L’idylle du Lotus blanc – Livre 2 – Chapitre 6

Quand je m’éveillai, j’étais dans mon ancienne chambre dans le temple ; celle où j’avais ressenti mes frayeurs de jeune garçon.

J’étais très las ; si las que la première sensation que j’éprouvai fut une sensation de fatigue intolérable qui engourdissait tout mon corps. Je demeurai calmement étendu pendant un certain temps, ne songeant qu’à mon malaise.

Puis, soudain, les événements de la veille revinrent à ma mémoire. Ce fut comme le lever du soleil. Je l’avais retrouvée, ma Reine, ma Mère, et elle m’avait repris sous sa protection.

Je me levai, oubliant mon mal et ma fatigue. C’était l’aube à peine et, à travers la haute fenêtre, la pâle lumière grise entrait doucement dans ma chambre. Elle était brillamment ornée de meubles somptueux et de riches broderies ; remplie d’objets étranges et magnifiques qui la faisaient ressembler à la chambre d’un prince. Sans sa forme spéciale et la haute fenêtre on l’aurait difficilement reconnue pour être la même pièce qui, dans mon enfance, avait été pour mon plaisir transformée en un jardin de fleurs.

L’atmosphère m’en parut lourde et triste ; il me tardait d’être dehors à l’air pur du matin ; car je sentais que, moi aussi, j’avais besoin d’être renouvelé, rendu fort de la force de la jeunesse. Et, ici, l’atmosphère parfumée, les lourdes draperies, le luxe écrasant m’oppressaient.

Je soulevai la tenture et traversai la grande chambre qui était près de la mienne. Elle était vide et silencieuse ; il en était de même du large corridor. Je me glissai à travers les longues galeries et atteignis celle où se trouvait la grille ouvrant sur le jardin. À travers les barreaux de fer je pouvais voir le gazon étincelant. Oh ! ce magnifique jardin ! Oh ! se baigner dans l’eau douce du bassin de lotus !

Mais la porte de fer était fermée à clef ; je ne pouvais que regarder au-delà l’herbe, le ciel et les fleurs et aspirer l’air frais à travers les étroites ouvertures. Soudain, je vis Seboua s’approcher par une des allées du jardin. Il venait droit à la porte de fer derrière laquelle j’étais.

« Seboua ! » criai-je.

« Ah ! tu es ici », dit-il, parlant de sa voix bourrue.

« L’homme et l’enfant se ressemblent. Mais Seboua ne peut plus être ton ami. Je n’ai pas réussi et je ne puis pas essayer de nouveau. J’ai irrité mes deux maîtres quand vous étiez un enfant ; je n’ai pu vous attacher fortement à aucun d’eux. Vous devez maintenant demeurer seul. »

« Ne pouvez-vous pas ouvrir la porte ? » fut ma seule réponse.

« Non, dit-il, et je doute qu’elle ne soit jamais plus ouverte pour toi de nouveau. Qu’importe ? N’es-tu pas le prêtre favori du temple, le bien-aimé, celui qui est chéri ? »

« Non, répondis-je, je ne le suis plus. Ils ont déjà dit que je suis fou. Ils le diront encore aujourd’hui. »

Seboua me regarda fixement. « Ils vous tueront ! » dit-il d’une voix basse pleine de tendresse et de pitié.

« Ils ne le peuvent pas, répondis-je en souriant. Ma reine me protégera. Il faut que je vive jusqu’à ce que j’aie dit tout ce qu’elle désire. Ensuite, je ne m’en soucie pas. »

Seboua leva la main qui était restée cachée dans les plis de son vêtement noir. Il tenait dans cette main une fleur de lotus reposant sur une feuille verte qui semblait être son lit.

« Prends-la, dit-il. Elle est pour toi ; elle parle un langage que tu comprendras. Prends-la et puisse-t-il en résulter quelque chose de bon pour toi. Moi qui suis muet, sauf pour le langage ordinaire, je suis cependant digne d’être un messager. Cela me rend heureux, mais toi, tu peux te réjouir car tu peux entendre et parler, apprendre et enseigner. »

Puis il disparut ; en parlant il avait poussé la fleur vers moi à travers une des étroites ouvertures de la grille. Je l’attirais délicatement. Maintenant je la tenais dans mes mains, j’étais heureux. Je n’avais besoin de rien d’autre.

Je retournai dans ma chambre et m’assis tenant la fleur dans ma main. C’était comme lorsque, encore enfant, il y avait longtemps de cela, je m’étais assis dans cette même chambre, tenant une fleur de lotus et regardant sa corolle. J’avais un ami, un guide ; un lien avec cette invisible Mère de grâce. Mais maintenant je connaissais la valeur de ce que je tenais ; alors je ne la connaissais pas. Serait-il possible de m’enlever encore cette fleur aussi aisément ? sûrement non. Car, maintenant, je pouvais comprendre son langage. Alors elle ne me parlait de rien, sauf de sa propre beauté ; maintenant elle dessillait mes yeux et je voyais ; elle ouvrait mes oreilles et j’entendais.

Un cercle m’entourait ; comme celui qui m’avait entouré quand j’avais enseigné, sans le savoir, dans le temple. C’étaient aussi des prêtres en robes blanches, comme ceux qui s’étaient agenouillés et m’avaient adoré. Mais ceux-là ne s’agenouillèrent pas, ils étaient debout et abaissaient sur moi leurs regards profonds qui exprimaient la pitié et l’amour. Quelques-uns étaient des vieillards majestueux et forts ; d’autres étaient jeunes et élancés, avec des visages frais et lumineux. Je regardais autour de moi avec une crainte respectueuse, et j’étais tremblant d’espérance et de joie. Je comprenais, sans qu’aucune parole me le dît, ce qu’était cette fraternité. Ceux-ci étaient mes prédécesseurs, les prêtres du sanctuaire, les voyants, les serviteurs élus de la Reine du Lotus. Je voyais qu’ils s’étaient succédé l’un à l’autre, conservant religieusement la garde du Saint des Saints, depuis le premier jour où il avait été creusé dans le grand rocher contre lequel le temple était appuyé.

« Es-tu prêt à apprendre ? » me dit l’un d’eux, dont la voix me parut sortir du lointain de siècles depuis longtemps oubliés.

« Je suis prêt », dis-je, et je m’agenouillai sur le sol, au centre de ce cercle étrange et saint. Mon corps s’inclinait, mais mon esprit semblait planer. Bien qu’agenouillé, je savais que mon âme était soutenue par ceux qui m’entouraient. Dès ce moment ils étaient mes frères.

« Assieds-toi là, dit celui qui m’avait parlé, montrant ma couche, et je t’enseignerai. »

Je me levai et, me tournant pour aller vers ma couche, je vis que j’étais seul avec un des prêtres. Les autres nous avaient laissés.

Il vint s’asseoir à côté de moi et commença à parler. Il versa dans mon cœur la sagesse des âges disparus ; sagesse qui vit pour toujours et demeure jeune, alors que la race de ses premiers disciples n’est plus même un souvenir. Mon cœur était rajeuni par la fraîcheur de cette ancienne connaissance, de cette ancienne vérité.

Tout le long du jour, il demeura assis à côté de moi. À la nuit, il effleura mon front de ses mains et me quitta. Quand je m’étendis pour dormir, je me souvins que je n’avais vu personne que mon maître depuis la veille, et que je n’avais pas pris de nourriture. Cependant je n’éprouvais ni fatigue ni faiblesse. Je plaçai ma fleur auprès de moi et je dormis paisiblement.

Quand je m’éveillai, je sursautai, m’imaginant que quelqu’un touchait ma fleur. Mais j’étais seul et ma fleur était sauve. Il y avait une table près de la lourde tenture qui séparait ma chambre de la chambre voisine ; sur cette table étaient déposés des aliments, du lait et des gâteaux. Je n’avais pas mangé la veille, et j’étais heureux maintenant de prendre de la nourriture. Je plaçai ma fleur dans mon vêtement et j’allai vers la table. Je bus le lait et mangeai les gâteaux ; puis, réconforté, je me tournai pour aller vers ma couche et, là, méditer sérieusement sur ce que j’avais appris la veille, car je savais que c’étaient des semences précieuses qui devaient porter des fruits de gloire.

Mais je m’arrêtai et ne bougeai plus ; mon cœur chantait au dedans de moi, car, de nouveau, j’étais entouré par le cercle merveilleux. Celui qui m’avait enseigné la veille me regarda et sourit mais il ne parla pas. Un autre s’approcha de moi, prit ma main, me conduisit à ma couche et je me trouvai seul avec lui.

Seul, et cependant pas seul et ne devant plus jamais l’être. Il prit mon cœur et mon âme et me les montra dans leur nudité que ne dissimulait aucune sainteté imaginaire. Il prit mon passé et me le montra dans sa pauvreté simple, obscure et sans beauté ; ce passé qui aurait pu être si riche. Jusqu’à présent il me sembla que j’avais vécu dans l’inconscience. Maintenant, j’étais guidé de nouveau à travers ma propre vie et je devais la regarder avec une claire vision. Les chambres, au travers desquelles je passais, étaient sombres et lugubres ; quelques-unes étaient pleines d’horreurs. Car maintenant je voyais que j’avais été gagné par la magie, que j’avais moi-même interprétée pour Kamen Baka. Comme les autres, j’avais vécu pour le désir et pour sa satisfaction. Et, plongé dans les jouissances du plaisir et de la beauté, j’avais été comme enivré, je ne savais plus ce que je faisais. Me rappelant mon passé, je saisissais le sens des paroles de Seboua que j’avais à peine comprises sur le moment. J’avais été en vérité le trésor chéri du temple, car, alors que mon corps abreuvé de plaisir tombait anéanti dans le trouble sommeil de la satiété, mes lèvres et ma voix devenaient dociles à la volonté de cette maîtresse des ténèbres. Par le moyen de mes pouvoirs physiques, elle faisait connaître ses désirs, et gagnait à son service ces esclaves qui se vendaient tout entiers dans un but de jouissance. Dans sa féroce et terrible puissance, fouillant les obscurs repaires des âmes des hommes, elle voyait leurs appétits et, par ma parole, elle leur montrait comment obtenir ce dont ils avaient envie.

Tandis que j’étais assis là, muet et terrifié devant les visions qui traversaient ma mémoire réveillée, je me vis moi-même : d’abord un enfant encore pur, dont les terreurs et les alarmes étaient apaisées par le plaisir. Puis, dans le temple, dans l’intérieur du sanctuaire, créature impuissante, simple outil, instrument dont on jouait sans pitié. Plus tard brillant et beau de jeunesse, gisant inconscient sur le pont du bateau sacré, me levant dans la frénésie de l’inconscience, et prononçant des paroles étranges. Plus tard encore, pâli et défaillant, toujours cependant instrument volontaire, bien que l’âme commençât à s’éveiller et à affaiblir le corps par ses efforts violents ; et, maintenant, je vis que l’âme s’était éveillée, avait atteint sa mère, la reine de lumière et ne pourrait jamais plus être réduite au silence.

La nuit vint et mon maître me quitta. Personne d’autre n’était venu dans ma chambre ; aucune nourriture ne m’avait été apportée depuis le matin. J’étais épuisé par les terribles visions qui avaient passé devant mes yeux pendant cette courte journée. Je me décidai à aller à la recherche de la nourriture dont j’avais besoin. Je soulevai la lourde tenture qui recouvrait l’arcade conduisant dans la grande chambre voisine. Une porte était là maintenant, une porte massive comme la porte d’un cachot. Alors je compris que j’étais prisonnier et que, maintenant que j’étais revenu de ma faiblesse et de mon émotion, je n’aurais plus de nourriture. Agmahd avait vu que mon esprit s’était éveillé ; il avait décidé de le tuer en moi et de conserver seulement le corps affaibli en vue de ses projets.

Je m’étendis sur ma couche et m’endormis avec la fleur de lotus fanée sur mes lèvres.

Quand je m’éveillai, quelqu’un se tenait près de moi, je reconnus que c’était mon nouveau maître. J’avais rencontré son sourire quand le cercle merveilleux m’avait entouré. Je sautai joyeusement de ma couche ; je comptais qu’il me donnerait du courage. Il vint s’asseoir près de moi et prit ma main dans la sienne et je connus que son sourire était la lumière d’une grande paix. Il était mort dans cette chambre, mort pour la vérité. Il m’appela son frère, alors je compris que les roses de ma vie avaient fleuri, s’étaient fanées et étaient passées pour toujours. Je devais vivre pour la vérité dans la lumière du pur esprit, aucune souffrance ne devait m’effrayer ; et, à partir du moment où sa main toucha la mienne, je sentis qu’aucune souffrance ne m’effrayerait plus. Jusqu’à présent, la douleur m’avait toujours aveuglé de terreur, mais maintenant je savais que je pouvais l’affronter, l’étreindre d’une main forte, sans effroi. Cette nuit-là, je tombai dans le sommeil comme dans une extase ; je ne savais pas si j’étais éveillé ou si je rêvais, mais je savais que mon frère, celui dont la vie physique avait été arrachée de lui dans les temps reculés, avait versé dans mon âme la force de son âme de feu, et que je ne pourrais plus jamais la perdre.

L’idylle du Lotus blanc - Livre 2 - Chapitre 7
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