L’AMOUR ÉTERNEL

IL SE PEUT QU’UN JOUR, la tête posé sur la poitrine d’une personne que nous aimons, une personne qui nous aime, les yeux de l’âme s’ouvrent pour un bref moment et que nous saisissions un aperçu de l’Amour Éternel. Nous ne sommes plus jamais pareils après. Nous avons touché une corde de la harpe de l’amour et il y a de la discorde partout ailleurs. Peut-être que ce seul bref aperçu est tout ce qui nous est octroyé dans une vie, mais cela suffit à nous sortir des sentiers battus des niveaux inférieurs et à placer nos pieds sur le sentier ascendant qui mène à la vie éternelle. Ce simple aperçu dans la pure et sereine région de l’âme nous laisse dorénavant comme un enfant qui pleure dans la nature sauvage – mais un enfant qui sait qu’il a vu la face de son Père et qu’à un moment donné, quelque part, il trouvera son foyer et la paix.

Oh, quelle pitié que l’homme qui cherche, lutte et se bat – pour ce qu’il croit être les réalités de la vie – et qui ferme la seule porte qui mène à la perception de l’âme, l’imagination ! Quelle pitié qu’il saisisse les vêtements souillés et s’y accroche avec l’énergie du désespoir, oubliant complètement que le vrai soi n’est pas le vêtement et reste toujours invisible.

Le cœur de la personne que vous aimez le plus vous est inconnu. Vous la considérez selon votre propre évaluation, vous lui attribuez vos plus hautes perceptions de beauté, de vérité, de loyauté et de pureté.

Lorsque la forme extérieure, le corps, est délaissé, le soi intérieur demeure et n’a subi aucun changement. Vous ne cessez pas d’aimer votre idéal : l’âme qui est et sera toujours. Cette âme ne s’est jamais déclarée à vous par vos sens. Malgré cela, elle est la plus vivante des réalités qui soient pour l’être esseulé qui veille le cercueil déserté. Le vêtement déchiré et souillé n’était pas l’âme. Il n’était que l’enveloppe extérieure qu’elle portait.

Les heures les plus solitaires et tristes que vous traverserez jamais proviendront du fait que, en raison d’une cause erronée, du doute, de la méfiance ou encore du soupçon, vous avez peut-être attribué à cette âme des qualités qu’elle ne possède pas ou, encore, parce que vous n’avez aimé qu’une création irréelle de votre propre imagination. Ainsi, vous allez vous-même fermer la porte à travers laquelle vous aviez saisi le premier aperçu de la réalité une et éternelle – l’être vrai et parfait –, pour vous apercevoir que quelque chose s’est échappé de votre âme et que vous ne pouvez pas retrouver : le « pouvoir d’idéaliser », le « pouvoir d’aimer ».

La beauté, la force, la pureté et le courage sont toutes des qualités qui inspirent l’amour, mais ce ne sont que des symboles des réalités de l’âme qui réside à l’intérieur. La simple reconnaissance sensuelle ou émotionnelle de ces qualités, la froide appréciation intellectuelle que vous leur accordez, n’est qu’idolâtrie. Quiconque aspire à connaître leur signification doit lire avec les yeux de l’imagination. Nous sommes plus susceptibles d’être trompés par le lustre des apparences extérieures, le paraître du Réel, que par ceux que nous considérons souvent avec méfiance comme étant imaginaires, comme des fantômes irréels créés par la faculté qu’a l’âme de créer des images. L’amour peut sembler n’être que séduction, mais tandis que l’amour peut être considéré comme aveugle en ce monde, il est lui-même la lumière qui illumine tous les mondes et qui rend toutes choses claires pour la vision intérieure.

Un homme est plus véritablement ce qu’il paraît être dans les yeux de la femme qui l’aime que ce que lui-même croit être.

Il ne l’a jamais dupée. Le mystère est qu’elle l’aime en dépit de tout ce qu’elle trouve en lui de non aimable, et elle est par conséquent comme le Père qui peut être chagriné par son fils prodigue, mais qui court vers lui pour l’accueillir avec un baiser sur le front dès qu’il revient de ses errances. Seule une femme peut sourire avec une insouciance sublime devant la face d’un Futur qu’elle craint – mais il s’agit toujours de la face du Père. Et malgré cela, comme les femmes paraissent insignifiantes lorsque nous les voyons travailler et s’affairer autour de la maison.

Dans son égotisme, l’homme oublie que l’amour d’une femme montre la voie vers l’amour de Dieu, car le côté féminin de la Divinité est l’âme. Une femme n’oublie jamais le sentier qui mène au centre de son Être. Un homme l’oublie souvent, mais il suffit qu’il murmure seulement un mot provenant véritablement des profondeurs de son âme, et, aussi loin qu’elle puisse s’être écartée de la vie véritable, elle retournera sur ses pas le long de ce mystérieux sentier qu’elle n’a jamais oublié et sortira d’une réserve inépuisable d’amour un mot ou un regard aussi pur que le sien propre. Car en tout temps son âme se tient, pour ainsi dire, sur le seuil, attendant l’appel d’une autre âme.

Aucune action isolée du principe d’Amour ou du Désir n’a suscité plus de discussions ni été la cause d’une plus grande curiosité ni de plus d’imagination que le baiser entre mortels. Il est censé être purement une fonction humaine, mais cela est une grande erreur. L’excitation indescriptible qui imprègne la nature entière au contact des lèvres d’un être aimé est la première action de la divine Substance de l’Esprit sur la matière. Aucune description physiologique, aucune dissection des organes concernés ne donne une raison satisfaisante expliquant cela. Et ce n’est pas non plus une fonction de passion.

La passion saisit et utilise le pouvoir à ses propres fins – comme elle le fait de toute autre chose qu’elle peut saisir. Mais cela n’est en aucun sens un attribut de la passion. Sa genèse est des plus pures, et les Chrétiens devraient être les derniers à décrier ou profaner ce mot, car leur Bible est pleine d’allusions au baiser : le baiser des deux premières pures émanations a donné le Fils aîné, la Lumière ; le baiser de l’Amour et de l’Espoir donne la Foi ; le baiser de la Foi et de l’Espoir donne l’Action, car c’est par le baiser que le Feu Créateur a amené toute matière à se manifester. Il est féminin et relève de l’âme. Par la dégénérescence et la profanation, il est devenu une fonction de la passion, mais lorsqu’il est pur, il est produit dans l’âme, pas dans le corps de l’homme, car, après tout, l’amour est en réalité ce qui alimente la force créatrice universelle, le feu subtil qui se cache dans chaque atome de vie manifestée. En tant qu’élément qui consume et détruit, il devient le « serpent de feu », le « monstre dévorant de la passion humaine ». Vu seulement dans la phase inférieure de ses œuvres, c’est une chose abhorrée. Mais qu’ils fassent attention ceux qui s’éloignent de la pollution du désir animal et scellent leur cœur contre l’amour ou contre l’amitié, cherchant refuge dans un égoïsme et un ascétisme froids. Tôt ou tard, la nature réprimée deviendra la proie de la convoitise.

L’amour purifié mène au véritable ascétisme ; nié et repoussé, il devient passion. Cette force enflammée qui donne forme s’enroule comme un serpent autour de celui qui cherche inconsidérément à s’échapper. Grâce à son pouvoir d’attraction, elle attire en son centre l’âme qui lutte, et elle la maintient là jusqu’à ce que cette dernière reconnaisse sa propre divinité, et que par la force de sa divinité elle transforme la passion en compassion. Le désir n’est pas tué, au sens où nous comprenons ce mot. Il est changé d’une gloire à une autre – c’est-à-dire des hauteurs de la complaisance envers soi-même aux hauteurs de l’abnégation.

L’importance de la pureté d’esprit et de corps ne doit jamais être sous-estimée. Et pourtant, il faut être très prudent de crainte qu’une personne en tentant de purifier sa nature, la souille ou la détruise. Il est souvent nécessaire d’exercer un fin discernement et, si cela est impossible, il est préférable de se fier aux processus normaux et spontanés de l’évolution. L’âme de l’homme qui mène une vie naturelle n’est que peu affectée par ses passions les plus basses et n’est jamais salie par elles.

L’Arbre de Vie doré, dont les racines reposent dans l’Hadès et dont la couronne balaie les cieux, produit dans la tempête et la tourmente ses bourgeons qui ressemblent à des gemmes. Son tronc n’oscille pas sous les tempêtes qui s’abattent sur lui, mais se tient bien droit dans sa grandeur solitaire. Ces bourgeons sont la première manifestation de l’essence de l’âme attendant le matin de la résurrection, lorsqu’un seul rayon du feu spirituel fera éclore ses pétales, maintenant fermés, pour qu’ils s’épanouissent dans leur beauté et leur pouvoir surnaturels.

HILARION - Les feux du phare - 1899
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