Toutes les grandes réformes religieuses ont été pures au début. Les premiers partisans du Bouddha, de même que les disciples de Jésus étaient tous des hommes de la plus haute moralité. Nous avons la preuve de la répugnance des réformateurs de toutes les époques pour le vice sous n’importe quelle forme, dans les cas de Sâkya-muni (Gautama), de Pythagore, de Platon, de Jésus, de saint Paul, d’Ammonius Saccas. Les grands chef Gnostiques, s’ils eurent moins de succès, n’étaient pas moins vertueux en pratique, ni moins moralement purs. Marcion, Basilide, Valentin (848c), étaient célèbres pour l’ascétisme de leurs vies. Les Nicolaïtes, qui, s’ils ne faisaient pas partie du grand corps des Ophites, étaient classés parmi les petites sectes qui furent absorbées par eux au début du IIème siècle, doivent leur origine, ainsi que nous l’avons dit, à Nicolas_ d’Antioche, « un homme de bon renom plein du Saint Esprit et de sagesse ». N’est-ce pas absurde de supposer que de pareils hommes aient institué des « rites libidineux ». Autant accuser Jésus d’avoir encouragé des rites analogues à ceux que nous voyons pratiqués en grand par les chrétiens orthodoxes du Moyen Age, sous l’abri sûr des murs monastiques ?
Si, cependant, nous devons faire crédit d’une pareille accusation contre les Gnostiques, accusation reportée quelques siècles plus tard avec dix fois plus d’acrimonie contre les malheureux Templiers, pourquoi ne le croirions-nous pas des Chrétiens orthodoxes ? Minucius Felix dit « qu’on accusait les premiers Chrétiens de pousser chaque néophyte admis [pendant la cérémonie de la « Pâque Parfaite »], à plonger un couteau dans le corps d’un enfant caché sous un tas de farine ; le corps était préparé ensuite pour le banquet et servi à toute la corporation. Lorsque [les Chrétiens] eurent le pouvoir, ils transférèrent cette accusation à leurs propres adversaires (849) ».
Le véritable crime d’hétérodoxie est clairement indiqué par saint Jean() dans ses Epîtres et son Evangile. « Celui qui ne confesse pas que Jésus-Christ est venu en chair… c’est un séducteur et l’Anté-Christ. » (2ème Jean 7). Dans son Epître antérieure, il enseigne qu’il existe deux trinités (7. 8), en somme la doctrine des Nazaréens.
Nous concluons, de tout ceci, que le Christianisme dogmatique et fabriqué de toutes pièces de la période des Constantin, n’est que la progéniture des nombreuses sectes antagonistes, elles-mêmes des demi-castes, nées de parents païens. Chacune de celles-ci revendiquait ses représentants convertis au prétendu corps des Chrétiens orthodoxes. Et comme il fallait que chaque nouveau dogme soit accepté à la majorité des votes, chaque secte contribuait à colorer la matière générale avec sa propre nuance jusqu’au moment où l’empereur imposait au monde comme la religion du Christ cette macédoine révélée, dont évidemment il ne comprenait lui-même pas le premier mot. Fatigué de ses vains efforts pour approfondir le marécage insondable des spéculations internationales ; incapable d’apprécier une religion basée sur la spiritualité pure d’une conception idéale, le Christianisme s’abandonna à l’adoration de la force brutale représentée par l’Eglise soutenue par Constantin. Depuis lors, parmi les rites sans nombre, les dogmes et les cérémonies copiés du paganisme, l’Eglise ne peut revendiquer qu’une seule invention, absolument originale, c’est-à-dire la doctrine de la damnation éternelle, et une seule coutume, celle de l’anathème. Les païens avaient horreur des deux. « Une malédiction est une grave et terrible chose », disait Plutarque. « La Prêtresse d’Athènes fut blâmée pour avoir refusé de maudire Alcibiade [pour avoir profané les Mystères] lorsque le peuple lui ordonna de le faire ; car, dit-elle, elle était une prêtresse de prières, mais non de malédiction (850c). »
« Toutes les recherches tendent à prouver », dit Renan, « que le Christianisme presque tout entier, n’est que l’attirail rapporté des Mystères païens. Le culte chrétien primitif n’est autre chose qu’un mystère. Toute la politique intérieure de l’Eglise, les degrés d’initiation, le commandement du silence, et une foule de phrases du langage ecclésiastique, n’ont pas d’autre origine. La révolution qui renversa le paganisme, paraît, à première vue… une rupture complète avec le passé… mais la croyance populaire sauva du naufrage ses symboles les plus familiers. Au début, le Christianisme introduisit si peu de changements dans les habitudes privées et la vie sociale, que pour beaucoup, dans les IVème et Vème siècles, il est douteux qu’ils aient été païens ou chrétiens ; il y en avait même beaucoup qui n’auraient pu décider entre les deux espèces de cultes. « En parlant de l‘Art, qui était une partie essentielle de l’ancienne religion, il dit « qu’à peine eût-on à rompre avec une seule des anciennes traditions. L’art chrétien primitif n’est que de l’art païen en décadence, ou de nature inférieure. Le Bon Berger des catacombes de Rome est copié sur l’Aristée, ou sur l’Apollon Nornius, représentés dans la même position sur les sarcophages païens, où il joue de la flûte de Pan au milieu des quatre saisons légèrement vêtues. Sur les tombeaux chrétiens du Cimetière de Saint-Calixte, Orphée charme les animaux. Ailleurs, le Christ, comme Jupiter-Pluton, et Marie, comme Proserpine, accueillent les âmes que Mercure, coiffé d’un chapeau à larges bords et tenant dans la main la baguette du guide des âmes (psychopompos), leur amène en présence des trois Parques. Pégase symbolise l’apothéose ; Psyché est le symbole de l’âme immortelle ; le Ciel est personnifié par un vieillard, le fleuve Jourdain ; et la Victoire est représentée sur une foule de monuments chrétiens (851). »
Ainsi que nous l’avons fait voir autre part, la communauté chrétienne primitive était composée de petits groupes disséminés par-ci, par-là, et organisée en sociétés secrètes, ayant ses mots de passe, ses attouchements et ses signes. Ils étaient obligés, pour échapper aux persécutions incessantes de leurs ennemis, de se réfugier et de se réunir dans des catacombes abandonnées, dans les endroits inaccessibles des montagnes et autres retraites sûres. Chaque réforme religieuse a souffert, au début, des mêmes désavantages. Dès leur première apparition, nous voyons Jésus et ses douze disciples se retirant dans de sûres cachettes du désert, chez des amis à Béthanie et ailleurs. Si le Christianisme n’avait pas été composé dès le début de « communautés secrètes », l’histoire aurait plus de faits à révéler qu’elle n’en a au sujet de son fondateur et de ses disciples.
Il est vraiment surprenant de constater le peu d’importance que la personnalité de Jésus a exercée sur son siècle. Renan nous montre que Philon le Juif, qui mourut vers l’an 50, et qui était né plusieurs années avant Jésus, habitant la Palestine, où la « bonne nouvelle » était prêchée par tout le pays, si l’on en croit les Evangiles, n’avait jamais entendu parler de lui ! Josephe, l’historien, qui naquit trois ou quatre ans agrès la mort de Jésus, le mentionne par une simple phrase, et même ces quelques mots ont été modifiés « par une main chrétienne », nous dit l’auteur de la Vie de Jésus (852c). Ecrivant à la fin du Ier siècle, lorsque Paul(), le savant propagandiste, avait fondé de nombreuses Eglises, et que Pierre() dit-on, établit la succession apostolique que la chronologie Irénéo-Eusébienne prétend avoir déjà compté trois évêques de Rome (853), Josephe, disons-nous, le laborieux énumérateur et l’historien consciencieux des actes les moins importants, ignore complètement l’existence d’une secte chrétienne – Suetone, le secrétaire d’Adrien, qui écrivit dans le premier quart du second siècle, sait si peu de chose de Jésus ou de son histoire, qu’il dit que l’Empereur Claude() « bannit tous les Juifs qui causaient continuellement des troubles à l’instigation d’un nommé Crêsthos« , voulant probablement dire le Christ (854). L’Empereur Adrien, lui-même, écrivant encore plus tard, est si peu impressionné par les doctrines ou l’importance de la nouvelle secte, que dans une lettre adressée à Servianus, il montre qu’il croyait les Chrétiens adorateurs de Sérapis (855).
« Au IIème siècle », dit C.-W. King(), « les sectes syncrétistes qui avaient surgi à Alexandrie, la pépinière du Gnosticisme, découvrirent dans Sérapis un type prophétique du Christ, comme le Seigneur et le Créateur de toutes choses, et le Juge des vivants et des morts (856). » Ainsi, tandis que les philosophes « païens » n’avaient jamais considéré Sérapis, ou plutôt l’idée abstraite incorporée en lui, autrement que comme la représentation de l’Anima Mundi, les Chrétiens anthropomorphisaient le « Fils de Dieu » et son « Père », ne trouvant pas de meilleur modèle pour lui que l’idole d’un mythe païen ! « Nul doute », remarque le même auteur, « que la tête de Sérapis, marquée comme elle l’est, d’une majesté grave et pensive, ait suggéré la première idée des portraits conventionnels du Sauveur (857). »
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