Une fleur blanche était dans ma main quand je m’éveillai. Sa beauté remplit mon cœur de joie, je la regardais et j’étais rafraîchi et content comme si j’avais dormi dans les bras de ma mère et que cette fleur fût son baiser sur mes lèvres, c’était un bouton de lotus à demi épanoui, et je le tenais tout près de ma bouche. Je ne me demandais pas comment elle était là, je contemplais seulement sa beauté et j’étais heureux, car elle me prouvait que ma reine, mon unique amie, m’avait gardé.
Soudain je vis une enfant entrer dans la chambre, ou du moins elle ne parut pas entrer, mais plutôt sortir de l’ombre. J’étais étendu, je la voyais maintenant, dans la chambre où Agmahd m’avait apporté. Je me rendais à peine compte de quelle manière, ou dans quel endroit, j’avais passé les sombres heures de la nuit, mais je savais que c’était dans les bras d’Agmahd que j’avais été rapporté sur ma couche. J’étais heureux d’être là de nouveau et content de voir cette enfant. Elle était plus jeune que moi, et brillante comme la lumière du soleil. Elle s’approcha de moi ; j’étendis la main vers elle.
« Donnez-moi la fleur », dit-elle.
J’hésitais, car la possession de la fleur me rendait heureux, mais je ne pouvais la lui refuser, car elle souriait, et personne dans le temple ne m’avait souri jusqu’à maintenant. Je lui donnai ma fleur.
« Ah ! s’écria-t-elle, il y a de l’eau sur les feuilles ! »
Et elle la jeta loin d’elle comme dégoûtée. Je sautai en hâte de ma couche pour recouvrer mon trésor. Aussitôt l’enfant la ramassa vivement et s’enfuit avec un éclat de rire. Je la suivis de toute ma vitesse. Je n’étais qu’un enfant et comme un enfant je la pourchassais car j’étais fâché et décidé à ce qu’elle n’eût pas le dessus. En courant, nous traversâmes de grandes chambres où nous ne vîmes personne, l’enfant se précipitant à travers les grands rideaux et moi la suivant avec la légèreté d’un jeune garçon de la campagne. Mais, soudain, je me heurtai contre ce qui me parut être un mur de pierre solide. Comment se faisait-il qu’elle eût pu m’échapper car j’étais juste sur ses talons ? Je me retournai dans une explosion de rage qui m’aveuglait, mais je fus réduit au silence et ramené au calme car le prêtre Agmahd était debout devant moi. Avais-je mal agi ? probablement non, car il souriait.
« Venez avec moi », dit-il ; et il parlait si doucement que je n’eus pas peur de le suivre. Il ouvrit une porte, et je vis devant mes yeux un jardin rempli de fleurs, un jardin carré entouré de haies également recouvertes de fleurs et ce jardin était plein d’enfants tous courant çà et là, aussi légèrement que possible, suivant les combinaisons de quelque jeu que je ne comprenais pas. Ils étaient si nombreux et ils se mouvaient si rapidement que d’abord je fus effaré, mais soudain je vis au milieu d’eux l’enfant qui avait pris ma fleur. Elle la portait sur son vêtement, et elle sourit avec moquerie quand elle me vit. Je me mêlai à la bande et, sans savoir comment, je parus me plier aussitôt aux règles du jeu ou de la danse. Je savais à peine ce que c’était, car, bien que me mouvant correctement au milieu d’eux, je n’aurais pu dire quel était l’objet de la poursuite. Je suivais et pourchassais la figure de la jeune fille. Je ne réussis pas à l’approcher, tant elle était agile, mais, malgré cela, j’en vins rapidement à jouir du mouvement, de l’excitation, des joyeuses figures et des voix rieuses. Le parfum des innombrables fleurs me remplissait de délice et un désir passionné me vint de m’emparer de quelques-unes d’entre elles. J’oubliai la fleur de lotus en pensant à ces autres fleurs et je me précipitai dans le tourbillon de la danse, m’en promettant un grand bouquet quand la danse cesserait ; à ce moment-là je n’avais aucune crainte d’Agmahd ni de son mécontentement, même si ce jardin était à lui. Et tout à coup j’entendis ce cri d’une centaine de voix d’enfants joyeux :
« Il l’a gagnée ! Il l’a gagnée ! »
C’était une balle, une balle dorée et légère, si légère que je pouvais l’envoyer haut, haut dans le ciel ; et cependant, toujours elle retombait dans mes mains soulevées. Je l’avais trouvée à mes pieds quand j’avais entendu les autres crier, et, immédiatement, j’avais compris que la balle était à moi. Maintenant, je voyais qu’il n’y avait personne d’autre près de moi que l’enfant qui avait pris ma fleur de lotus. La fleur n’était plus sur sa robe et je l’avais oubliée. Mais l’enfant souriait et je ris en la voyant. Je lui jetai la balle, et elle me la renvoya d’un bout du jardin à l’autre.
Soudain une cloche sonna, claire et forte dans l’air.
« Venez, dit-elle, c’est l’heure de l’école. » Elle saisit ma main et jeta la balle au loin. Je la regardai avec regret.
« Elle était à moi », dis-je.
« Elle ne vous sera plus utile maintenant, répondit-elle. Il faut que vous gagniez un autre prix. » Nous courûmes la main dans la main, à travers un autre jardin, jusqu’à une grande salle que je n’avais pas encore vue. Les enfants avec lesquels j’avais joué étaient là et beaucoup d’autres encore. L’air était lourd et doux dans cette pièce. Je n’étais pas fatigué, car je m’étais à peine éveillé de mon long sommeil et la matinée était encore fraîche, mais, maintenant que j’étais entré dans cette salle, je me sentais las et ma tête était brûlante.
Presque aussitôt je m’endormis, avec le murmure des voix des enfants autour de moi. Je fus éveillé par un cri semblable à celui que j’avais entendu dans le jardin : « Il l’a gagné ! Il l’a gagné ! »
J’étais debout sur une sorte de trône, un haut siège de marbre et je pouvais entendre ma propre voix dans l’air. J’avais parlé. Les enfants étaient autour de moi, mais ils étaient groupés sur le siège de marbre. Je me souvins que l’enfant qui m’avait amené avait dit que le maître se tenait sur ce trône. Pourquoi donc nous les enfants y étions-nous ? Je regardai et je vis que la salle était pleine de prêtres ! Ils se tenaient à la place des élèves. Ils étaient debout, silencieux, immobiles. J’entendis de nouveau les enfants crier : « Il l’a gagné ! Il l’a gagné ! » Je sautai à bas du trône pris d’une frénésie subite ; je ne savais pas pourquoi. Quand je fus sur le sol je regardai et je vis que les enfants étaient partis. Je n’en voyais plus aucun si ce n’est l’enfant qui m’avait amené. Elle était debout sur le trône, et elle riait et frappait des mains avec joie. Je me demandais ce qui la rendait joyeuse, et, abaissant mon regard, je vis que j’étais debout au milieu d’un cercle de prêtres en robes blanches qui s’étaient prosternés jusqu’à ce que leurs fronts touchassent le sol. Qu’est-ce que cela signifiait ? Je ne pouvais le deviner et restais silencieux en proie à la terreur, quand soudain l’enfant cria, comme répondant à ma pensée : « Ils vous adorent ! »
Mon étonnement à ces paroles ne fut pas plus grand qu’un autre étonnement que j’éprouvai alors car je compris que moi seul entendais sa voix.
L’idylle du Lotus blanc - Livre 1 - Chapitre 8


