L’idylle du Lotus blanc – Livre 2 – Chapitre 4

Je pouvais voir clairement la grande multitude d’êtres qui se tenaient de chaque côté de la rivière ; une lumière qu’ils ne percevaient pas tombait sur eux. Ce n’était pas la lumière des étoiles qui leur permettait à eux de voir, mais une clarté brillante qui venait non pas des cieux, mais de mes yeux. Je voyais leurs cœurs, je ne voyais pas leurs corps mais eux-mêmes. Je reconnaissais mes serviteurs, et mon âme s’exaltait tandis que je percevais que presque tous dans cette foule étaient prêts à me servir. C’était une armée de valeur que la mienne ; elle obéirait non par devoir, mais par passion.

Je voyais dans chaque cœur quel était son ardent désir, et je savais que je pouvais le satisfaire. Pendant un long espace de temps je demeurai visible, puis je quittai mes serviteurs élus. Je leur donnai l’ordre de s’approcher du rivage, car maintenant que je n’étais plus appliqué à me rendre moi-même visible aux faibles yeux des hommes, je pouvais parler à ceux que je voulais et les toucher. La vie puissante du jeune prêtre était suffisante pour alimenter pendant quelque temps la lampe du pouvoir physique, si je ne l’usais pas trop rapidement.

Je descendis à terre, et m’avançai au milieu du peuple, soufflant à l’oreille de chacun le secret de son cœur, bien plus, lui disant comment obtenir ce à quoi il songeait seulement dans le silence. Il n’y avait pas un homme, pas une femme qui n’eût quelque désir que la honte l’aurait à jamais empêché de murmurer même à un confesseur. Mais je voyais ce désir, je faisais qu’il ne paraissait plus avoir rien de honteux et je montrais quel léger effort de volonté, quelle faible dose de connaissance était nécessaire pour faire le premier pas vers la voie de sa réalisation. À travers toute cette foule, j’allais et venais et, quand j’avais passé, je laissais derrière moi des êtres en proie à la folie et à la passion. À la longue, l’ivresse que produisait ma présence ne put plus se contenir. D’une seule voix le peuple éclata en un chant sauvage qui fit tressaillir mon sang et le fit brûler en moi. N’ai-je pas entendu ce chant sous d’autres cieux chanté par les voix et dans les langues d’autres peuples ? Ne l’ai-je pas entendu chanter par des peuples qui depuis longtemps ont disparu et sont oubliés ? Ne l’entendrai-je pas chanté par des peuples dont les lieux de séjour ne sont pas encore créés ? C’est mon chant ! Il me donne la vie ! Murmuré dans le silence d’un cœur, c’est le cri de la passion inassouvie, la folie cachée de l’être. Quand il sort du gosier de la multitude, la honte n’est plus, c’en est fait du mystère. Alors c’est l’expression délirante de l’orgie, la clameur des fanatiques du plaisir.

Mon œuvre était accomplie. J’avais allumé un vaste incendie qui faisait rage comme le feu dans la forêt. Je retournai vers l’endroit où m’attendait le bateau sacré. Eux mes serviteurs élus ! Les grands prêtres du temple étaient là debout, immobiles, attendant mon retour. Ah ! mes maîtres de la passion ! princes de la luxure ! monarques du désir !

Et le jeune prêtre, était-il encore là ? ayant toujours l’apparence de la mort ? Oui, il était étendu sans mouvement, pâle, au centre du cercle formé par les grands prêtres, il gisait aux pieds d’Agmahd qui était debout seul près de lui.

Comme cette pensée me venait, il me sembla soudain que, par quelque moyen mystérieux, je me retirais de cet océan de passion dans lequel j’avais été submergé. Je me sentis vivre moi-même de nouveau, je sentis que je n’étais pas la déesse, mais que j’avais seulement été absorbé par elle, aspiré par sa personnalité qui m’étreignait. Maintenant, j’étais de nouveau séparé d’elle, mais je ne retournai pas à cette forme pâle qui gisait si complètement inanimée sur le pont du bateau sacré. J’étais dans le temple, j’étais dans les ténèbres ; je savais que j’étais dans le Saint des Saints.

Une lumière parut dans l’obscurité. Je regardai et voici que la grotte intérieure était remplie de clarté : la Dame du Lotus s’y tenait debout.

J’étais à la porte, tout près d’elle, et sous le regard de ses yeux. Je tentai de fuir – j’essayai de me retourner – je ne le pouvais pas. Je tremblais comme je n’avais jamais auparavant tremblé ni d’horreur ni de crainte.

Car elle demeurait silencieuse, ses yeux fixés sur moi. Et je voyais qu’ils étaient remplis d’une grande colère. Celle qui avait été pour moi une tendre amie, douce comme une bonne mère, se tenait maintenant debout devant moi dans toute sa majesté et je savais que j’avais irrité une divinité, la plus à redouter de toutes celles qui sont connues des hommes.

« Était-ce pour cela, ô Sensa ! bien-aimé des dieux ! que tu étais né ? Était-ce pour cela que tes yeux avaient été ouverts et tes sens rendus capables de percevoir ? Tu sais que non ; car ces yeux et ces sens affinés ont tout au moins servi leur maître et t’ont montré de qui et de quelle cause tu as été le serviteur. Veux-tu la servir toujours ; maintenant que tu es un homme, choisis ! Es-tu tombé si bas que tu doives être un esclave à jamais ? Va-t’en alors, je suis venue pour purifier mon sanctuaire. Je ne patienterai pas plus longtemps. Il sera silencieux et le peuple ne saura pas qu’il existe des dieux ; je ferai cela plutôt que de le laisser tromper par des lèvres de mensonge et tenter par les ténèbres. Va ! Personne n’entrera plus ici. Je ferme l’entrée ! Le sanctuaire est muet et ne connaît plus de voix. Je reste ici seule et silencieuse ; oui, à travers les âges je séjournerai ici sans parler et le peuple dira que je suis morte. Qu’il en soit ainsi ! Dans les âges à venir mes enfants se lèveront de nouveau et les ténèbres seront dispersées. Va ! Tu as choisi ! Tombe ! Ton royaume est perdu. Laisse-moi à mon silence ! »

Elle leva sa main et fit un geste qui me commandait de la laisser. Il était si impérieux, si royal que je ne pouvais désobéir. Je me détournai, je baissai la tête, je marchai tristement jusqu’à la porte extérieure du sanctuaire. Cependant, je ne pouvais pas l’ouvrir, je ne pouvais dépasser cette porte, je ne pouvais avancer plus loin. Mon cœur souffrait au dedans de moi et me retenait. Je tombai à genoux et criai d’une voix d’agonie : « Mère ! Reine et Mère ! »

Un moment s’écoula dans un horrible silence ; j’attendais je ne savais quoi. Mon âme était avide et désespérée. Des souvenirs affreux me vinrent dans l’obscurité et le silence. Je vis, dans le passé, non seulement du plaisir mais des actes. Je vis que j’avais accompli ces actes en aveugle en consentant à l’engourdissement de mon âme comme les hommes acceptent l’engourdissement causé par le vin. Et j’avais accompli l’œuvre qui m’était donnée à faire dans un état de stupeur, ne songeant pas à ce que je faisais, mais à la récompense, à chaque plaisir qui devait me venir. J’avais été l’interprète, l’oracle de cette âme noire que maintenant j’avais vue, que maintenant je connaissais. Le passé se dressa si terrible, si présent, si violent dans ses accusations que de nouveau je m’écriai dans les ténèbres : « Mère ! Sauvez-moi ! »

Je sentis un attouchement sur ma main et sur mon visage. J’entendis une voix retentir à mon oreille et dans mon cœur : « Tu es sauvé, sois fort ! » Et la clarté descendit sur moi, mais je ne pouvais voir, car une pluie de larmes coulait de mes yeux, emportant avec elles les effrayantes images que ces yeux avaient vues.

L’idylle du Lotus blanc - Livre 2 - Chapitre 5
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