet, membre de l’Institut, prononçait en 1864 un discours sur le Positivisme, discours dans lequel on trouve les remarquables passages qui suivent : « Il y a des esprits qui furent élevés et nourris dans les sciences exactes et positives mais qui, néanmoins, sont portés d’instinct vers la philosophie. Ils ne peuvent satisfaire cet instinct qu’avec les éléments qu’ils ont à leur portée déjà. Ignorant tout des sciences psychologiques, n’ayant étudié que les rudiments de la métaphysique, ils n’en sont pas moins disposés à combattre cette même métaphysique ainsi que la psychologie dont ils sont aussi mal informés. Ils s’imagineront ensuite avoir fondé une science positive : la vérité, cependant, est qu’ils ont seulement créé une théorie métaphysique, incomplète et mutilée. Ils s’arrogent l’autorité et l’infaillibilité qui n’appartiennent vraiment qu’à la science réelle, autorité et infaillibilité basées sur l’expérience et le calcul. Ils sont, eux, dépourvus de cette autorité parce que leurs idées, si défectueuses soient-elles, sont du même ordre que celles qu’ils combattent. D’où résultent la faiblesse de leur situation et la ruine finale de leurs idées, dispersées bientôt aux quatre vents du Ciel (162) ».
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