THÉORIES CONCERNANT LES PHÉNOMÈNES PSYCHIQUES – partie 7
Il fut un temps où on pouvait raisonnablement espérer voir les savants Russes entreprendre avec impartialité et sérieux l’étude de ces phénomènes. Une commission ayant pour président le professeur Mendeleyeff, le savant physicien, avait été nommé par l’Université Impériale de Saint-Pétersbourg. Le programme affiché annonçait une série de quarante séances destinées à éprouver les médiums. On les invita à venir dans la capitale de la Russie, soumettre leurs facultés médiumniques à l’examen. En règle générale, ils refusèrent, sans doute flairant le piège qui leur était tendu. Après huit séances, sous un prétexte futile, au moment même où les manifestations devenaient intéressantes, la Commission, préjugeant la question, publia une décision tout à fait contraire aux prétentions de la médiumnité. Au lieu de suivre des méthodes dignes et scientifiques, on chargea des espions de regarder par les trous des serrures. Le professeur Mendeleyeff déclara dans une conférence publique que le Spiritisme ou toute autre croyance à l’immortalité de l’âme était un mélange de superstition, d’illusion et de fraude. Il ajoutait que toute « manifestation » de ce genre – en y comprenant pensons-nous la lecture de la pensée, la transe et les autres phénomènes psychologiques – devait être, et était en réalité, produite par des appareils ingénieux, un mécanisme caché sous les vêtements des médiums !
Après une pareille marque d’ignorance et de préjugés, M. Butlerof, professeur de chimie à l’Université de Saint-Pétersbourg, et M. Aksakoff, Conseiller d’Etat dans la même ville, qui avaient été invités à assister aux séances du Comité, furent tellement choqués qu’ils se retirèrent. Leurs protestations indignées dans les journaux russes furent appuyées par la plus grande partie de la presse et les sarcasmes ne furent ménagés ni à M. Mendeleyeff ni à son Comité officieux. Le public agit loyalement, en cette circonstance. Cent trente personnes, les plus influentes de la meilleure Société de Saint-Pétersbourg, dont beaucoup n’étant pas Spirites cherchaient simplement à s’instruire, ajoutèrent leurs signatures au bas de cette protestation bien justifiée.
Cette manière de procéder eut des résultats inévitables ; l’attention universelle fut attirée sur le Spiritisme ; des cercles privés s’organisèrent dans tout l’empire ; quelques-uns des journaux les plus libéraux commencèrent à s’occuper du sujet et, au moment où nous écrivons, une nouvelle commission s’organise pour achever l’œuvre interrompue.
Cette commission, naturellement, fera son devoir encore moins que jamais. Elle a un prétexte plus plausible que jamais : l’affaire du médium Slade que le professeur Lankester de Londres prétendait avoir démasqué. II est vrai qu’au témoignage d’un savant et de son ami, MM. Lankester et Donkin, le médium accusé opposait celui de MM. Wallace, Crookes et d’une foule d’autres, ce qui réduit à néant l’accusation uniquement fondée sur des preuves douteuses et le parti pris. C’est ce que déclare, avec beaucoup d’à propos le « Spectator » de Londres :
« C’est pure superstition d’affirmer que nous connaissons si bien les lois de la nature, que des faits, soigneusement examinés par un observateur expérimenté, doivent être mis de côté, comme indignes de créance, uniquement parce qu’à première vue ils ne cadrent pas avec nos connaissances précises. Assumer comme semble le faire le Professeur Lankester que, parce qu’on trouve abondance de fraude et de crédulité dans de tels cas – ce qui est certainement vrai dans toutes les maladies nerveuses, aussi – que la fraude et la crédulité doivent expliquer toutes les déclarations, soigneusement attestées, d’observateurs précis et consciencieux, serait scier toutes les branches de l’arbre du savoir sur lesquelles repose nécessairement la science inductive, ce serait jeter à bas le tronc lui-même. »
Mais tout cela n’est-il pas indifférent à nos savants ? Le torrent de superstition qui, selon eux, emporte des millions de claires intelligences, dans son cours impétueux, n’est pas pour les atteindre. Le déluge moderne du Spiritisme ne peut affecter leur esprit fort. Les vagues bourbeuses de l’inondation feront rage autour d’eux, sans même mouiller la semelle de leurs bottes. Ce doit être seulement son obstination traditionnelle qui aveugle le Créateur et l’empêche de confesser le peu de chance qu’ont ses miracles de tromper aujourd’hui les savants de profession ? A notre époque, Il devrait même connaître, pour en tenir compte, ce qu’ils ont décidé d’inscrire sur les portes de leurs universités et de leurs collèges :
De par la science, défense à Dieu,
De faire miracle en ce lieu (224).
Les Spirites infidèles et les Catholiques Romains semblent, cette année, s’être ligués contre les prétentions iconoclastes du matérialisme. Les progrès du scepticisme ont accentué, dernièrement, un égal progrès de la crédulité. Les champions des miracles « divins » de la Bible font concurrence aux panégyristes des phénomènes médiumniques et le moyen âge revit au XIXème siècle. Une fois de plus, nous voyons la Vierge Marie reprendre sa correspondance épistolaire avec les fidèles enfants de son église. Tandis que les « Guides angéliques » écrivent des messages aux Spirites par l’intermédiaire des médiums, la « Mère de Dieu » laisse tomber des lettres, directement, du Ciel sur la terre. Le sanctuaire de Lourdes s’est changé en un cabinet spirite de « matérialisation », tandis que les cabinets des médiums populaires américains sont transformés en sanctuaires sacrés où Mahomet, l’évêque Polk, Jeanne d’Arc et d’autres esprits aristocratiques ayant franchi le « fleuve noir », « se matérialisent » en pleine lumière. Et, si l’on peut voir la Vierge Marie faisant sa promenade quotidienne dans les bois autour de Lourdes, avec une forme humaine, pourquoi pas l’apôtre de l’Islam et le défunt Evêque de la Louisiane ? Ou ces deux « miracles » sont possibles, ou ces deux sortes de manifestations, la « divine » comme la « spirite », sont d’insignes impostures. Le temps seul prouvera ce qu’il en est. Mais, d’ici là, la science refusant de prêter sa lampe magique pour éclairer ces mystères, le commun des mortels doit marcher à tâtons, au risque de s’embourber.
Les récents « miracles » de Lourdes ont été défavorablement appréciés par les journaux de Londres. Aussi Mgr Capel a communiqué au Times les idées de l’Eglise Romaine à ce sujet : « Pour les cures miraculeuses, je renverrai vos lecteurs à l’ouvrage si calme et si judicieux du docteur Dozous : La grotte de Lourdes. L’auteur est un éminent praticien, résidant dans le pays, inspecteur des épidémies pour son arrondissement, médecin légiste du Tribunal. Il décrit avec force détails un grand nombre de cures miraculeuses qu’il déclare avoir étudiées avec une minutieuse persévérance. Son récit est précédé des réflexions suivantes : « J’affirme que ces cures opérées au sanctuaire de Lourdes, au moyen de l’eau de la fontaine, ont un caractère surnaturel bien établi pour les hommes de bonne foi. Sans ces cures, je l’avoue, mon esprit, peu enclin à accepter les miracles d’aucune sorte, n’aurait accepté qu’à grande peine même ce fait (celui de l’apparition) si remarquable soit-il à bien des égards. Mais les cures, dont si souvent je fus l’un des témoins oculaires, ont éclairé mon esprit. Je ne puis méconnaître l’importance des visites de Bernadette à la grotte ni la réalité des apparitions dont elle a été favorisée ». Le témoignage d’un docteur distingué qui, dès le début, a soigneusement observé Bernadette qui, même, a contrôlé les cures miraculeuses opérées à la grotte, est digne d’être, pour le moins, pris en sérieuse considération. Je puis ajouter que les innombrables personnes qui viennent à la grotte ont des mobiles divers : faire acte de contrition pour leurs péchés, croître en piété, prier pour la régénération de leur patrie, affirmer publiquement leur foi dans le Fils de Dieu et dans sa Mère Immaculée. Beaucoup viennent aussi pour guérir leurs maladies corporelles et d’après la déclaration de témoins oculaires, plusieurs retournent chez eux affranchis de leurs souffrances. Accuser d’incrédulité, comme le fait votre article, ceux qui font également usage des eaux thermales des Pyrénées n’est guère raisonnable. C’est comme si vous accusiez d’incrédulité le magistrat condamnant certains individus pour avoir négligé de recourir à l’assistance d’un médecin. Je fus obligé, pour raison de santé, de passer à Pau les hivers de 1860 à 1867. J’eus ainsi l’occasion de faire une enquête minutieuse sur l’apparition de Lourdes. J’interrogeai souvent et longtemps Bernadette, je fis de quelques-uns des miracles un examen très approfondi. Voici ma conviction : s’il est des faits qui doivent être admis sur des témoignages humains, l’apparition de Lourdes a tous les droits imaginables pour être admise comme un fait incontestable. Néanmoins, elle ne constitue pas un article de foi catholique. Par conséquent, tout fidèle peut l’accepter ou la rejeter sans encourir ni louange ni blâme à cet égard. »
Que le lecteur veuille bien ne pas perdre de vue la phrase imprimée par nous en italiques. Cette phrase établit clairement que l’Eglise Catholique malgré son infaillibilité, malgré la franchise postale dont elle jouit avec le Ciel, accepte volontiers le témoignage humain de validité des miracles divins. Revenons, maintenant, aux opinions émises par M. Huxley dans ses récentes conférences sur l’évolution, faites à New-York. Il nous dit : C’est sur le « témoignage historique des hommes que repose la plus grande partie de nos connaissances en ce qui concerne les faits du passé. » Dans une conférence sur la biologie, il a dit : « …Tout homme aimant la vérité doit désirer ardemment que soit formulée toute critique juste et bien fondée. Mais il est essentiel que le critique connaisse le sujet qu’il traite. » Cet auteur devrait toujours se répéter cet aphorisme lorsqu’il entreprend de se prononcer sur des sujets psychologiques. Ajoutons-le à ses idées précédemment exprimées. Quel meilleur terrain pour nous mesurer avec lui pourrait-on demander ?
D’un côté, un représentant du matérialisme, de l’autre, un prélat catholique émettent des opinions identiques sur le témoignage humain qui suffit à leurs yeux pour démontrer les faits qu’il convient à chacun d’eux de croire, selon ses préjugés.
Les adeptes de l’occultisme ou même les Spirites n’ont donc plus maintenant besoin d’étayer, par des confirmations nouvelles, l’argument qu’ils ont invoqué si longtemps avec tant de persévérance, c’est-à-dire que les phénomènes psychologiques des thaumaturges anciens et modernes étant surabondamment prouvés par les témoignages des hommes doivent être acceptés comme des faits. Puisque l’Eglise et la Faculté ont fait appel au témoignage humain, elles ne peuvent plus refuser le même recours au reste de l’humanité. Un des fruits de la récente agitation occasionnée à Londres par les phénomènes médiumniques fut l’expression de quelques opinions extrêmement libérales dans la presse profane. Le London Daily News en 1876 déclare : « En tout cas, nous sommes d’avis qu’il faut accorder au Spiritisme une place parmi les croyances tolérées et par conséquent le laisser tranquille. Il compte beaucoup de fidèles aussi intelligents que la plupart d’entre nous. Un vice palpable et manifeste dans les preuves dont dépend la conviction aurait été pour eux, depuis longtemps, palpable et manifeste. Quelques-uns des hommes les plus sages du globe ont cru aux fantômes. Ils auraient persisté dans leur croyance, quand bien même, l’une après l’autre, cinq ou six personnes auraient été reconnues coupables d’avoir effrayé les gens avec de pseudo-revenants. »
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