SEULE UNE ÂME capable d’appréhender et d’utiliser les subtilités, les petits détails, si insupportables pour une catégorie d’êtres humains, et de les utiliser comme un joueur d’échecs utilise ses cavaliers et ses fous pour gagner une partie, seule cette âme aura la possibilité de tendre vers la véritable « Puissance Infinie » et de la saisir. En effet, c’est tout d’abord le pouvoir sur les petites choses qui mène, au bout du compte, au pouvoir sur les grandes choses. Vivre sur le plan spirituel signifie se maintenir constamment en contact avec ce qui est toute douceur, toute pureté, tout amour.
L’homme ou la femme qui manque de courtoisie, de gentillesse, ou qui se montre égoïste envers le plus petit des petits êtres du Christ fait obstruction aux courants christiques eux-mêmes dans sa propre aura, et cela a pour effet que la manifestation de la puissance y devient impossible.
On ne peut parvenir à aucune estimation plus vraie d’une grande âme qu’en surveillant son attitude face aux petites tracasseries de la vie quotidienne – ces choses triviales capables de briser les murs que nous avons pu ériger autour de nous-mêmes et de laisser l’âme nue dans le silence qui tombe sur elle après le stress et la tempête des coups et de la désorganisation que nous infligent ces petites inquiétudes et ces petits soucis qui s’empilent comme des montagnes dépourvues de sentier et couvertes d’une épaisse couche de ronces et d’épines qui piquent et déchirent jusqu’à ce que l’esprit désespéré s’élève jusqu’à la contemplation.
Nous considérons l’homme qui va dans le désert pour combattre bravement les bêtes sauvages de sa propre âme comme un héros digne du pouvoir qu’il espère acquérir. Mais il n’a jamais gagné et ne gagnera jamais à moins qu’il ne surmonte d’abord les épreuves du quotidien qui entravent ses pieds comme un bourbier pendant que sa vie est entourée d’une communauté de ses semblables. Car il ne trouvera rien en eux qui n’existe pas dans sa propre nature individuelle, et ce n’est que le heurt des causes l’une contre l’autre qui produit la friction entre lui et ses semblables.
La tendance naturelle de la race humaine à chercher, soit dans les cieux, soit en un quelconque endroit éloigné de sa position individuelle, l’objet de son adoration, son « temple saint » et l’accomplissement de son sens du devoir n’est pas facile à comprendre. Elle provient d’ères depuis longtemps oubliées, alors qu’il existait une séparation plus grande, alors que l’homme avait perdu son héritage et que les fléaux de la balance de l’évolution n’avaient pas encore inversé leur mouvement. Mais tout véritable enseignement spirituel proclame la présence de Dieu au sein de l’humanité et les devoirs envers le frère, le voisin et l’ami.
On ne trouve jamais à l’extérieur de soi ce qui ne se trouve pas en soi, et aussi longtemps qu’il y a une offense à réparer, une personne souffrante à guérir et à réconforter, un enfant à éduquer ou, au sens le plus large, une corde de la harpe de l’amour fraternel à accorder aux vibrations de l’amour universel, votre devoir individuel est juste là, à votre porte, au milieu de votre propre famille ou dans votre propre cercle social. Si votre vie, votre force, votre influence étaient nécessaires ailleurs, vous vous seriez retrouvé ailleurs ou encore les circonstances de votre vie se seraient ajustées pour ne laisser aucun doute quant à l’endroit et à la personne à qui vous devriez consacrer votre influence et votre dévotion.
Toutes les grandes épopées, tous les grands événements marquants inscrits sur des parchemins et entreposés dans les archives de temples ruinés et déserts, ou gravés sur les murs des chambres souterraines d’Initiation témoignent des grandes guerres – guerre entre les anges et les démons, guerre entre les éléments, et guerre entre l’esprit et la matière –, guerres éternelles, incessantes et exterminatrices. Qu’il le veuille ou non, l’être humain doit prendre part à ces guerres, doit choisir son allégeance et se battre jusqu’au bout dans chacune de ses incarnations. S’il est enclin à se défiler, il ne gagne rien, car la Nature elle-même le forcera à se battre à mains nues pour vivre sur le plan physique.
S’il a été infidèle à son Être Supérieur et qu’il a perdu ces occasions de développement – qui lui auraient donné le pouvoir sur les forces de la Nature –, s’il a perdu sa place dans l’armée des sphères supérieures, alors, avoir perdu ce pouvoir et cette place signifie une séparation temporaire entre le Guerrier, le Soi Intérieur véritable et la personnalité inférieure. Il n’y a aucune activité, aucune poltronnerie, aucun égoïsme dans la nature du Guerrier ; il n’y a que le grand désir de gagner, en sachant avec certitude qu’il ne peut pas échouer.
Pour chercher le Guerrier à l’intérieur, la personnalité inférieure doit se tenir dans une attitude d’attention. Sur le plan physique, cela est parfois une manœuvre très fatigante.
Appliquées au plan de l’âme, ces longues heures d’attention n’en sont pas moins éprouvantes, alors que l’esprit et le corps commencent à espérer rejoindre les basses et ondulantes prairies de la vie. Mais il s’agit là de mirages dont la beauté et la paix apparentes sont des plus trompeuses, car, pour le véritable Guerrier, il n’y a en elles aucune paix pour l’âme, et en abandonnant son armure pour s’étendre et jouir de la stupeur narcotique de la facilité, le soldat rate le véritable Guerrier vers lequel il était appelé et qu’il a longtemps attendu.
Car son cri ne tombera pas dans des oreilles ouvertes à moins que les lignes de la véritable connaissance n’aient été tracées ; et dans sa précipitation fiévreuse, en vue de la bataille à venir, ses sens s’effilocheront et lui feront défaut, ce qui l’amènera à confondre amis et ennemis, de sorte que, lorsque le jour se terminera, on trouvera son corps sur le champ de bataille privé de toute vie et transformé en objet de convoitise pour les oiseaux de proie et les charognards qui se battront pour lui.
Mais lorsqu’il a trouvé une fois le Guerrier, ou qu’il a été trouvé par Lui, qu’il est devenu «un» avec Lui, les derniers vestiges d’instabilité disparaîtront, car alors viendra la reconnaissance de la vérité éternelle et une connaissance certaine de la cause et des fins de l’amour infini du Père qui se trouve juste au-delà du champ de bataille, une foi vivante qu’aucun coup ne sera porté en vain, qu’aucune charge ne sera inutile. Sur la bannière qu’il porte, seront inscrits les mots « Victoire ! Victoire ! VICTOIRE ! »
HILARION - Les feux du phare - 1899


