À mes oreilles affaiblies parvint le son d’un profond soupir qui venait du cœur du peuple, et alors je compris que mon corps n’était pas mort en vain.
Mon âme vivait. Elle n’était pas seulement forte, elle était indestructible. Elle avait achevé son temps de misère dans cette forme affaiblie ; elle s’était évadée de cette prison qui si longtemps l’avait retenue étroitement. Mais c’était seulement pour se réveiller dans une autre forme, dans un temple fort, beau et pur.
Pendant que la foule soulevée, transportée de fureur par la résistance des prêtres, se pressait menaçante, plusieurs victimes de sa rage étaient tombées autour de moi. Près de ma forme inanimée était étendu Agmahd, piétiné à mort par le peuple en rage, et, tout à côté de moi, contre la couche sur laquelle je gisais, Malen était mort, le souffle arraché de son corps magnifique. Tandis que je planais là, dans la mystique conscience de l’âme, je perçus ces esprits souillés, noirs du vice et de l’ambition que la Reine du Désir avait allumés en eux, contraints de se précipiter dans ce cercle inéluctable auquel on ne peut échapper. L’âme d’Agmahd s’enfuyait d’un élan furieux, comme le vol d’un sombre oiseau de nuit, et Malen, ce jeune prêtre qui m’avait conduit à la cité, la suivait d’un vol rapide. Lui qui, obéissant aux règles de son ordre, avait conservé la pureté de son corps, était, à l’intérieur, noirci par le désir incessant et non satisfait, mais son corps gisait, telle une fleur coupée, beau comme un lotus quand il commence à s’ouvrir à la surface de l’eau limpide.
Je sentais que ma Reine, ma Mère, me retenait tendrement dans son étreinte, pour m’empêcher de fuir la scène d’horreur.
« Retourne à ton œuvre, dit-elle ; elle est encore inachevée. Voici la nouvelle robe que tu porteras, elle sera ton enveloppe tandis que tu enseigneras mon peuple. Ce corps est pur, sans tache et beau, bien que l’âme qui l’habitait soit perdue. Mais toi tu m’appartiens. Venir à moi c’est vivre à travers l’éternité dans la vérité et la connaissance. Voici ton nouveau vêtement. »
Je sentis que j’étais encore fort, non seulement en esprit mais en vie physique. Une vigueur nouvelle entra en moi, ma lassitude était oubliée. Je me levai de l’endroit où, une minute seulement auparavant, je gisais étendu et sans vie. Je me levai et, debout, abrité sous l’égide de ma Reine, je regardai avec horreur la scène qui m’environnait.
« Va, va, Malen, va en sûreté, dit-elle. Tu vivras dans le cœur du peuple, tu seras pour lui une image et un symbole de la gloire. Tu seras encore un martyr de ma cause dont le souvenir sera perpétué avec amour par les noirs enfants de Cham. Cependant, tout en mourant à mon service, tu enseigneras dans les âges à venir au milieu des ruines de ce temple ; et, tout en mourant pour moi de cent morts, cependant tu vivras pour enseigner mes vérités dans le sanctuaire du nouveau temple qui s’élèvera dans la suite des temps. »
Je partis en hâte et traversai inaperçu la foule soulevée et furieuse. Les statues dans l’avenue étaient renversées, les portes du temple étaient brisées et détruites.
Mon âme était triste et soupirait après la paix. Je jetai un regard d’envie vers la campagne paisible où habitait ma mère, la paysanne ; mais elle croyait que son fils était mort. Elle ne me reconnaîtrait pas sous cette nouvelle forme. Je tournai mes pas vers la cité, maintenant dévastée par le peuple en folie.
Un cri sauvage poussé par mille voix déchira l’air. Je m’arrêtai, et, regardant en arrière, je vis que la vengeance déchaînée d’une génération trahie par ses instructeurs s’était abattue sur l’ancien temple glorieux. Déjà il était profané et ses coupables habitants immolés. Bientôt il ne serait plus qu’une ruine.
J’errai à travers les rues désertes de la cité et je compris qu’ici où j’avais bu à la coupe du plaisir, je devrais goûter la joie du travailleur. Ici ma voix devrait se faire entendre sans se lasser. La vérité, chassée du temple avili, devait trouver son asile dans le cœur du peuple, dans les rues de la cité. Un long espace de temps devrait s’écouler avant que mon péché pût se détacher de moi et me laisser sans tache, pur, prêt à la vie de perfection vers laquelle devaient tendre mes efforts.
Depuis lors, je vis, change de forme et vis de nouveau ; et pourtant je me connais moi-même à travers les longs âges qui passent.
L’Égypte est morte, mais son esprit demeure, et la connaissance qui était la sienne est encore chérie de ces âmes qui sont demeurées fidèles au grand et mystérieux passé. Elles savent que de l’aveuglement profond et du mutisme d’un âge d’incrédulité s’élèveront les premiers signes de la splendeur de l’avenir. Ce qui est à venir est plus grandiose, plus majestueusement mystérieux que le passé. Car, à mesure que la vie entière de l’humanité s’élève par un lent et imperceptible progrès, ses maîtres puisent leur vie à des sources plus pures et leurs messages proviennent plus directement de l’âme de l’existence. Le cri a retenti à travers le monde. Les vérités sont énoncées en paroles. Éveillez-vous, âmes noires de la terre qui vivez le regard fixé sur le sol, levez vos yeux obscurcis et laissez la perception y entrer. La vie a en elle plus que l’imagination de l’homme ne peut concevoir. Attaquez-vous hardiment à son mystère et demandez, pour éclairer les parties obscures de votre propre âme, la lumière qui illuminera les profondeurs cachées de votre individualité que vos yeux n’ont pu percer à travers le cours de mille existences.
Bien qu’habitée par des formes noires, l’Égypte se dresse encore comme une blanche fleur parmi les autres races de la terre, et les déchiffreurs d’hiéroglyphes des anciennes inscriptions hiératiques, les professeurs et les penseurs du jour seront impuissants à ternir les pétales de cette grande fleur de lotus de notre planète. Ils ne voient ni la tige du lotus, ni le soleil déversant d’en haut ses rayons à travers ses pétales. Ils ne peuvent rien voir de la fleur véritable, ils ne peuvent pas non plus la défigurer par la culture moderne, parce qu’elle est hors de leur atteinte. Elle croit au-dessus de la stature de l’homme et son bulbe s’abreuve aux profondeurs de la rivière de la vie.
Elle fleurit dans un monde de création auquel l’homme ne peut atteindre que dans ses moments d’absolue inspiration, quand il est en réalité plus qu’un homme. C’est pourquoi, bien que sa tige sublime croisse dans notre monde, cette fleur ne peut être vue, ni exactement décrite, si ce n’est par quelqu’un qui soit, en vérité, tellement au-dessus de la stature de l’homme qu’il puisse plonger son regard dans le cœur de la fleur, en quelque lieu qu’elle fleurisse, que ce soit en Orient ou dans le sombre Occident. Il y lira les secrets des forces qui contrôlent le plan physique, et il y verra, écrite, la science de la force mystique. Il apprendra à dévoiler les vérités spirituelles et à entrer dans la vie de son moi supérieur ; il apprendra aussi à retenir en lui-même la splendeur de ce moi supérieur tout en continuant à vivre sur cette planète aussi longtemps qu’elle durera, si cela est nécessaire ; à y vivre dans la vigueur de l’homme jusqu’à ce que son œuvre entière soit accomplie et qu’il ait enseigné les trois vérités à tous ceux qui cherchent la lumière.
« L’âme de l’homme est immortelle. »
« Le principe qui donne la vie réside en nous, et en dehors de nous ; il est immortel et éternellement bienfaisant. »
« Chaque homme fixe lui-même d’une manière absolue sa propre loi. »
L’idylle du Lotus blanc - Appendice


