APPRENDRE À VIVRE

LES YEUX de cette humanité sont encore clos. Il n’y a encore qu’une lueur de la vérité qui atteint, parfois ici, parfois là, le monde extérieur. Ces lueurs sont inestimables et le fait que certaines personnes les saisissent montre le grand avancement de l’ensemble. Une fois que l’homme qui a faim de connaissance spirituelle apprend qu’il existe dans le monde des Enseignants de l’Occultisme, des Maîtres de Sagesse, il surgit dans sa poitrine un espoir fervent d’être personnellement remarqué par eux et de recevoir leur enseignement.

Mais beaucoup de ces aspirants confondent la force générée par l’espoir d’être reconnu par les Enseignants spirituels et leur qualification en tant que disciples potentiels. Certains se sont imaginé que pour atteindre la sagesse spirituelle, il est nécessaire d’abandonner le monde, de renoncer à toute activité extérieure et de devenir comme le mystique de l’Orient, emmuré dans une forêt sombre, l’esprit absorbé par une vague rêverie, cherchant à jamais à être absorbé dans le Suprême. Un mysticisme rêveur de ce genre représente l’un des extrêmes de la vie, et l’activité fiévreuse de la civilisation occidentale représente l’autre extrême. Le véritable sentier ne saurait être trouvé en aucun de ces deux extrêmes.

La personnalité du yogi oriental, vaste, imaginatif, aimant, avec son effort constant pour se perdre dans le « Tout », doit résider dans le vent d’Ouest et recevoir l’appel à l’action, à la dévotion à ce « Tout » dans ses parties les plus microscopiques. Les deux personnalités, orientale et occidentale, doivent fusionner et les scories des deux être brûlées.

Si nous devons donner forme soit au gouvernement, à l’éthique ou à la religion, nous devons devenir les maîtres de cette forme et non ses esclaves tremblants, craignant que notre action lui fasse du tort. Nous devons être capables de la transmuter et de l’absorber dans notre propre essence, d’en tracer les lignes, et d’en envoyer et d’en recevoir la force le long de ces dernières – en d’autres mots, de devenir « un » avec elle.

Le travail extérieur, le travail pour cette humanité éprouvée et torturée, est nécessaire – plus nécessaire que bien des gens ne le reconnaissent ; car il doit donner l’impulsion du grand courant qui, sur le plan physique, élève le monde à mesure qu’il traverse et parcourt l’arc inférieur du cycle. Mais le travail extérieur est égoïste et inutile si le flambeau de l’amour et de la sagesse n’a pas été allumé dans le cœur de chacun à la grande flamme, la flamme qui brûle sans mèche ni huile. Les veilleurs de cette flamme la soufflent dans certaines directions ; ceux qui le peuvent la saisissent, c’est-à-dire ceux dont les flambeaux sont prêts, leur mèche bien taillée.

Plusieurs d’entre nous ne sommes encore que des enfants, saisissant une flamme imaginaire, mais malheur à ceux à qui il a été donné de transmettre le feu et qui l’ont plutôt gardé pour leurs fins particulières, qu’ils appellent ces fins « travail pour l’humanité » ou « croissance personnelle ».

Il en a toujours été ainsi avec ceux qui cherchent avec ambition à devenir des leaders et des guides sur un sentier que leurs propres pieds n’ont jamais foulé, ou à devenir des enseignants de la science de la vie avant d’avoir appris les premiers éléments d’une vie juste. Jouant sur les dispositions égotistes de leurs disciples par de subtiles touches de flatterie, ils les placent finalement dans une servitude abjecte. Même l’étudiant sincère et valable peut devenir la proie de ces faux enseignants et les suivre jusqu’à ce qu’il découvre – car il le découvrira inévitablement – que ses aspirations ont été travesties et sa vie intérieure profanée.

Ne placez pas les trésors de votre cœur le plus intérieur sous la garde d’un autre être humain, aussi élevé soit-il. Ils vous reviendront chargés des larmes de ceux qui ont souffert – comme vous avez souffert – pour apprendre qu’il n’existe qu’un seul refuge sûr, votre propre âme.

Malgré cela, chaque échec a une leçon à nous apprendre, et même les efforts mal orientés ne sont pas stériles lorsqu’une motivation authentique les anime. Mais il est fréquent que, dans toute tentative mal dirigée, l’on blesse nos semblables ; et nous apprenons naturellement à détester ceux à qui nous avons fait du tort. Alors, l’une des plus grandes épreuves permettant de vérifier le véritable avancement spirituel d’une personne est de savoir qu’elle aime les gens qu’elle a le plus blessés.

Jésus de Nazareth a résolu pour l’humanité la grande énigme du progrès spirituel en ces mots : « Ses nombreux péchés ont été pardonnés, car elle a beaucoup aimé. » Il comprenait parfaitement que la femme qui avait péché par amour détenait en son âme la semence d’un amour spirituel qui produirait le sacrifice de soi absolu, le pouvoir de rester immobile dans la fournaise, jusqu’à ce que les scories soient entièrement réduites en cendres.

Aucun effort vers le bien n’est jamais perdu. Il disparaît de notre vue seulement pour tomber dans le monde des causes, dans le sol de la sagesse, afin d’être arrosé par l’amour et une fois de plus ramené à la floraison.

La religion se préoccupe trop du destin de l’homme après la mort et pas assez de notre vie dans l’immédiat. Apprenez à vivre et faites confiance à Dieu pour ce qui concerne votre mort. La mort est Son affaire, vivre est votre affaire. Vivre n’est pas simplement manger, boire et dormir, ni être heureux ou triste. La vie est le point vibratoire le plus élevé et le plus vibrant de la connaissance, de la vérité, de l’amour, de la beauté et de la foi. Tendez vers elle et nourrissez-en votre âme, comme un homme affamé tend la main vers le pain pour nourrir son corps épuisé.

Se diminuer soi-même, la fausse humilité, fait partie d’une attitude mentale considérée à tort par certains comme étant de nature essentiellement religieuse. Apprenez à vous fusionner dans le « Tout » et, depuis le point de vue de ce « Tout », jugez votre propre personnalité. Vous constaterez alors qu’elle n’est ni meilleure ni pire que celle des gens dont vous êtes proche. Le vernis est plus épais sur les parties qui semblent meilleures chez vous que chez vos proches, et il n’a pas été bien appliqué sur les parties où vous semblez être pire. Si vous pouviez voir sous la surface, vous ne verriez que d’infimes différences.

Le bien, le Divin, réside dans la loi – le pouvoir – qui élève le Fils de Dieu hors de la tombe.

Ne cherchez pas trop loin ce que vous désirez le plus intensément. Vous le trouverez en général près de vous. Votre désir lui-même l’a suscité. Cela est dû à la loi de l’offre et de la demande. Grattez la croûte de la personnalité de la personne la plus proche de vous, celle qui vous aime de la façon la plus désintéressée, et en général vous le trouverez.

Il existe dans toute vie des périodes stériles comme des étendues sauvages et sombres. Parfois, nous les traversons durant la jeunesse, parfois plus tard dans la vie, mais nous devons tous les traverser les lèvres sèches et les membres fourbus, à un moment ou un autre. Mais merci à Dieu pour l’oasis de l’autre côté de chaque long désert, et pour les eaux vivantes qui renouvellent notre force en vue d’une autre épreuve.

Jusqu’à la dernière heure de notre vie mortelle, le souvenir de ces terribles luttes et batailles contre les pouvoirs de la noirceur restent avec nous, et nous les emportons avec nous dans le Silence. Nous nous remémorons ces heures avec un frisson involontaire du cœur pendant que nous songeons à la sombre désolation, à l’isolement, à la solitude inapprochable de ces hautes altitudes où l’être humain se trouve pour la première fois face à face avec sa propre âme et que, dans sa terreur folle et déraisonnable de sa propre grandeur, il tourne les talons pour s’enfuir, seulement pour s’apercevoir qu’il ne peut se fuir lui-même, car il est partout.

L’existence matérielle est une existence de noirceur, de sombre noirceur, épaisse et froide, couverte d’un suaire de solitude inexprimable, à travers laquelle l’âme, tendre nourrisson, aveugle et vulnérable comme une enfant, avance résolument en chancelant, à la recherche de cette douce voix qu’elle a un jour entendue et qu’elle ne pourra jamais oublier. C’est un enfer, oui, un véritable enfer, ce mystère de la vie ! L’angoisse du corps est un enfer, mais à côté de l’angoisse dans l’enfer de sa propre espérance que l’âme affamée crée, l’enfer du corps est joie. Cela passera, oui, cela doit passer, ou l’âme, éternelle qu’elle est, s’étiolerait dans la fournaise de ce feu extérieur. Et il tombera une paix – une paix durement gagnée – la paix de la grande fraternité des âmes. Par conséquent, apprenez à attendre. Aucune leçon de la vie n’est plus dure.

L’âme de l’homme est comme l’âme d’un arbre qui attend la mort qui doit lui donner la vie. Les branches de l’arbre se balancent au vent, sa tête levée vers les cieux, ses racines plongées dans la glaise boueuse. Il se tient solide au fil des ans, supportant les tempêtes qui le secouent, pliant l’échine vers la terre sans jamais se briser, attendant, attendant toujours la hache du bûcheron, le tour, les mains minutieuses du créateur humain et la main du maître qui lui donnera vie dans un rythme harmonieux, humble et passionné, fort et inspirant, en des tonalités qui feront pleurer une nation ou lever une armée par patriotisme.

Dans sa vie terrestre, pendant qu’il accomplit ses fonctions naturelles à sa juste place, l’arbre peut-il rêver de ses possibilités inhérentes ? Et nous, sommes-nous généralement plus sages que l’arbre ? La main du Créateur est sur nous, la corde libre de notre nature humaine est étirée et accordée. Ici et là, dans le grand atelier, nous saisissons quelques notes émises par un instrument presque terminé. À l’occasion, une octave de mélodie balaie le monde à partir de quelques cordes qui ont été accordées ; et le meneur de ce grand orchestre, le Maître, attend toujours. Il attend la totalité de ceux grâce auxquels l’hymne de louange universelle pourra résonner.

« [..] Les choses simples, les mots simples, les gestes simples de la vie quotidienne, à chaque heure, détiennent un trésor d’une ampleur incalculable, car en ce trésor résident, comme un ombre presque imperceptible, les tous débuts de la graine de toutes les fleurs de l’esprit – la graine de la Vie Éternelle. »

HILARION - Les feux du phare - 1899
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