LE NIRVANA

Quel esprit serait capable de s’imaginer l’état inconditionné dans lequel se trouve l’âme humaine lorsqu’elle a gagné le dernier des innombrables prix qu’elle s’est efforcée d’obtenir à travers les éons de temps qui se sont écoulés depuis qu’elle est sortie de l’Absolu ? Bien qu’aucun esprit humain ne saurait se représenter parfaitement l’état divin du Nirvana, il y a une expérience que l’âme peut vivre qui pourrait, par analogie, en donner une faible idée.

On voit et on entend très fréquemment l’expression « le grand renoncement ». Dans certains cas, on s’efforce d’interpréter ces mots. En dernière analyse, ils sont censés faire référence au sacrifice effectué par le Christos – le Fils de Dieu – pour la rédemption des péchés de l’humanité.

Si cette définition peut sembler acceptable à bien des gens, je crois que d’un autre point de vue ces mots désignaient, pour ceux qui ont été les premiers à les exprimer – les Maîtres d’un Manvantara bien antérieur –, un idéal beaucoup plus profond que celui que la majorité de l’humanité de l’époque actuelle garde à l’esprit.

Dans un effort d’écarter la vieille idée fruste d’un Dieu personnel, avec ses limitations, il se pourrait bien que nous soyons en danger d’écarter aussi quelque chose d’infiniment plus grand que certains de nos idéaux actuels au sujet de Dieu.

Nous utilisons les mots « Absolu » et « Infini » avec beaucoup de désinvolture, mais lorsque vient le temps de les définir et d’interpréter le vague idéal qu’ils expriment, nous sommes plutôt dépourvus.

Nous entendons constamment les mots « Dieu est Amour » et le mot « Amour », s’il est interprété correctement, peut conférer une idée plus parfaite de la nature de l’Absolu que n’importe quel autre des mots qui nous sont familiers.

Nous savons que l’Amour est le plus élevé, le plus saint et le moins égoïste des attributs de la nature humaine, et si Dieu – l’Infini –, celui qui englobe tout, est Amour lui-même, et que si cet Amour s’exprime par le sacrifice en abandonnant son Essence à l’univers primordial, alors il doit s’agir d’un sacrifice continu. Examinons pour un moment la nature et les attributs de l’Amour tels qu’ils sont exprimés par l’homme. Mis à part les attributs communément acceptés, l’altruisme et le sacrifice, nous en trouvons un autre qui entre en contradiction avec ces deux-là. Nous trouvons un intense désir, une inexprimable aspiration pour la réciprocité : si nous aimons véritablement une autre personne, l’amour réciproque de cette personne est la chose qui nous est la plus chère au monde.

Aucun sacrifice n’est trop grand, aucun effort trop ardu s’il nous permet de mériter l’amour qui nous est refusé et dont nous avons si soif. Nous ne voulons pas cet amour pour l’exploiter. Si notre amour est pur, nous ne voulons que servir son objet plus parfaitement. Notre cœur est malade de nostalgie s’il en est privé, et s’il nous est donné nous ne demandons rien de plus à la vie – tout ce qui survient est simplement secondaire et va de soi.

Si notre amour est sincère, nous mourrions de mille morts avant de volontairement faire de la peine, provoquer des regrets ou amener souffrance ou disgrâce à l’être aimé. Il n’y a pas de plus grande preuve qu’il s’agit d’un amour véritable.

Ceci étant vrai, et sûrement aucune personne qui sait de quoi elle parle ne peut le nier, n’est-ce pas totalement absurde que nous, pauvres atomes humains, simples émanations de l’Amour de Dieu que nous sommes, puissions refuser à notre idéal de la Divinité la possession de ces attributs d’Amour – qui sont ses plus fortes manifestations – et faire de Dieu une froide abstraction.

Une personne ne peut se représenter Dieu comme un concept ou comme un Être animé d’une énergie cyclique, possédant le pouvoir de choisir et même une justice abstraite, et dans le même temps le concevoir comme un Être déficient sur le plan de l’énergie ou de la substance dont il a été formé, et impuissant à l’exprimer – à tout le moins ceci est vraiment au-delà de mon imagination. Je pense que tous les êtres humains ont à un moment ou l’autre dans leur vie ressenti une aspiration indescriptible, inexprimable et intense pour quelque chose qu’ils ne pouvaient nommer, quelque chose dont l’absence les rendait si tristes que les mots ne sauraient l’exprimer, et qui a créé une faim inextinguible dans leur cœur, alors qu’en même temps ils restaient ignorants de la cause ou de l’origine de ce sentiment, et ils étaient totalement incapables de satisfaire cette faim.

Je crois que cette aspiration de l’âme de l’homme est la « vague en retour » d’une aspiration de même nature qui provient directement du Cœur de Dieu – le Père-Mère de la race humaine –, et qu’il s’agit en fait d’une demande que fait Dieu à l’âme de la créature, âme que ce Dieu a fait naître en l’aimant, et créature pour qui il a fait « le grand renoncement », le grand sacrifice de sa propre Essence.

Selon une théorie généralement reçue, les Sauveurs de tous les temps ont accepté « le grand renoncement » – celui de l’existence physique – pour le bien de la race humaine. Mais je crois que ces derniers ont, dans une moindre mesure, fait le sacrifice que Dieu, l’Infini, avait fait dans sa plénitude longtemps, longtemps auparavant, et que ces Sauveurs-Maîtres ne sont que les premiers fruits, les premiers à reconnaître et à répondre à l’appel que Dieu leur a lancé, comme il nous l’a lancé à tous.

Si ce que j’essaie si faiblement d’exprimer des attributs de l’Amour et des inévitables effets de l’Amour – comme on en voit un exemple dans le cœur humain désintéressé qui se sacrifie – est pleinement compris, nous en tirerons sûrement une petite idée de ce que je crois être la plus importante vérité dans l’univers. Cela nous aidera à reconnaître la nature de la douleur qui surgit parfois dans notre propre cœur, et nous incitera à redonner à Dieu ce qui est sien. Si nous croyons cela, il est facile de voir ce qu’est la Maîtrise, facile de comprendre le véritable sens de l’appel insistant du Maître pour plus d’Amour, car la Maîtrise est tout d’abord le pouvoir d’aimer plus et, par conséquent, d’utiliser les forces que l’Amour a créées. C’est le pouvoir de distinguer l’Amour des forces égoïstes, lascives et cruelles qui jouent avec la mort que nous confondons trop souvent avec l’Amour véritable – forces qui savent vaincre l’Amour et qui sont en vérité les attributs des forces du mal. Ensuite, lorsque cette distinction a été établie, il est facile d’utiliser les forces de l’Amour pour faire disparaître ou pour transformer ces forces démoniaques en bonté et en serviabilité.

Nous ne pouvons pas renvoyer une « onde de retour » de l’Amour qui a frappé notre cœur aux heures que j’ai mentionnées sans établir une connexion durable avec sa Source, mais quant à savoir à quel moment la connexion sera établie pour l’éternité – cette connexion qui signifie la Maîtrise pour l’homme –, cela tient à notre pouvoir de distinguer ce « coup » des autres « coups » alors qu’ils peuvent se produire à tout moment, et de répondre rapidement. Tout homme ou toute femme accepte une effrayante responsabilité en éliminant sa révérence pour le nom et les attributs de quelque idéal de la Divinité ou de l’Absolu que nous puissions avoir, quand il n’y a littéralement rien dans l’univers qui puisse répondre à ce même grand besoin de l’âme humaine.

Nous ne devons pas oublier qu’en faisant quoi que ce soit de cette nature, la personne n’est pas, comme on pourrait le supposer, simplement en train de changer un concept erroné ni de corriger une erreur, elle est en train de dérober à cette âme la nécessité vitale de sa perpétuation. Ce n’est pas seulement l’erreur qu’elle combat, c’est l’essence même de la vie, c’est-à-dire l’Amour, la révérence de la Loi et l’obéissance à la Loi.

L’état qu’on appelle « Nirvana » ne peut être qu’un état de la conscience individuelle, l’état de l’âme qui a finalement pris conscience de son unité avec Dieu, l’état d’un Amour si parfait pour l’être aimé et d’une unité parfaite avec lui, le parfait sacrifice et la parfaite reconnaissance du sacrifice dont deux âmes arrivées à perfection peuvent faire l’expérience, mais qui ne peut jamais être atteint d’aucune autre façon. Car le parfait sacrifice de toutes choses sujettes au changement et la maîtrise absolue de toutes les conditions personnelles sont essentiels.

Si l’esprit est embrouillé par les brumes de l’égoïsme, la porte du Nirvana est fermée – et la porte du Nirvana s’ouvre sur le Cœur de Dieu.

HILARION - Temple 3 - Leçon 491
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