Les doctrines hindoues reconnaissent deux Pralayas ou dissolutions ; un pralaya universel, le Maha-Pralaya, et l’autre partiel, ou Pralaya mineur. Cela n’a aucun rapport avec la dissolution universelle qui a lieu à la fin de chaque « jour de Brahma », mais avec les cataclysmes géologiques à la fin de chaque cycle mineur de notre globe. Ce déluge historique et purement local, de l’Asie centrale, dont la tradition se retrouve dans chaque pays, et qui, suivant Bunsen, eut lieu environ 10.000 ans avant J.-C., n’avait rien à faire avec le Noe() ou Nuah mythique. Un cataclysme partiel a lieu dit-on à la fin de chaque « âge » du monde, qui ne détruit pas celui-ci, mais ne fait qu’en changer la disposition générale. De nouvelles races d’hommes et d’animaux, et une nouvelle flore évoluent de la dissolution des précédentes.
Les allégories de la « chute de l’homme » et du « déluge » sont les deux traits caractéristiques les plus importants du Pentateuque. Ce sont, pour ainsi dire, l’Alpha et l’Omega, les échelons le plus haut et le plus bas de l’échelle d’harmonie qui forme la base des majestueux hymnes de la création humaine ; car ils dévoilent à celui qui interroge le zura (la Gémantrie figurative) les processus de l’évolution de l’homme, depuis la plus haute entité spirituelle jusqu’à la plus inférieure physique – l’homme post-diluvien, comme c’est le cas pour les hiéroglyphes égyptiens, (où chaque signe de l’écriture peinte qui ne cadre pas dans une certaine figure géométrique circonscrite, doit être rejeté comme un masque voulu par le hiérogrammate sacré) ; beaucoup de détails de la Bible doivent être traités de la même manière, ne retenant que ce qui correspond aux méthodes numériques enseignées par la Cabale.
Le déluge n’apparaît dans les livres hindous que comme une tradition. Il n’a aucun caractère sacré, et nous ne rencontrons que dans le Mahâbhârata, les Puranas, et plus antérieurement encore dans le Satapatha, un des derniers Brahmanas. Il est plus que probable que Moise, ou, du moins celui qui écrivit pour lui, se soit servi de ces récits comme base de son allégorie défigurée volontairement, en y ajoutant le récit chaldéen de Berose. Dans le Mahâbhârata, nous retrouvons Nemrod, sous le nom du Roi Daytha. L’origine de la fable grecque des titans escaladant l’Olympe, et de celle de la construction de la Tour de Babel, afin d’atteindre le ciel, se reconnaît dans l’impie Daytha, qui lance ses imprécations contre le tonnerre céleste, et menace de conquérir le ciel avec ses puissants guerriers, attirant ainsi la colère de Brahma sur l’humanité. « Le Seigneur résolut alors », dit le texte, « de châtier ses créatures par une punition terrible qui devrait servir d’avertissement à leurs successeurs et à leurs descendants. »
Vaivasvata (qui dans la Bible devient Noe()) sauve un petit poisson, qu’on reconnaît ensuite pour un avatar de Vichnou. Le poisson avertit le saint homme que le globe est sur le point d’être submergé, que tous ses habitants vont périr, et lui ordonne de construire un navire, où lui et sa famille s’embarqueront. Lorsque le navire est prêt, et que Vaivasvata s’y est enfermé avec sa famille, les semences de toutes les plantes et un couple de chaque animal la pluie commença à tomber et un poisson gigantesque, armé d’une corne, se place à la proue de l’arche. Le saint homme, suivant ses ordres attache un câble à cette corne, et le poisson conduit heureusement le navire à travers les éléments déchaînés. Dans la tradition hindoue, le nombre de jours pendant lequel dura le déluge, coïncide exactement avec celui du récit de Moise. Lorsque les éléments furent apaisés, le poisson échoua l’arche sur le sommet des Himalayas.
Beaucoup de commentateurs orthodoxes prétendent que cette fable a été empruntée aux Ecritures Mosaïques (110d). Mais certes, si un pareil cataclysme universel a jamais eu lieu de mémoire d’homme, quelques monuments égyptiens, dont beaucoup ont une antiquité fabuleuse, l’auraient mentionné, de concert avec le récit de la disgrâce de Cham(), Chanaan et de Mizraim, leurs ancêtres présumés. Mais jusqu’à maintenant, on n’a pas retrouvé la moindre allusion à cette calamité, bien que Mizraim appartienne certainement à la première génération après le déluge, s’il n’était pas lui-même antédiluvien. D’autre part, les Chaldéens ont conservé la tradition, nous le tenons de Berose lui-même, et les anciens hindous conservent la légende telle que nous la reproduisons ci-dessus. Or, il n’existe qu’une seule explication du fait extraordinaire, que des deux nations civilisées contemporaines comme l’Egypte et la Chaldée, l’une n’en ait gardé aucune tradition, bien qu’elle ait été plus directement intéressée à le faire – si nous en croyons la Bible – et que l’autre l’ait conservée. Le déluge mentionné dans la Bible, dans un des Brahmanas et dans les Fragments de Berose, se réfère à l’inondation partielle qui, suivant Bunsen, et les calculs brahmaniques du Zodiaque changea, environ 10.000 ans avant J.-C. la face totale de l’Asie Centrale (111d). Par conséquent les Babyloniens et les Chaldéens ont pu l’apprendre de leurs hôtes mystérieux, baptisés par quelques assyriologues du nom d’Akkadiens, ou il est encore plus probable qu’ils aient été eux-mêmes, les descendants de ceux qui peuplaient les cités submergées. Les Juifs recueillirent la légende de ces derniers comme ils reçurent d’eux tout le reste ; les Brahmanes ont pu garder la tradition des contrées qu’ils avaient envahies en premier lieu, et qu’ils avaient peut-être déjà habitées avant leur conquête du Pendjab. Mais les Egyptiens originaires du sud de l’Inde avaient moins d’intérêt à se souvenir du cataclysme, puisqu’il ne les avait affectés peut-être qu’indirectement, l’inondation ayant été confinée à l’Asie Centrale.
Burnouf remarquant que le récit du déluge ne se trouve que dans un des plus modernes Brahmanas, croit également que les Hindous ont pu l’emprunter aux nations sémitiques. Toutes les traditions et les coutumes des Hindous s’opposent à une pareille supposition. Les Aryens, et surtout les Brahmanes n’ont jamais rien emprunté aux sémites et en cela nous sommes corroborés par un de ces « témoins récalcitrants », comme Higgins appelle les partisans de Jéhovah et de la Bible. « Je n’ai jamais rien vu dans l’histoire des Egyptiens et des Juifs », écrit l’abbe Dubois, qui avait résidé pendant quarante ans aux Indes, « qui laisserait supposer que n’importe laquelle de ces deux nations, ou une autre quelconque sur la surface de la terre, aient été établie antérieurement aux Hindous et tout particulièrement aux Brahmanes ; je ne puis, donc, m’imaginer que ceux-ci aient tiré leurs rites des nations étrangères. Bien au contraire, j’en déduis qu’ils viennent d’une source originelle qui leur est propre. Quiconque connaît tant soi peu la valeur et le caractère des Brahmanes, leur dignité, leur orgueil et leur extrême vanité, l’éloignement et le souverain mépris qu’ils professent pour tout ce qui est étranger, et dont ils ne peuvent pas se vanter d’être les inventeurs, sera d’accord avec moi qu’un pareil peuple ne consentirait jamais à prendre ses coutumes et ses règles de conduite dans celles d’un pays étranger (112d). »
Cette fable, qui donne le récit du plus ancien avatar – le Matsya – se réfère à un autre yoga que le nôtre, celui de la première apparition de la vie animale ; qui sait peut-être à la période Dévonienne de nos géologues ? Elle correspond certainement mieux à celle-ci qu’à l’an 2348 avant J.-C. A part cela l’absence même de toute allusion au déluge dans les plus anciens livres des Hindous, est un argument des plus puissants, lorsque nous en sommes réduits à des suppositions comme c’est ici le cas. « Les Védas et le Manou« , dit Jacolliot, « ces monuments de l’ancienne pensée asiatique, existaient bien avant la période diluvienne ; ceci est un fait incontestable, qui a toute la valeur d’une vérité historique, car, outre la tradition qui nous montre Vichnou, en personne, sauvant les Védas du déluge – tradition qui, malgré sa forme légendaire, doit certainement reposer sur un fait réel – on a remarqué qu’aucun de ces livres sacrés ne fait mention du cataclysme, tandis que les Pouranas et le Mahâbhârata et quantité d’autres ouvrages plus récents le décrivent dans ses moindres détails, ce, qui est une preuve de la priorité des premiers. Les Védas n’auraient certainement pas manqué de dédier quelques hymnes à la terrible calamité, qui entre toutes les manifestations de la nature, a dû frapper l’imagination de ceux qui en furent les témoins.
« De même le Manou, qui nous fait un récit complet de la création, avec la chronologie depuis l’âge divin et héroïque jusqu’à l’apparition de l’homme sur la terre, aurait eu garde de passer sous silence un fait de cette importance ». Le Manou (livre I, sloka 35) donne les noms de dix saints éminents qu’il nomme de pradjapatis (ou plus correctement des Prajâpatis) dans lesquels les théologiens brahmaniques voient les prophètes, les ancêtres de la race humaine, et que les Pandits considèrent comme dix rois puissants qui vécurent dans le Krita-Yug, ou l’âge du bien (l’âge d’or des Grecs).
Le dernier de ces Prajâpatis est Brighou.
En détaillant la succession de ces grands êtres qui, d’après le Manou, ont gouverné le monde, l’ancien législateur brahmanique donne les noms suivants des descendants de Brighou : Swarotchica, Ottami, Tamasa, Raivata, le glorieux Tchakchoucha et le fils de Vivasvat, chacun des six s’étant rendu digne de porter le titre de Manou (divin législateur), titre qui avait également appartenu aux Prajâpatis, et à tous les grands personnages de l’Inde primitive. La généalogie s’arrête à son nom.
Or, d’après les Pouranas et le Mahâbhârata ce fut sous un descendant de ce fils de Vivaswata, nommé Vaivaswata qu’eut lieu le grand cataclysme, dont le souvenir, comme nous le verrons, a passé dans la tradition, et fut colporté par l’émigration dans tous les pays de l’est et de l’ouest colonisés depuis lors par les Hindous.
La généalogie du Manou, s’arrêtant, ainsi que nous venons de le voir, à Vivaswata, il s’ensuit que cet ouvrage (celui du Manou) n’a eu connaissance ni de Vivaswata, ni du Déluge (113d). »
L’argument est incontestable ; et nous le recommandons aux savants officiels qui, pour plaire au clergé, nient chaque fait qui vient corroborer l’immense antiquité des Védas et du Manou. Il y a longtemps que le colonel Vans Kennedy a déclaré que Babylone avait été, dès l’origine, le siège de la littérature sanscrite et des connaissances des Brahmanes. Alors pourquoi et comment les Brahmanes auraient-ils pénétré jusque-là, sinon à la suite de guerres intestines et d’émigration des Indes ? Le récit le plus complet du déluge, se trouve dans le Mahâbhârata de Vedavyasa, poème en honneur des allégories astrologiques, au sujet des guerres entre les races Solaires et Lunaires. Une de ces versions prétend que Vivaswata devint par sa propre progéniture le père de toutes les nations de la terre, et c’est là la formule adoptée dans la version de Noe() ; l’autre veut – comme celle de Deucalion et Pyrrha – qu’il n’eut qu’à jeter des cailloux dans la boue déposée par les eaux de l’inondation, pour produire des hommes à volonté. Ces deux versions – l’une juive et l’autre grecque – ne nous laissent pas le choix. Il faut, ou croire que les Hindous ont emprunté la légende aux Grecs païens, ainsi qu’aux Juifs monothéistes, ou alors – ce qui est bien plus probable – que les versions de ces deux nations sont venues de la littérature védique par l’intermédiaire des Babyloniens.
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