Nous avons dit qu’à un certain point de vue le Fakir peut être considéré comme un médium ; car il est – ce qui n’est pas généralement connu – sous l’influence mesmérique directe d’un adepte vivant, son Sannyâsi ou Gourou. Lorsque celui-ci meurt, la puissance du Fakir, s’il n’a pas reçu le dernier transfert de forces spirituelles, décline et, dans beaucoup de cas, disparaît. S’il en était autrement, pourquoi les Fakirs auraient-ils été exclus du droit de passer du second au troisième degré ? Les vies de beaucoup d’entre eux font preuve d’une grande sainteté et d’une abnégation inconnue et incompréhensible pour des Européens, qui frémissent à la seule pensée de pareilles tortures volontairement imposées. Mais, bien que garanti de tomber au pouvoir d’esprits terrestres et vulgaires, quelque grand que soit l’abîme entre une influence avilissante et leurs âmes puissantes ; bien qu’il soit protégé par la baguette magique en bambou à sept nœuds qu’il reçoit de son maître, le fakir vit, néanmoins, dans le monde extérieur du péché et de la matière, et il est possible que son âme soit teintée, qui sait, par les émanations magnétiques des objets et des personnes profanes, donnant ainsi accès aux esprits et aux dieux étrangers. Admettre dans cet état quelqu’un, qui ne serait pas sûr de conserver la maîtrise de lui-même dans toute circonstance, à la connaissance des terribles mystères et des secrets inestimables de l’initiation, serait impossible. Non seulement ce serait mettre en danger la sécurité de ce qui doit, en toute circonstance, être garanti contre la profanation, mais ce serait consentir à admettre derrière le voile un être dont l’irresponsabilité médiumnique risquerait à chaque instant de lui faire perdre la vie à la suite d’une indiscrétion involontaire. La même loi en vigueur dans les Mystères Eleusiniens avant notre ère est encore observée aujourd’hui dans l’Inde.
Non seulement l’adepte doit être maître de lui-même, mais il doit pouvoir contrôler les êtres spirituels inférieurs, esprits de la nature, âmes enchaînées à la terre, enfin tous ceux qui pourraient affecter le fakir.
Si l’on objecte que les adeptes Brahmanes et les fakirs admettent qu’ils ne peuvent rien par eux-mêmes, et n’agissent qu’aidés par les esprits désincarnés, c’est vouloir dire que les Hindous ignorent les lois de leurs livres sacrés, et même la signification du mot Pitris. Les Lois de Manou, l’Atharva-Véda, et autres livres, sont la preuve de ce que nous avançons. « Tout ce qui existe, dit l’Atharva-Véda, est au pouvoir des dieux. Les dieux sont soumis aux conjurations magiques, les conjurations magiques sont sous le contrôle des Brahmanes. Par conséquent, les dieux sont au pouvoir des Brahmanes ». C’est logique, bien que paradoxal, et cependant c’est un fait. Et ce fait explique à ceux qui, jusqu’ici, n’ont pas trouvé le mot de l’énigme (parmi lesquels il faut compter Jacolliot, ainsi que nous le constatons dans ses ouvrages) en vertu duquel le fakir doit être maintenu dans le premier ou le plus bas degré de l’initiation, dont les adeptes les plus élevés ou hiérophantes sont les sannyâsis, ou membres de l’ancien Concile Suprême des Soixante-dix.
De plus, dans le Livre I de la Genèse hindoue, ou Livre de la Création de Manou, les Pitris sont appelés les ancêtres lunaires de la race humaine. Ils appartiennent à une race d’êtres différente de la nôtre, et ne répondent pas, proprement parlant, au terme « d’esprits humains » dans le sens que les spirites lui attribuent. Voici ce qu’on dit d’eux :
« Ils [les dieux] créèrent alors les Yackshas, les Rakshasas, les Pishachas (209), les Gandharvas (210) et les Apsaras, et les Asouras, les Nâgas, les Sarpas, et les Souparnas (211c) et les Pitris, ancêtres lunaires de la race humaine. » (Voyez, Institutions de Manou, Livre I, shloka 37, où l’on nomme les Pitris « les progéniteurs de l’humanité (212c) ».)
Les Pitris sont une race d’esprits distincts qui appartiennent à la hiérarchie mythologique, ou plutôt à la nomenclature cabalistique, et doivent se confondre avec les bons génies, les daïmons des Grecs, ou les dieux inférieurs du monde invisible ; et lorsqu’un fakir attribue ses phénomènes à l’influence des Pitris, il n’avance que ce que les anciens philosophes et les théurgistes prétendaient, en affirmant que tout « miracle » était obtenu par l’intervention des dieux, ou des bons et des mauvais daïmons, qui contrôlent les pouvoirs de la nature, les élémentals subordonnés au pouvoir de celui « qui sait ». Un fakir appellerait une apparition ou un fantôme humain palit, ou bhoûtnâ, et celui d’un esprit féminin humain picalpâi, mais il ne les appellerait pas des Pitris. Il est vrai que pitarâi (au pluriel) veut dire pères, ancêtres ; et pitarâî est un parent ; mais ces termes sont employés dans un sens bien différent de celui des Pitris invoqués dans les mantras.
Affirmer, devant un Brahmane éclairé ou un fakir, qu’une personne quelconque peut converser avec les esprits des morts serait l’offenser et lui semblerait un blasphème. Le dernier verset de la Bhagavata Pourâna ne dit-il pas que cette félicité suprême est réservée seulement aux saints sannyâsis, aux gourous et aux yoguis ?
« Longtemps avant de s’être débarrassées de leurs enveloppes mortelles, les âmes de ceux qui n’ont pratiqué que le bien, comme celles des sannyâsis et des vanaprasthas, acquièrent la faculté de converser avec les âmes qui les ont précédées dans le swarga (213) ».
Dans ce cas, les Pitris, au lieu des génies, sont les esprits, ou plutôt les âmes des êtres désincarnés ; mais ils ne communiquent librement qu’avec ceux dont l’atmosphère est aussi pure que la leur, et à la pieuse Kalâsha (invocation) desquels ils peuvent répondre sans risquer de mettre en danger leur pureté céleste. Lorsque l’âme de l’évocateur a atteint le sâyoud jya, ou identité parfaite d’essence avec l’Ame Universelle, la matière étant complètement subjuguée, l’Adepte peut alors entrer librement en communion journalière et de tous les instants avec ceux qui, bien que débarrassés du fardeau de leurs corps terrestre, progressent encore par des séries de transformations infinies, y compris l’approche graduelle vers le Paramâtma, ou la sublime Ame Universelle.
Si nous tenons compte que les Pères chrétiens ont toujours prétendu au nom d’ « amis de Dieu » pour eux ou pour les saints et sachant qu’ils ont emprunté cette expression ainsi que beaucoup d’autres, à la terminologie des temples païens, il n’est que naturel qu’ils voient d’un mauvais œil toute allusion à ces rites. Etant, en règle générale, fort ignorants, et leurs biographes ayant été aussi ignorants qu’eux, nous ne devons pas nous attendre à trouver dans leurs visions béatifiques la beauté descriptive que nous constatons chez les classiques païens. Si nous devons discréditer les visions et les phénomènes objectifs attribués aux Pères du désert et aux Hiérophantes des sanctuaires, ou les accepter comme des faits accomplis, la beauté des descriptions de Proclus et d’Apulee, en narrant la minime partie de l’initiation finale qu’ils se crurent permis de révéler, rejette complètement dans l’ombre les récits plagiaires des ascètes chrétiens, quelque fidèles qu’aient voulu être ces copies. L’histoire de la tentation de saint Antoine, dans le désert, par un démon féminin, n’est que la parodie des épreuves préliminaires du néophyte pendant les Mikra, ou Mystères mineurs, d’Agrae, rites au souvenir desquels saint Clement se déchaîne si amèrement, et qui représentent Déméter dépouillée, à la recherche de son enfant et de sa bonne hôtesse Baubo (214).
Sans revenir sur la démonstration que dans les églises chrétiennes, et surtout dans les catholiques romaines de l’Irlande (215), les mêmes coutumes, apparemment indécentes comme celles ci-dessus, avaient encore cours jusqu’à la fin du siècle dernier, nous rappellerons les labeurs incessants et les ouvrages de l’honnête et courageux défenseur de l’ancienne doctrine, qui a nom Thomas Taylor. Malgré tout ce que les dogmatiques érudits grecs aient trouvé à redire au sujet de ses « erreurs de traduction », son souvenir restera cher à tout sincère Platonicien, qui recherche plutôt le sens intime de la pensée du grand philosophe que la pureté de style clans la traduction de ses œuvres. De meilleurs et de plus classiques traducteurs ont sans doute rendu les paroles de Platon dans un style plus correct, mais Thomas Taylor nous donne le sens de son enseignement, et c’est plus que n’ont fait Zeller, Jowett, et leurs prédécesseurs. Cependant, ainsi que le dit le professeur A. Wilder, « les ouvrages de Thomas Taylor » ont été favorablement accueillis par des hommes capables d’un jugement abstrus et profond ; il faut reconnaître qu’il était doué de qualités supérieures dans la perception intuitive du sens intérieur des sujets qu’il traitait. D’autres savaient peut-être mieux le grec, mais il connaissait mieux Platon (216c).
Thomas Taylor voua son existence à la recherche d’anciens manuscrits qui lui permettraient de faire corroborer ses propres notions au sujet de quelques rites obscurs des Mystères, par des écrivains qui avaient été eux-mêmes initiés. C’est d’accord avec les affirmations d’auteurs très classiques que nous prétendons que si l’ancien culte peut paraître ridicule et qui sait, licencieux, pour les critiques modernes, il n’aurait pas dû apparaître ainsi pour les Chrétiens. Au Moyen Age, et même plus tard, ils acceptaient à peu près le même culte, sans comprendre la portée cachée de ses rites, et ils se contentaient de l’interprétation obscure et tant soit peu fantastique du clergé, qui adoptait la forme extérieure en dénaturant sa signification intime. Pour être justes, nous sommes prêts à reconnaître que des siècles se sont écoulés depuis que la majeure partie du clergé chrétien, qui n’a pas le droit d’approfondir les Mystères Divins ou de chercher à expliquer ce que l’Eglise avait une fois pour toutes accepté et établi, ait eu la moindre idée de leur symbolisme, que ce soit dans sa signification exotérique ou ésotérique. Il n’en est pas ainsi pour le chef de l’Eglise et ses hauts dignitaires. Et si nous sommes pleinement d’accord avec Inman qu’il est « difficile de croire que les ecclésiastiques qui ont sanctionné la publication de pareilles gravures (217) étaient aussi ignorants que les ritualistes modernes », nous n’admettons pas, avec le même auteur, que « si ces derniers avaient connu la véritable signification des symboles employés par l’Eglise Romaine, ils ne les auraient pas adoptés ».
Eliminer ce qui dérive clairement du culte du sexe et de la nature des anciens païens, équivaudrait à renverser d’un seul coup tout le culte Catholique Romain des images – l’élément de la Madone – et transformer le culte en protestantisme. La promulgation du récent dogme de l’Immaculée Conception fut inspirée par cette même raison secrète. La science de la symbologie faisait de trop rapides progrès. La foi aveugle dans l’infaillibilité papale et dans la nature immaculée de la Sainte Vierge et de sa lignée d’ancêtres féminins jusqu’à un certain recul, pouvait seule mettre l’Eglise à l’abri des révélations indiscrètes de la science. Ce fut un habile coup de politique de la part du Vicaire de Dieu. Qu’importe si, en lui « conférant un pareil honneur (218), comme le dit naïvement Don Pascale de Franciscis, il a fait une déesse de la Vierge Marie, une Divinité Olympienne, qui, par sa nature même, a été mise dans l’impossibilité de commettre le péché ; elle ne peut prétendre à aucune vertu, à aucun mérite personnel pour sa pureté justement pour laquelle on nous laissait croire, dans notre jeune âge, qu’elle avait été choisie entre toutes les femmes. Si sa Sainteté l’a privée de cette vertu, peut-être pense-t-il, d’autre part, l’avoir douée d’au moins un attribut physique qu’elle ne partage pas avec les autres déesses-vierges. Mais même ce nouveau dogme, associé à la nouvelle prétention à l’infaillibilité qui a presque mis en révolution le monde chrétien, n’est pas nouvelle dans l’Eglise de Rome. Ce n’est qu’un retour à une hérésie presque oubliée des temps du Christianisme primitif, celle des Collyridiens, ainsi nommés parce qu’ils offraient des gâteaux en sacrifice à la Vierge, qu’ils prétendaient être elle-même née d’une Vierge (219). La nouvelle formule « Ô Vierge Marie, conçue sans péché », n’est qu’une réminiscence tardive de ce que les Pères orthodoxes qualifiaient au début « d’hérésie impie ».
Penser un seul instant que les papes, les cardinaux et autres dignitaires n’ont pas su à quoi s’en tenir, du commencement à la fin, au sujet de la signification extérieure de leurs symboles, serait faire tort à leur grand savoir et à leur esprit machiavélique. C’est ignorer que les émissaires de Rome ne sont arrêtés par aucune difficulté qui puisse être contournée par l’emploi d’artifices jésuitiques. La politique d’acquiescement complaisant n’a jamais été mise plus en pratique que par les missionnaires de Ceylan, lesquels, suivant les dires de l’abbe Dubois – certes une autorité savante et compétente – « transportaient les images de la Vierge et du Sauveur sur un char triomphal, reproduit d’après les orgies de Jaggernath, en introduisant les danseurs des rites Brahmaniques dans le cérémonial de l’Eglise (220) ». Rendons grâces à ces politiciens en soutane de la continuité dont ils ont fait preuve en se servant du char de Jaggernath sur lequel les « païens impies » paradent le lingha de Shiva. Se servir de ce char pour transporter à son tour l’emblème Romain du principe féminin de la Nature, c’est faire preuve de discernement et d’une connaissance profonde des plus anciennes conceptions mythologiques. Ils ont réuni deux divinités et ont représenté ainsi, dans une procession chrétienne, le Brahmâ « païen », ou Nara (le père), Nâri (la mère) et Virâj (le fils) (221c).
Manou s’exprime ainsi : « Le Souverain Maître, qui existe par lui-même, divise son corps en deux moitiés, mâle et femelle, et de l’union de ces deux principes naît Virâj, le Fils (222) ».
Aucun des Pères chrétiens n’eût ignoré ces symboles dans leur signification physique, car c’est sous cet aspect qu’ils étaient abandonnés à la plèbe ignorante. Ils avaient tous, en outre, d’excellentes raisons pour soupçonner le symbolisme occulte de ces images mais, comme aucun d’entre eux – à l’exception, peut-être, de saint Paul – n’avait été initié, ils ne pouvaient connaître quoi que ce soit au sujet des derniers rites. Quiconque révélait ces Mystères était mis à mort, quels que fussent son sexe, sa nationalité ou sa foi. Un Père chrétien n’était pas plus à l’abri d’un accident qu’un Μυστης païen.
Si, au cours des aporrhéta, ou arcanes préliminaires, il existait quelques pratiques qui eussent pu choquer la pudeur d’un converti chrétien – bien que leur sincérité à cet égard puisse être révoquée en doute – leur symbolisme mystique était suffisant pour mettre la représentation à l’abri de toute imputation de libertinage. Même l’épisode de la matrone Baubo, dont l’excentrique mode de consolation était immortalisé dans les Mystères Mineurs, est rendu d’une façon toute naturelle par les mystagogues impartiaux. Cérés-Déméter et ses pérégrinations terrestres à la recherche de sa fille représentent un des sujets les plus métaphysico-psychologiques qui aient jamais été conçus par la pensée humaine. C’est un masque pour le récit transcendant des voyants initiés ; la vision céleste de l’âme libérée de l’initié de la dernière heure, donnant la description du procédé par lequel l’âme qui ne s’est pas encore incarnée opère pour la première fois sa descente dans la matière. « Bienheureux est celui qui a vu ces choses communes du monde inférieur ; celui-là connaît la fin de la vie et son origine divine dans Jupiter », dit Pindare (223c). Thomas Taylor prouve, sur l’autorité de plus d’un initié, que les représentations dramatiques des Mystères Mineurs étaient destinées par les anciens théologiens à représenter d’une manière occulte la condition de l’âme non encore purifiée, attachée à un corps terrestre et enveloppée dans une nature non effacée… qu’en vérité, l’âme, jusqu’au moment où elle a été purifiée par la philosophie, subit la mort par suite de son union avec le corps… (224c).
Lire la suite … partie 11


