LE POINT TOURNANT DE LA CIVILISATION

LA CROISSANCE et le développement de notre civilisation moderne peuvent être considérés comme un cycle distinct, depuis ses débuts – au sein des éléments chaotiques et discordants du Moyen Âge en Europe – jusqu’au point culminant qu’elle a maintenant atteint, alors que les éléments additionnels apparus au cours de siècles d’intense activité et de progrès continu commencent à échapper à tout contrôle et menacent de nous faire sombrer dans un chaos encore plus sombre que celui dont notre civilisation est issue.

Telle a été l’histoire de toutes les grandes races du passé, car, chaque effort consenti vers la soi-disant civilisation s’accompagne d’une série de maux suffisamment puissants pour contrebalancer tout bien, ce qui tôt ou tard enfonce dans un bourbier la nation recevant ce bienfait. L’humanité, l’humanité du dix-neuvième siècle, se tient au bord d’un abîme qui, à mesure que le cycle approche de sa fin, s’ouvre perceptiblement devant elle. Les forces qui ont mené l’humanité à sa dangereuse position actuelle se rassemblent et s’associent en vue de son renversement ultime. Plusieurs de ses éléments sont dans la position d’un infirme privé de béquilles, les yeux bandés et forcé de traverser un torrent déchaîné sur une simple planche instable.

La recherche scientifique a été le principal facteur de l’édification de la civilisation actuelle. Après avoir fait ses débuts dans une révolte contre des théologies séniles avec leurs crédos remplis de haine contre la nature, elle a pris une tangente toujours de plus en plus marquée vers le matérialisme. La science a rejeté les crédos du pouvoir religieux mais elle en a absorbé les penchants : la tyrannie intellectuelle et l’égotisme. La science matérialiste a fait son travail et l’a bien fait du point de vue de ceux qui, centrés sur eux-mêmes et sous prétexte de leur dévotion à la science et à l’humanité, se sont distingués et ont emmagasiné pour leur propre usage exclusif tous les trésors de la terre que leurs vastes mains pouvaient saisir. Dans leur arrogance, ils n’ont pas hésité à attaquer les fondements mêmes de l’Univers, faisant de la Foi, de l’Amour et de la Vérité, les pommes dorées de l’Arbre de Vie, des objets universels de ridicule et de mépris.

Et les masses qui, ignorant leur véritable position et leurs réelles intentions, ont satisfait à leurs caprices, en récoltent actuellement les résultats sous la forme d’athéisme, de nihilisme et de rébellion contre Dieu et contre l’humain. Promesse après promesse demeure non remplie, car ces pauvres ennemis de la race humaine, tout remplis d’illusion, sont incapables de voir que lorsqu’ils ont atteint le point médian de leur investigation, ils ont jeté l’armure et les armes mêmes dont ils avaient besoin pour avancer plus loin : le « Bouclier de la Foi », le « Casque de la Paix », le « Plastron de la Vertu » et « l’Épée de l’Esprit ».

Sans ces armes, aucun homme, ange ou démon ne peut pénétrer dans le domaine spirituel et arracher à ses gardiens la véritable connaissance et le véritable pouvoir, car ces armes sont beaucoup plus réelles, utiles et durables que leurs prototypes terrestres.

L’Occultisme n’a aucune récrimination contre la véritable recherche scientifique. Pour le chercheur honnête, désintéressé et pur de cœur, la Nature ouvre ses yeux merveilleux et permet au chercheur de regarder dans ses profondeurs, de toucher, goûter et manipuler avec des organes spirituels ses vastes trésors de sagesse et de connaissance. Ce dernier ne sera peut-être pas toujours capable de les présenter, à cause du mépris et des sarcasmes du monde, mais il a vu et il est satisfait.

Pour eux, et pour ceux qui ont su jeter un pont sur le gouffre entre la vie et la mort, entre la mort et la vie, et qui ont permis aux pèlerins aux pieds endoloris de le traverser, l’Occultisme ouvre grand ses bras. Mais il négligerait son devoir, trahirait ses idéaux de vérité et de dévotion à l’humanité s’il laissait passer en silence les traîtres à la cause, les meurtriers d’innombrables millions de personnes attirées par de fausses promesses et une ambition mal inspirée vers une adoration du « Veau d’Or », ce qui excède – et de loin – en raffinement de cruauté les sacrifices idolâtres de l’époque de l’histoire biblique lorsque interprétée littéralement.

Ici et là, au sein de ces masses, se trouvent ceux qui n’ont pas permis à la lumière de l’esprit de s’éteindre, ceux qui ont soutenu avec bravoure les accusations de dégénérescence mentale, d’excroissance inutile, d’intellectualisme morbide et autres épithètes tout aussi méprisantes, ceux qui ont pris le meilleur de ce que ces soi-disant scientifiques avaient à offrir et rejeté le reste. Sur eux est retombé le double et le triple devoir : envers Dieu, eux-mêmes et leur prochain. Eux savent que le fleuve de la vie, nourri par les ruisseaux de l’Occultisme et du Christianisme véritables, continue de couler sous la croûte de la connaissance superficielle ; et s’ils peuvent élever les autres éléments à la compréhension de leur propre aveuglement et de leur propre infirmité, il reste encore du temps avant que le cycle ne se referme pour unir les forces afin de résister aux attaques finales des ennemis de la race et pour ramener l’arc descendant du cycle vers les eaux sereines de l’Âge d’Or.

Il n’y a aucun doute, amis et ennemis seront liés ensemble dans une étreinte mortelle lorsque le grand coup de balai sera donné, mais la possibilité de son accomplissement et de ses résultats glorieux devrait inspirer au vrai guerrier un courage indomptable. Car le véritable guerrier qui mène actuellement le même combat sur le plan spirituel de l’être sait – car il est Connaissance – qu’il peut et doit gagner cette bataille de la vie, ou la Terre volera en éclats – éclats qui retomberont l’un après l’autre sur d’autres mondes pendant des siècles et des siècles.

La séparation de l’intuition et de la vertu, du mental et de la conscience, de l’aristocratie scientifique du prétendu « troupeau », est la plus grande calamité qui puisse submerger une nation. La justice, la miséricorde et l’amour sont ignorés ou oubliés dans le tumulte des grandes luttes internationales. Le résultat de l’éducation profane des classes soi-disant cultivées est simplement une perte de sensation : elles deviennent parfaitement indifférentes au sort d’une nation ou d’un peuple, de sorte que nous devons calculer qu’elles ne prendront pas part au combat. Ici et là, un membre de ces classes rejettera le manteau de l’autosatisfaction et viendra prendre place aux côtés du peuple, mais la majorité se vautrera dans sa propre saleté jusqu’à ce qu’ils en soient sortis par la peau du cou, ou qu’ils succombent à l’inévitable lorsqu’ils s’apercevront qu’ils ne peuvent plus vaincre la volonté du peuple.

Notre vie à tous, ou presque, est généralement centrée sur des événements très différents des outrages sanglants, des carnages, des rapines et des querelles des siècles passés du présent cycle racial ; notre nature s’est refoulée sur elle-même. Nous ne rions plus comme autrefois ; nos larmes sont devenues silencieuses, presque spirituelles.

Ce qui nous fait mal au cœur n’est pas visible pour l’observateur superficiel, mais cela est profondément gravé sur notre visage. Comparativement à un chevalier du Moyen Âge, nous pensons maintenant à un être humain comme à une personne assise sur un banc de bureau, penché sur un livre de commerce à concilier des comptes, affichant des rides de préoccupation, d’anxiété, de passion auto-réprimée qui courent d’un côté à l’autre d’un visage en mal d’âme, ne prêtant qu’une oreille inconsciente aux lois éternelles, et se soumettant sans protester au destin qu’elle sent s’approcher : parésie, paralysie, peut-être, pour elle ; charité, les rues, les refuges pour ses bien-aimés ; et tout dépend des efforts consentis par cette âme qui se débat dans un corps partiellement développé.

Nous entendons beaucoup parler du caractère sublime de la tradition, mais hélas ! comme elle est superficielle et matérialiste à côté des tragédies silencieuses du dix-neuvième siècle avec ses quartiers pauvres, ses grandes cathédrales et ses hauts immeubles délabrés – des contrastes bien susceptibles de faire pleurer les anges.

Le mystérieux chant de la Vie Infinie, le silence inquiétant de l’Âme Universelle, le faible murmure des éternités du passé, du présent et du futur, roulent sur nous comme des vagues pendant que nous tentons de nous associer – ainsi que les êtres qui nous entourent – aux vérités éternelles.

Les crimes haineux qui ont été perpétrés au cours des siècles passés sous couvert du Christianisme, de même que la magie noire faite au nom de Jésus – dont la presque totalité avait pour cause principale le mauvais usage du pouvoir communément compris comme le « pouvoir du Saint-Esprit » – ont entraîné une grande réaction dans l’esprit des hommes et des femmes qui pensent. À l’époque de cette réaction, un grand danger menaçait la race, un danger qui a heureusement été évité.

C’était la vague du matérialisme qui, à un certain moment, semblait susceptible de balayer toute foi en la Divinité. Plusieurs ont été affectés par le poison de l’incrédulité et le Christ véritable a été caché sous une montagne de dogmes et de crédos. Mais plusieurs gemmes de choix ont été exhumées du passé enterré, prélevées sur les trésors des siècles, et avec elles vint un pouvoir extraordinaire. Et le pouvoir qui a mené à la découverte de ces gemmes de la philosophie tenait dans ses mains le fléau de la balance. Lorsque la balance pencha une fois de plus, un autre facteur apparut et celui-là comme les années à venir le montreront, unira les deux extrêmes, l’idéalisme de l’Orient et l’utilitarisme de l’Occident.

Tout comme le Nord et le Sud, unis dans une cause commune dans la guerre d’Espagne, ont oublié toutes leurs anciennes divergences d’opinion, de même la vérité des ères du passé et la vérité de Jésus seront unies par une cause commune, la recherche scientifique sur des orientations spirituelles tout autant que matérielles. Les dogmes et les crédos seront sacrifiés et la philosophie scientifique les remplacera, jusqu’à ce que son propre termes soit échu lui aussi et qu’autre chose de plus grand prenne sa place.

Déjà, les conditions ont tellement changé qu’un nouvel ordre des choses doit s’installer sur les plans politique, industriel et social. Un cri de guerre est monté des sphères intérieures et il incombe à chaque soldat dans les rangs de l’humanité de revêtir son armure et de se préparer à la bataille à venir. Aucun vrai penseur ne saurait douter qu’il s’agit de la « Grande Bataille » prophétisée depuis des siècles : la guerre du « blanc » contre le « noir », la guerre entre le « bien » et le « mal ». Elle signifie la chute des conditions actuelles partout dans le monde : d’abord en Amérique, puis dans les pays plus anciens, ou ce qui en reste.

Aux États-Unis, la proportion des citoyens qui sont imbus des idées de réforme est suffisamment grande pour leur assurer un balayage victorieux aux urnes s’ils peuvent s’unir en une plateforme commune sans égard aux différences mineures d’opinion. Si cela peut être accompli, et bien fait, cela signifie que lorsque le temps viendra un homme apparaîtra pour prendre la tête et guider le navire de l’État jusque dans le refuge des eaux claires. Cela signifie un « Adepte » dans le siège présidentiel, la chute des capitalistes, une répartition équitable des nécessités de la vie et un contrôle gouvernemental sur toutes les grandes industries. Cela signifie l’égalité de l’homme et de la femme, une chance égale pour tous les hommes, toutes les femmes et tous les enfants en Amérique, et, plus loin dans le temps, dans tous les nouveaux territoires qui s’ajouteront aux États-Unis. Il importe peu qu’aucun homme suffisamment grand ne soit apparu publiquement jusqu’ici ; il ne pourra pas apparaître avant que l’heure ne sonne pour démontrer sa sagesse et sa grandeur.

En réalité, aucun homme n’est jamais grand ni sage pour lui-même. Il ne l’est que par comparaison. Il est grand dans l’esprit des hommes parce que la volonté combinée de ces derniers et l’identification de leurs propres limites ont fourni l’occasion voulue à cette grande âme. Une nation, par la croissance et le développement de ses éléments, crée des conditions, prépare le sol pour la germination d’une vraie semence spirituelle, et exige par conséquent de la « Bonne Loi » un leader, un roi ou un homme d’État. Cette semence spirituelle – qui se trouve être une grande âme cherchant à se manifester – est semée par la loi dans le sol créé par le grand besoin de ces âmes inférieures. Et même si l’âme elle-même a toujours été grande en raison de son unité avec l’Infini, il y avait certaines corrélations sur les plans physique et mental qui ne pouvaient pas s’établir sans une élévation de la substance de ces plans – laquelle doit fournir le véhicule de manifestation de cette grande âme ; et cela ne peut s’accomplir qu’en élevant la note dominante des vibrations de la substance de ces plans.

Il n’y a jamais eu un moment dans l’histoire du monde où chaque nation individuellement se soit tenue dans une telle attitude d’attention et d’attente [cet article a été publié initialement en 1899]. La France, la Russie, l’Allemagne, l’Angleterre et les États-Unis se surveillent en retenant leur souffle, chacune bien consciente du fait que lorsque le « Véritable Guerrier », revêtu de son armure de Vérité, de Lumière, de Liberté et d’Égalité, entrera dans l’arène de sa propre nation, ou dans la capitale de l’une ou l’autre de ces nombreuses grandes nations, l’histoire du monde sera modifiée en un clin d’œil. Car la trompette jouera « Aux armes ! » et le moment tombera où la guerre universelle longuement prophétisée sera déclarée. Le sort de toutes les nations est dans la balance, et l’épaisseur d’un cheveu suffira à faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre. Des époques aussi capitales ont été utilisées par les grandes âmes des siècles passés. Une occasion se présente pour leur avancement sur la voie de la véritable évolution, et elles emporteront avec elles la nation qui leur aura fourni cette occasion en préparant les conditions voulues et en exigeant l’accomplissement de la loi de compensation. Lorsque toute la désolation, les sacrifices et la souffrance qui suivent le sillage de la guerre sont concentrés sur les plans mental et physique, l’arc descendant du cycle est franchi et, sur le plan véritable de la vie, les fruits de cette souffrance et de ce sacrifice commencent à se manifester. Et ils reviendront avec une puissance et un pouvoir accrus dans le nouveau cycle en vue de l’évolution de la nouvelle humanité. Le long et vibrant soupir du cœur de la grande Mère du Monde aura alors suscité une nouvelle vibration, et la dernière douleur expulsive de son accouchement aura changé le gémissement de celui qui souffre en un cri de joie, parce qu’un enfant sera né : une « Nouvelle Race » qui se joindra aux anges des cieux en chantant « Gloire soit à Dieu le Très-Haut, paix sur Terre, bienveillance pour les hommes ».

HILARION - Les feux du phare - 1899
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