CHAPITRE 4 – LA SIGNIFICATION DE LA DOULEUR – Section 4

Une leçon bien nette apprise par tous ceux qui ont souffert intensément nous sera d’une grande utilité dans cette étude. Dans la souffrance aigue, un point est atteint où elle ne se distingue plus de son opposé, le plaisir. Il en est bien ainsi, mais très peu ont l’héroïsme, ou la force, de souffrir à un tel point extrême. Et il est aussi difficile de l’atteindre par l’autre route. Seuls, quelques rares élus ont la capacité gigantesque de jouissance leur permettant de parcourir la voie jusqu’à son autre extrémité. La plupart possèdent juste assez de force pour jouir et devenir esclaves du plaisir. Cependant, l’homme a sans aucun doute en lui-même l’héroïsme nécessaire au grand voyage ; autrement, comment les martyrs auraient-ils pu sourire dans la torture ? Comment se fait-il que le grand pécheur qui ne vit que pour le plaisir finisse par sentir vibrer en lui le souffle divin ?

Dans ces deux cas, la possibilité s’est ouverte de trouver la voie ; mais trop souvent, cette possibilité est détruite par le déséquilibre de la nature ébranlée. Le martyr a acquis la passion de la douleur, et vit dans l’idée de la souffrance héroïque ; le pécheur devient aveuglé par la pensée de la vertu, et l’adore comme une fin, un but, une chose divine en elle-même, alors qu’elle ne peut être divine que parce qu’elle est un fragment du tout infini qui inclut le vice aussi bien que la vertu. Comment est-il possible de diviser l’infini – ce qui est un ? Il est aussi peu raisonnable d’attribuer la divinité à un objet quelconque, que de prélever une coupe d’eau dans la mer et de déclarer que l’océan y est renfermé. Vous ne pouvez diviser l’océan ; l’eau salée fait partie de la mer immense et il doit en être ainsi ; mais cependant, vous ne tenez pas la mer dans votre main. Les hommes désirent si ardemment le pouvoir personnel qu’ils sont prêts à enfermer l’infini dans une coupe, l’idée divine dans une formule, afin de pouvoir s’imaginer qu’ils en ont la possession. Mais ces hommes sont ceux qui ne peuvent s’élever, ni s’approcher des Portes d’Or, car le grand souffle de vie les confond ; ils sont frappés d’horreur en découvrant combien il est puissant. Le fétichiste conserve une image de son idole dans son cœur et brule constamment une bougie devant elle. Elle est sienne, et il se réjouit à cette pensée, même s’il s’incline avec vénération devant elle. Combien d’hommes religieux et vertueux ne sont-ils pas dans ce même état ? Dans le tréfonds de l’âme, la lampe brule devant un dieu familier – une chose possédée par son adorateur, et soumise à lui. Les hommes s’accrochent avec une ténacité désespérée à ces dogmes, à ces lois morales, à ces principes et modes de foi qui sont leurs dieux lares, leurs idoles personnelles. Demandez-leur de faire bruler la flamme éternelle en seule adoration de l’infini et ils se détourneront de vous. Quelle que soit leur façon de mépriser votre protestation, elle laissera en eux un sentiment de vide douloureux. Car l’âme noble de l’homme, ce roi potentiel qui est en nous tous, sait très bien que cette idole familière peut être renversée et détruite à tout moment, qu’elle est en elle-même sans finalité, sans aucune vie réelle ni absolue. Et l’homme s’est réjoui de sa possession, oubliant que toute chose possédée n’est, en vertu des lois immuables de la vie, qu’une possession temporaire. Il a oublié que l’infini est son seul ami ; il a oublié que dans sa gloire réside sa seule demeure – que seul l’infini peut être son dieu. Là, il se sent comme perdu, tandis qu’au milieu des sacrifices qu’il offre à son idole particulière il trouve un lieu pour se reposer un bref instant – et c’est pour cela qu’il s’y accroche désespérément.

Peu ont le courage d’affronter, même progressivement, la grande solitude désolée qui s’étend en-dehors d’eux-mêmes, et qui y demeurera tant qu’ils s’attacheront à la personne qu’ils représentent, le « Moi » qui est pour eux le centre du monde, la cause de toute vie. Dans leur désir ardent d’un Dieu, ils trouvent la raison qui en justifie l’existence ; dans leur désir d’un corps de sensations, et d’un monde pour y gouter le plaisir, réside pour eux la cause de l’univers. Ces croyances peuvent être cachées très profondément sous la surface et s’y trouver en fait, à peine accessibles, mais dans le fait même qu’elles existent git la raison pour laquelle l’homme se tient debout. Pour lui-même, l’homme est lui-même l’infini et le Dieu ; il tient l’océan dans une coupe. Dans cette illusion, il nourrit l’égoïsme qui fait de la vie un plaisir et rend la douleur agréable. Dans cette égoïsme profond résident la cause même et la source de l’existence du plaisir et de la souffrance. Car, si l’homme n’oscillait pas entre les deux, et ne se rappelait pas sans cesse par la sensation qu’il existe, il l’oublierait. Et dans ce fait se trouve la réponse à la question : « Pourquoi l’homme crée-t-il la souffrance pour son propre malheur ? »

Il reste encore à expliquer ce fait étrange et mystérieux que l’homme, en s’illusionnant ainsi, ne fait qu’interpréter la Nature à l’envers et à traduire en termes de mort la signification de la vie. C’est une vérité incontestable que l’homme détient vraiment l’infini en lui-même, et que l’océan est réellement contenu dans la coupe ; mais s’il en est ainsi, c’est tout simplement parce que la coupe est absolument inexistante. Elle n’est qu’une expérience de l’infini, qui n’a aucune permanence et qui est susceptible d’être réduite à néant à tout moment. En prétendant que les quatre murs de sa personnalité sont réels et permanents, l’homme commet la vaste erreur qui l’emprisonne dans une suite prolongée d’incidents malheureux, et intensifie continuellement l’existence de ses formes favorites de sensation. Le plaisir et la douleur deviennent pour lui plus réels que le grand océan dont il est un fragment et où se trouve sa demeure ; sans relâche, il se heurte douloureusement contre ces murs où il ressent la sensation, et son soi minuscule oscille dans la prison qu’il s’est choisie.

Par les Portes d’Or – Prologue
Par les Portes d’Or – CHAPITRE 1 – LA RECHERCHE DU PLAISIR – Section 1
Par les Portes d’Or – CHAPITRE 2 – LE MYSTÈRE DU SEUIL – Section 1
Par les Portes d’Or – CHAPITRE 3 – L’EFFORT INITIAL – Section 1
Par les Portes d’Or – CHAPITRE 4 – LA SIGNIFICATION DE LA DOULEUR – Section 1
Par les Portes d’Or – CHAPITRE 5 – LE SECRET DE LA FORCE – Section 1
Par les Portes d’Or – ÉPILOGUE
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