L’UNE DES RÈGLES LES PLUS IMPORTANTES de l’Occultisme est : « Tuez toute sensation. » Pour l’homme ordinaire, cela est des plus difficiles à comprendre, puisqu’en général il reconnaît le fait que de tuer toute sensation revient à tuer toute vie, car toute vie est à l’origine contact et sensation, à défaut de quoi il ne peut y avoir aucune conscience.
Mais dans la règle mentionnée ici, le mot « sensation » désigne la modalité identique du même mouvement qui relie et retient l’humanité dans ce seul taux vibratoire, qui ne la laisse pas passer aux régions inexplorées de mouvement supérieur, là où la vie réelle existe, mais qui la force par satiété à revenir encore et toujours le long des mêmes sentiers longuement creusés par l’usure et qu’elle parcourt depuis l’impulsion originale qui a donné naissance à la vibration de sa vie unique différenciée, jusqu’à ce qu’elle s’épuise et que la personnalité sombre comme une feuille détrempée dans le fond du ruisseau.
La sensation doit être utilisée positivement pour le développement, et non utilisée négativement de façon à provoquer la dégénérescence. Toute sensation doit être étudiée et observée d’un point de vue impersonnel, c’est-à-dire que l’être humain doit forcer sa conscience à se tenir à côté de ses organes sensoriels et à examiner chacune de ses sensations comme il pourrait le faire avec celles de quelqu’un d’autre, s’il en avait le pouvoir.
Tout ce que cet être chérit en termes de plaisirs ou de jouissances possède une contrepartie ou correspondance sur les autres plans de l’être. Sur ces plans, ces derniers sont graduellement raffinés et purifiés des scories qui sont toujours associées aux plans inférieurs de la manifestation. Et lorsque l’être humain atteint un équilibre, un point impersonnel, la leçon qu’il a apprise grâce à son observation de ces formes inférieures de sensation lui servira à s’associer avec le nouveau rayonnement, le nouveau taux vibratoire, grâce auquel naîtra en lui la prise de conscience qu’il est lui-même « un » avec les agents ou pouvoirs créateurs conscients de l’Univers.
Aucune mauviette, aucune personne rassasiée des sensations d’ordre inférieur ne peut soulever le « Voile d’Isis » et saisir la « Clef des Portes du Temple ». Et pourtant, il faut un épicurien, au sens le plus élevé du terme, pour même prendre conscience qu’il existe des hauteurs au-delà, prêtes à être escaladées lorsqu’il aura acquis le pouvoir de s’y essayer.
Bien des étudiants du mysticisme ont adopté cette règle pour guider leur développement et ne sont parvenus qu’à accumuler, dans leur propre nature, des courants de forces qui vont briser toutes les barrières au moment d’une épreuve difficile et qui les emportera dans un tourbillon de folle passion ou détruira les organes sensoriels de leur corps physique. Aucun homme ou femme ordinaire de notre époque ne peut suivre cette règle sans encourir un grave danger, quoi qu’il soit possible et correct de le faire en esprit. Rappelez-vous que je ne vous donne pas la permission de vous adonner au vice en disant ceci, mais je plaide pour une vie naturelle. Ici et là, comme les Obélisques d’Orient et les Pyramides d’Égypte, les noms d’êtres qui ont escaladé les grandes hauteurs, acquises par un dur labeur, sont mis en évidence. En effet, aussi paradoxal que cela puisse paraître, le plaisir peut être atteint à travers la douleur, et vice versa.
Ces grandes âmes ont laissé, pour nous guider, des bornes le long du sentier qu’ils ont escaladé, et l’une de ces bornes porte, en lettres de feu, l’inscription « INTRÉPIDITÉ ». Aussi longtemps que la peur peut paralyser l’âme de l’homme qui lutte pour un développement supérieur, aussi longtemps cette âme ne pourra faire aucun progrès. Lorsque l’être humain commence à prendre conscience de l’existence réelle de ces vastes hauteurs qui se situent au-delà – lesquelles sont parsemées des cendres de ceux qui ont tenté en vain de les escalader –, un sentiment de peur mortelle fond sur lui comme une avalanche, et il tourne les talons comme un chevreuil pourchassé et vole jusqu’aux niveaux moins élevés sur lesquels il a flâné si longtemps qu’ils sont devenus dénudés aux yeux de l’âme ; ou alors il se tient bien droit comme un pin sur la paroi d’une falaise, lançant ses racines plus profondément dans le sol même si son tronc plie et frissonne à chaque rafale de la tempête. Alors, pendant qu’il se tient là, seul mais confiant en sa propre force, il voit la tempête diminuer petit à petit, et un jour la paix, comme une rivière profonde, coulera sur son âme, le remplissant de la conscience de toutes les choses créées.
Il n’a fait qu’un pas sur l’échelle de la vie, mais ce pas l’a placé loin en avance sur ses semblables. Ils ne peuvent plus comprendre son langage ni ses actions, et il est comme un être à part. La sensation de peur n’existe plus pour lui ; sa tonalité vibratoire a changé et elle est devenue « INTRÉPIDITÉ ». Il a vu une autre de ces bornes sur laquelle le mot « ACTION » était inscrit et, drapant son manteau de pureté sur ses épaules, il sort de l’ombre pour entrer dans la lumière de la vie.
Ses yeux ne sont plus couverts. Il voit la lumière dans les yeux de la femme qu’il aime, et il sait qu’elle rayonne depuis l’âme pure à l’intérieur. Mettant derrière lui la passion qui jusque-là les retenait tous deux, il la prend par la main et dit : « Nous ferons le prochain pas ensemble. » Le sentiment de désir s’est changé en amour pur, et il est tombé face à face avec sa propre âme, car seul l’Amour peut mener au sanctuaire où réside l’âme de l’homme. L’Amour saisit le Contact et frappe aux portes de l’Univers. La Sensation répond et ouvre les portes.
Plusieurs « apprentis-occultistes » ont considéré qu’il leur revenait de décrier toute sensation, tout émotivité, apparemment sans aucun discernement, et ils ont par conséquent trompé de nombreux étudiants qui ne pouvaient pas réconcilier de semblables enseignements avec leur propre connaissance intuitive que la sensation est vie. Dans l’effort même de les suivre là où ils présumaient les mener, un tort incalculable a été causé, car, par la suite, soit les organes de la sensation ont été temporairement atrophiés, soit une inertie s’est installée dont aucune perception sensorielle ordinaire ne pouvait les sortir autrement qu’à un degré très limité.
L’homme naturel trouvera une goutte de poison dans la deuxième tasse de tout plaisir vers lequel il peut avoir été attiré ; mais dans ce poison même, s’il cherche soigneusement, il trouvera l’antidote ainsi que la clef de l’accomplissement d’un plaisir supérieur, avec sa douleur correspondante.
« Oh ! vous tous qui souffrez, sachez que vous souffrez par vous-mêmes ! » Débarrassez-vous de l’idée fausse que votre douleur est causée par autrui. Le soi intérieur, le régent de chaque être, reconnaît la vérité que la douleur et la fatigue sont aussi essentielles à la croissance que le sont leurs opposés ; il tend et frappe une note sur le grand instrument qui doit répondre par la discordance ; il émet un éclat de lumière d’une couleur dont les vibrations ne peuvent s’harmoniser avec les autres présentes dans l’aura, et une teinte sombre et délavée apparaît. Il dit un mot ou jette un regard à un autre fragment de lui-même, et trop souvent se retourne contre cet autre avec une fausse accusation, car il ne peut pas toujours voir que seuls ses propres désirs sensoriels sont la principale cause et le principal effet de son expérience.
HILARION - Les feux du phare - 1899


