Blavatsky – Isis Dévoilée – Volume 1 – Chapitre II – PHÉNOMÈNES ET FORCES
« Un coup de pied de toi est doux, ô Jupiter ! » Dit le poète Tretiakowsky, dans une vieille tragédie russe. Si grossiers que ces Jupiters de la science soient, à l’occasion, susceptibles d’être envers nous, mortels crédules, leur immense savoir – dans des questions moins obtuses, s’entend – leur donnerait, à défaut de bonnes manières, des titres au respect public. Mais, malheureusement, les dieux ne sont pas ceux qui crient le plus fort.
L’éloquent Tertullien, parlant de Satan et de ses suppôts qu’il accuse sans cesse de contrefaire les œuvres du Créateur, les appelle « les singes de Dieu ». Il est heureux pour nos philosophicules que nous n’ayons pas un Tertullien moderne pour leur assurer l’immortalité du mépris, en tant que « singes de la science ».
Mais revenons aux véritables savants : « Les phénomènes d’un caractère seulement objectif, dit A.-N. Aksakof, s’imposent à l’investigation et à l’explication des représentants des sciences exactes ; mais les grands prêtres de la science, en face d’une question si simple en apparence… sont totalement déconcertés ! Ce sujet paraît avoir le privilège de les amener à trahir, non seulement la règle la plus sublime du Code de moralité, la Vérité ; mais aussi la loi suprême de la Science, l’expérimentation »… Ils sentent que la question a des fondements trop sérieux. Les cas de Hare, Crookes, de Morgan, Varley, Wallace et Butlerof créent la panique ! Ils craignent d’être contraints à céder tout le terrain s’ils lâchent un seul pied. Les principes, vénérables par leur antiquité, les spéculations contemplatives d’une vie entière, voire d’une longue suite de générations, tout cela est en jeu sur une seule carte (111) ! »
Que pouvons-nous attendre de nos flambeaux d’érudition en présence d’expériences comme celles de Crookes, de la Société de Dialectique, de Wallace et de feu le professeur Hare ? Leur attitude devant les phénomènes indéniables est en soi un phénomène. Elle est simplement incompréhensible à moins d’admettre la possibilité d’une autre maladie psychologique aussi mystérieuse et aussi contagieuse que l’hydrophobie. Nous ne voulons pas nous enorgueillir de l’avoir découverte, nous nous contenterons de proposer le nom de psychophobie scientifique.
L’école d’une amère expérience aurait dû leur apprendre qu’on ne peut se fier que jusqu’à un certain point à ce que les sciences positives présument d’elles-mêmes ; tant qu’un seul mystère dans la nature reste inexpliquée, le mot « impossible » est un mot qu’il leur est dangereux de prononcer.
Dans ses Recherches sur les phénomènes du Spiritisme, M. Crookes soumet à l’opinion huit théories « pour expliquer les phénomènes qui ont été observés ». Les voici :
« Première Théorie. – Tous les phénomènes résultent de tours de mains, d’habiles dispositions mécaniques ou de trucs de prestidigitation ; les médiums sont des imposteurs et les autres assistants des imbéciles.
« Seconde Théorie. – Ceux qui assistent à la séance sont victimes d’une sorte de manie, d’illusion ; ils imaginent des phénomènes qui n’ont aucune véritable existence objective.
« Troisième Théorie. – Le tout est le résultat d’une action cérébrale consciente ou inconsciente.
« Quatrième Théorie. – Le tout provient de l’esprit du médium, associé peut-être avec les esprits d’une partie ou de la totalité des personnes présentes.
« Cinquième Théorie. – C’est l’action des mauvais esprits, ou des diables, personnifiant qui ils veulent ou ce qu’ils veulent afin de saper le christianisme et de perdre les, âmes humaines (c’est la théorie de nos théologiens).
« Sixième Théorie. – L’action d’êtres habitant la terre, immatériels, invisibles pour nous, appartenant à une catégorie distincte, capables cependant, à l’occasion, de manifester leur présence connus dans presque tous les pays et à toutes les époques comme des démons (pas nécessairement mauvais), sous les noms de gnomes, fées, kobolds, elfes, lutins, puck, etc…(c’est une des opinions des cabalistes).
« Septième Théorie. – L’action d’êtres humains désincarnés (c’est la théorie spirite par excellence).
« Huitième Théorie. – (La force psychique)… c’est un appoint aux quatrième, cinquième, sixième et septième théories ».
La première de ces théories n’ayant été reconnue juste que dans des cas exceptionnels, mais malheureusement encore trop fréquents, doit être rejetée parce qu’elle n’a pas de portée matérielle sur les phénomènes eux-mêmes. Les seconde et troisième théories sont les retranchements croulants des sceptiques et des matérialistes, elles restent, comme disent les juristes : « Ad huc sub judice lis est ». Dans cet ouvrage nous n’avons, donc, à nous occuper que des quatre théories qui restent. La huitième et dernière, de l’avis même de M. Crookes, est tout simplement « un appoint nécessaire » aux autres.
Il nous est facile de voir combien une opinion scientifique est elle-même sujette à l’erreur : en comparant les divers articles sur les phénomènes spirites, articles dus à la plume de ce savant qui parurent de 1870 à 1875. Dans l’un des premiers nous lisons : « … l’emploi plus fréquent des méthodes scientifiques donnera lieu à des observations plus exactes, à un plus grand respect de la vérité de la part des chercheurs : il suscitera une race d’observateurs grâce auxquels le résidu sans valeur du spiritisme sera évacué d’ici pour retomber dans les limbes ignorés de la magie et de la nécromancie ». Et cependant, en 1875, sous la même signature, nous trouvons la description la plus intéressante et la plus détaillée concernant un esprit matérialisé : Katie King (112) !
Nous ne pouvons guère imaginer que M. Crookes soit resté pendant deux ou trois années consécutives sous une influence électro-biologique, ou une hallucination. « L’esprit » apparut dans sa propre maison, dans sa bibliothèque, à la suite d’épreuves décisives… il a été vu, palpé, entendu par des centaines de personnes.
Mais M. Crookes se défend d’avoir jamais pris Katie King pour un esprit désincarné. Qu’était-ce, alors ? Si ce n’était pas miss Florence Cook (et sa parole nous suffit à cet égard) c’était donc ou l’esprit de quelqu’un ayant vécu sur terre ou l’un de ceux qui se classent directement dans la sixième des huit théories offertes par ce savant éminent au choix du public. Ce serait un des êtres classés sous les noms de fées, Kobolds, gnomes, elfes, lutins ou alors un Puck (113).
Certes, Katie King a dû être une fée, une Titania, car, seule, une fée justifierait le poétique hommage cité par M. Crookes en décrivant cet esprit merveilleux :
« Round her she made an atmosphere of life ;
The very air seemed lighter from her eyes ;
They were so soft and beautiful and rife
With all we can imagine of the skies ;
Her overpowering presence makes you feel
It would not be idolatry to kneel (114) ! »
Ainsi, après avoir écrit en 1870 sa sévère déclaration contre le spiritisme et la magie ; après avoir même déclaré, alors, que, selon lui, tout se réduisait à une superstition, ou pour le moins, à un truc inexpliqué, à une illusion des sens (115), M. Crookes, en 1875, termine sa lettre par ces mots mémorables : « Imaginer, dis-je, que la Katie King des trois dernières années puisse être le résultat d’une imposture, est plus révoltant pour le bon sens et la raison que de croire qu’elle est ce qu’elle prétend être (116) ». Cette dernière remarque, en outre, prouve, d’une manière concluante, les points suivants :
- En dépit de la pleine conviction de M. Crookes, que la personnalité prétendant se nommer Katie King n’était ni le médium ni un compère, mais une force inconnue de la nature, qui, semblable à l’amour, « se rit des serrures ».
- Que cette espèce de force inconnue jusqu’alors était pour lui « non pas une question d’opinion mais bien de connaissance absolue ». Le célèbre chercheur garda toujours jusqu’à la fin son attitude sceptique à ce sujet. Bref, il croit fermement au phénomène mais il ne peut admettre l’idée qu’il s’agisse de l’esprit humain d’un désincarné quelconque.
Aussi loin qu’aille le préjugé public, il nous semble que M. Crookes résout un mystère mais seulement pour en créer un autre, plus insondable encore : Obscurum per obscurius. En d’autres termes, rejetant le résidu sans valeur du spiritisme, le courageux savant plonge intrépidement lui-même dans les limbes inconnus de la magie et de la nécromancie.
Les lois reconnues de la science physique n’expliquent que quelques-uns des plus objectifs parmi les prétendus phénomènes spirites. Tout en prouvant bien la réalité de certains effets visibles d’une force inconnue elles ne permettent pas au savant de contrôler à volonté même cette partie du phénomène. La vérité est que les professeurs n’ont pas encore découvert les conditions nécessaires pour les produire. Ils devront étudier aussi profondément la triple nature de l’homme, physiologique, psychologique ou divine – que l’ont fait leurs prédécesseurs : les magiciens, les théurgistes et les thaumaturges de jadis… Jusqu’à ce jour, tous ceux qui ont étudié les phénomènes avec la même conscience et la même impartialité que M. Crookes ont abandonné le problème parce que, d’après eux, la solution n’est pas susceptible d’être trouvée présentement, si elle doit l’être. Ils ne s’en soucient pas davantage que de la cause première des phénomènes cosmiques de la corrélation des forces à propos desquelles ils se donnent tant de peine pour en observer et classer les effets infinis.
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