Le beau jeune prêtre se leva et se tint debout à côté de moi, tandis que je contemplais encore la splendeur.
« Écoute-moi, mon frère, dit-il. Il y a trois vérités qui sont absolues, et qui ne peuvent être perdues, mais qui peuvent cependant demeurer voilées dans le silence faute d’être proclamées.
« L’âme de l’homme est immortelle, et son avenir est l’avenir d’une chose dont la grandeur et la splendeur n’ont pas de limites. »
« Le principe qui donne la vie réside en nous et en dehors de nous, il est immortel et éternellement bienfaisant ; il ne s’entend pas, ne se voit pas, n’exhale point d’odeur, mais il est perçu par l’homme qui désire la perception.
« Chaque homme fixe lui-même d’une manière absolue sa propre loi, il est son propre dispensateur de lumière ou de ténèbres ; il décide de sa vie, de sa récompense, de son châtiment.
« Ces vérités, qui sont aussi grandes que l’est la vie elle-même, sont aussi simples que l’esprit de l’homme le plus simple. Nourris-en ceux qui ont faim. Adieu. C’est le coucher du soleil. Ils vont venir à toi ; sois prêt. »
Il était parti. Mais la splendeur ne s’effaça pas de devant mes yeux. Je voyais la vérité. Je voyais la lumière. Je m’attachais à la vision d’un regard passionné.
Quelqu’un me toucha. Je fus éveillé et j’eus un tressaillement subit en même temps que la brusque et saisissante sensation que l’heure de la lutte était venue. Je me levai et regardai autour de moi. Agmahd était debout à côté de moi. Il paraissait très grave ; son visage était moins froid qu’il ne l’était d’ordinaire ; il y avait dans ses yeux une flamme que je n’y avais jamais vue.
« Sensa, dit-il d’une voix basse, très nette, tranchante comme un couteau, êtes-vous prêt ? C’est ce soir la dernière nuit de la grande fête. J’ai besoin de vos services. La dernière fois que vous étiez avec nous vous étiez fou ; votre cerveau délirait en proie aux folies de votre propre orgueil. Je réclame maintenant votre obéissance, comme vous l’avez donnée jusqu’à présent. Ce soir on a besoin de vous, car un grand miracle doit s’accomplir. Il faut que vous soyez passif, sans quoi vous souffrirez. Les Dix ont décidé qu’à moins d’être obéissant comme vous l’avez été jusqu’à présent, vous devez mourir. Vous êtes trop versé dans tout ce que nous savons pour vivre si vous n’êtes pas l’un des nôtres. Vous devez choisir. Faites-le promptement. »
« Mon choix est fait », répondis-je. Il me regarda très gravement. Je lus sa pensée, et je vis qu’il avait cru me trouver triste de ma solitude, malade de mon jeûne prolongé et l’esprit brisé. Au lieu de cela je me dressais ferme, sans trace d’épuisement, intrépide ; je sentais que la lumière était dans mon âme, que la grande armée des aides glorieux se tenait derrière moi.
« Je n’ai point peur de la mort », répondis-je ; et je ne veux plus être l’instrument des hommes qui tuent la royale religion de l’Égypte, la grande et seule religion de la vérité, au profit de leurs ambitions et de leurs désirs personnels. J’ai vu et compris vos miracles et les enseignements que vous donnez au peuple ; je ne veux pas vous aider plus longtemps. J’ai dit. »
Agmahd me regardait et restait silencieux. Son visage devenait blanc et rigide, comme taillé dans le marbre. Je me rappelai ses paroles, la nuit, dans le sanctuaire intérieur quand il avait dit : « Je renonce à mon humanité ». Je vis que c’était une chose faite, que la renonciation était complète. Je ne devais attendre aucune pitié ; j’avais affaire non à un homme, mais à une forme animée par une volonté dominatrice et absolument égoïste.
Après une pause d’un moment, il parla, d’une voix très calme :
« Soit. Les Dix entendront vos paroles et y répondront ; vous avez le droit d’être présent à leur délibération ; vous êtes vous-même aussi haut placé dans le temple que je le suis moi-même ; ce sera la lutte d’une force contre une autre force, d’une volonté contre une autre volonté. Je vous préviens que vous serez vaincu. »
Il se détourna et me quitta, marchant de ce pas lent et majestueux qui m’avait tant fasciné quand j’étais un enfant.
Je m’assis sur ma couche et j’attendis. Je n’avais pas peur ; mais je ne pouvais ni penser ni réfléchir. J’avais conscience que le moment était proche où j’aurais besoin de force, et je demeurais sans bouger et sans penser, ménageant toute celle que je possédais.
Une étoile se leva en face de moi, une étoile brillante, qui me parut avoir la forme d’une fleur de lotus pleinement épanouie. Ému et ébloui, je me levai et m’élançai vers elle. Elle s’éloigna de moi, je ne voulais pas la perdre de vue et je la suivis avec ardeur. Elle franchit la porte de ma chambre et passa dans le corridor ; je vis que la porte cédait à ma pression, je ne m’arrêtai pas à me demander comment elle n’était pas fermée à clef, mais je suivis l’étoile et sa lumière qui, d’instant en instant, devenait plus vive tandis que sa forme se précisait davantage ; je voyais les pétales de la blanche fleur royale, et de son calice d’or jaillissait la lumière qui me guidait.
Je parcourus d’un pas rapide la large galerie obscure. La grande porte du temple était ouverte, l’étoile la franchit et passa au dehors. Je la franchis aussi et me trouvai dans l’avenue des statues étranges. Aussitôt j’eus l’impression qu’il y avait à la grille extérieure une présence qui m’appelait. Je descendis en courant la longue avenue sans savoir où mes pieds me portaient, mais je sentais que je ne devais pas m’arrêter. Les grandes grilles étaient fermées ; mais, tellement rapprochée de ces grilles que je me sentais comme au milieu d’elle, se trouvait une grande foule, une multitude de peuple. Tous étaient dans l’attente de la grande cérémonie, du couronnement magnifique de la fête qui, cette nuit-là, devait avoir lieu aux portes mêmes du temple. Je levai les yeux et je vis la Royale Mère debout à côté de moi. Elle tenait dans sa main une torche enflammée et je compris que sa clarté avait formé l’étoile qui m’avait conduit jusqu’ici. C’était donc elle, la lumière de la vie, qui m’avait guidé. Elle sourit, et disparut ; je restai seul, riche de ma science nouvelle ; et le peuple, plongé dans l’ignorance, attendait aux portes l’enseignement des prêtres.
Je me rappelai les paroles de mon prédécesseur, de mon frère, qui m’avait donné les trois vérités pour le peuple.
J’élevai la voix et parlai ; mes paroles m’entraînaient comme si elles eussent été des vagues ; mon émotion grandissait et devenait une grande mer sur laquelle j’étais soulevé ; et, en regardant les yeux avides et les visages ravis d’étonnement qui étaient devant moi, je compris que le peuple aussi était entraîné par ce flot impétueux. Mon cœur se gonflait de ravissement à parler, à donner essor aux grandes vérités qui étaient devenues miennes.
Enfin je commençai à leur dire comment j’avais été enflammé du feu de la sainteté, et pourquoi j’étais résolu à commencer une vie de véritable dévotion à la Sagesse, à écarter tout le luxe qui environnait la vie des prêtres et à rejeter pour toujours tous les désirs sauf ceux qui appartenaient à l’âme. Je criais d’une voix forte, suppliant ceux qui sentiraient la lumière s’éveiller en eux, d’entrer dans la même voie, même en poursuivant le cours de leur vie ordinaire dans la cité ou dans les montagnes. Je leur dis que parce que des hommes achetaient et vendaient dans les rues, ce n’était pas une raison pour qu’ils dussent entièrement oublier et étouffer l’essence divine qui était en eux. Je leur recommandai d’éteindre en eux, par la lumière de l’esprit, les désirs grossiers de la chair qui les tenaient éloignés de la vraie doctrine et les faisaient se presser en masses fanatiques autour de l’autel de la Reine du Désir.
Je m’arrêtai soudain, éprouvant une sensation pesante de lassitude et d’épuisement. J’eus conscience qu’il y avait quelqu’un à ma droite et quelqu’un à ma gauche, un instant plus tard, je vis que j’étais entouré. Les dix grands prêtres avaient formé un cercle autour de moi. Kamen Baka me faisait face et fixait ses yeux sur les miens.
Je criai à haute voix, debout là au milieu de ce cercle :
« Ô peuple d’Égypte, souvenez-vous de mes paroles ! Jamais plus peut-être vous n’entendrez le messager de la mère de notre vie, la mère du Dieu de Vérité. Elle a parlé. Rentrez dans vos demeures et écrivez ses paroles sur des tablettes, gravez-les sur la pierre, pour que les peuples qui ne sont pas encore nés puissent les lire, répétez-les à vos enfants, afin qu’ils connaissent la sagesse. Allez et ne demeurez pas pour être témoins du sacrilège du temple qui doit être commis ce soir. Les prêtres de la déesse profanent son temple par leur folie, leurs vices, et la satisfaction de toutes leurs passions. N’écoutez pas leurs paroles, et demandez à vos propres cœurs leur enseignement. »
Ma force était épuisée. Je ne pouvais prononcer un mot de plus. La tête baissée et les membres brisés, j’obéis au cercle menaçant qui m’entourait, et tournai mes pas vers le temple.
En silence nous remontâmes l’avenue et nous entrâmes sous le porche. Là nous fîmes halte, Kamen Baka se retourna et regarda en arrière le long de l’avenue.
« Le peuple murmure », dit-il.
De nouveau nous avancions dans la grande galerie. Agmahd sortit d’une porte et s’arrêta devant nous.
« Le sort en est jeté ! » dit-il d’une voix étrange. Il comprenait ce qui était arrivé à l’aspect du groupe qui se présentait à ses regards.
« Que faut-il faire ? dit Kamen Baka. Il trahit les secrets du temple et excite le peuple contre nous. »
« Ce sera une grande perte, dit Agmahd, mais il est devenu trop dangereux. Il doit mourir. Ai-je raison, frères ? »
Un faible murmure sortit tour à tour de toutes les bouches. Tous étaient de l’avis d’Agmahd.
« Le peuple murmure à la grille », répéta Kamen Baka.
« Allez et parlez-leur, dit Agmahd ; dites-leur que cette nuit est une nuit de sacrifice et que la déesse elle-même fera entendre sa voix. »
Kamen Baka quitta le cercle et Agmahd immédiatement prit sa place.
Je demeurai sans bouger, silencieux. Je comprenais d’une manière confuse que mon sort était fixé, mais je ne savais pas de quelle manière je devais mourir et je ne désirais pas le demander. Je me savais absolument sans défense entre les mains des grands prêtres. On ne pouvait en appeler de leur autorité, et la masse des prêtres inférieurs leur obéissait comme des esclaves. J’étais seul, isolé, sans secours au milieu de cette foule et sous cette autorité absolue. Je ne craignais pas la mort, et je pensais que c’était chose due à la Reine, à la Mère, que son serviteur allât à elle en toute félicité. C’était le témoignage suprême que je rendrais sur terre à son amour.
L’idylle du Lotus blanc - Livre 2 - Chapitre 9


