RESULTATS COMPARES DU BOUDDHISME ET DE LA CHRETIENTE – partie 12
Inutile de demander à ses antagonistes ce que le christianisme est en train de faire de l’Inde anglaise. Le capitaine O’Grady, ex fonctionnaire anglais nous dit : « Le Gouvernement anglais commet une action honteuse en transformant les sobres indigènes de l’Inde en une nation d’ivrognes. Et cela par pure cupidité. La religion des Hindous aussi bien que celle de Mahomet prohibe l’usage des liqueurs fortes. Mais… la boisson devient de jour en jour plus fréquente… Ce que le maudit trafic de l’opium imposé à la Chine par la rapacité anglaise, a fait pour cet infortuné pays, la vente des liqueurs fortes par le gouvernement va probablement le faire pour l’Inde. Car c’est un monopole du Gouvernement, à peu près du même modèle que le monopole gouvernemental du tabac en Espagne… Les domestiques indigènes des familles européennes vivant en dehors de la maison deviennent généralement des ivrognes invétérés… Les domestiques intérieurs ont en général, horreur de l’ivrognerie et en cela ils sont infiniment plus respectables que leurs maîtres… tout le monde est adonné à la boisson… les évêques, les prêtres, tous, jusqu’aux demoiselles fraîchement débarquées de leurs pensionnats. »
Voilà, certes, les « bénédictions » que la religion chrétienne moderne apporte aux « pauvres païens » avec ses Bibles et ses Catéchismes. Le rhum et l’abâtardissement en Hindoustan ; l’opium en Chine ; le rhum et les désordres impurs à Tahiti ; et pire que tout, l’exemple de l’hypocrisie dans la religion ; un athéisme et un scepticisme pratiques, qui puisqu’ils semblent assez bons pour les gens civilisés, peuvent bien, avec le temps, l’être également pour ceux que la théologie n’a que trop maintenus sous un joug écrasant. D’autre part, tout ce qui est noble, spirituel, élevé dans l’ancienne religion est répudié s’il n’est pas délibérément falsifié.
Prenez saint Paul, par exemple, et lisez le peu qui reste d’original dans les écrits qu’on attribue à cet homme courageux, honnête et sincère, et voyons si nous y trouvons une seule expression pour démontrer que saint Paul reconnaissait dans le mot Christ autre chose que l’idéal abstrait de la divinité personnelle latente dans chaque homme. Pour Paul, le Christ n’est point un personnage, mais une idée incorporée. « Si un homme est en Christ, il est une nouvelle création », il est né de nouveau, comme après l’initiation, car le Seigneur est esprit – l’esprit de l’homme. Paul était le seul de tous les apôtres qui eût compris les idées secrètes à la base des enseignements de Jésus, bien que ne l’ayant jamais rencontré. Mais Paul était passé par l’initiation ; et, désireux d’inaugurer une nouvelle et large réforme, qui embrasserait l’humanité entière, il éleva sa doctrine en toute sincérité bien au-dessus de la sagesse des âges, au-dessus des anciens Mystères et de la révélation ultime des époptae. Ainsi que le prouve avec beaucoup de raison le professeur A. Wilder, dans divers articles, ce ne fut pas Jésus, mais bien Paul le véritable fondateur du christianisme. « Ce fut à Antioche que, pour la première fois, les disciples furent appelés chrétiens », disent les Actes des Apôtres XI, 26. « Les hommes comme Irenee, Epiphane et Eusebe ont transmis à la postérité une réputation de mensonge et de pratiques malhonnêtes ; et le cœur se serre aux récits des crimes commis pendant cette période », écrit cet auteur dans un récent article (390d). « N’oublions pas, ajoute-t-il, que lorsque les Musulmans envahirent la Syrie et l’Asie Mineure pour la première fois, ils furent accueillis avec joie par les Chrétiens de ces contrées, comme des libérateurs de l’oppression intolérable des autorités gouvernantes de l’Eglise. »
Mahomet ne fut jamais considéré comme un dieu, et il ne l’est pas non plus aujourd’hui ; néanmoins, sous l’empire de son nom, des millions de Musulmans ont servi leur Dieu avec une ardeur qui n’a jamais été égalée par les sectaires chrétiens. Qu’ils aient lamentablement dégénéré depuis l’époque de leur prophète, ne change rien à la chose elle-même, mais prouve, au contraire, la prépondérance de la matière sur l’esprit dans le monde entier. En outre ils n’ont pas dégénéré de leur foi primitive plus que les chrétiens eux-mêmes. Pourquoi, alors, Jésus de Nazareth, mille fois plus grand, plus noble et moralement plus élevé que Mahomet, ne serait-il pas vénéré et suivi pratiquement par les chrétiens, au lieu d’être aveuglément et stérilement adoré, comme un dieu, et invoqué à la façon de certains bouddhistes, qui tournent leur moulin à prières. Nul ne doute aujourd’hui que cette religion ne soit devenue stérile, et qu’elle ne mérite pas plus le nom de christianisme que le fétichisme des Kalmouks ne mérite celui de la philosophie prêchée par Bouddha. « On ne devrait pas nous imputer la croyance, dit le Dr Wilder, que le christianisme moderne ait un rapport quelconque avec la religion prêchée par Paul. Il manque de sa largeur de vues, de son sérieux, de sa subtile perception spirituelle. Subissant l’influence des nations qui la professent, il présente autant de formes qu’il y a de races. Il est en Italie et en Espagne une chose, mais il diffère grandement en France, en Allemagne, en Hollande, en Suède, en Grande-Bretagne, en Russie, en Arménie, au Kurdistan et en Abyssinie. Comparé aux cultes qui l’ont précédé, le changement semblerait être plus dans le nom que dans l’essence. Les hommes s’étaient couchés païens et réveillés chrétiens. En ce qui concerne le Sermon sur la Montagne, ses doctrines principales sont plus ou moins répudiées par chaque communauté chrétienne de quelque importance. La barbarie, l’oppression et la cruauté des punitions sont aussi communes aujourd’hui qu’à l’époque du paganisme.
« Le christianisme de Pierre n’existe plus ; il a été supplanté par celui de Paul, et celui-ci, à son tour, s’est fondu dans les autres religions mondiales. Lorsque l’humanité sera éclairée, ou que les races barbares auront été remplacées par celles d’instincts et de sentiments plus nobles, les excellences idéales deviendront des réalités.
« Le Christ de Paul est une énigme qui demande les plus grands efforts pour être résolue. Il était quelque chose d’autre que le Jésus des Evangiles. Paul méprisait leurs généalogies interminables, l’auteur du IVème Evangile, lui-même gnostique d’Alexandrie, décrit Jésus comme ce que nous appellerions aujourd’hui, un esprit divin « matérialisé ». Il était le Logos, ou la Première Emanation – le Métathron… La mère de Jésus, de même que la princesse Maya, Danaé, ou peut-être Périktioné, avait donné naissance, non à un enfant de l’amour, mais à un rejeton divin. Aucun Juif d’une secte quelconque, aucun apôtre, aucun croyant primitif, n’a jamais mis en avant une pareille idée. Paul parle du Christ comme d’un personnage plutôt que d’une personne. Les leçons sacrées des assemblées secrètes personnifiaient souvent la bonté et la vérité divines sous une forme humaine, sujette aux passions et aux appétits humains, mais leur étant supérieure ; et cette doctrine émergeant de la crypte, fut accaparée par des gens d’église et les esprits grossiers comme celle d’une conception immaculée et d’une incarnation divine. »
Dans le vieux livre, publié en 1693, œuvre du sieur de la Loubère, ambassadeur de France auprès du roi de Siam, nous trouvons de nombreux faits fort intéressants au sujet de la religion siamoise. Les observations du caustique français sont si à propos, que nous donnons, ci-après, ses appréciations sur le sauveur siamois – Sommona-Cadom.
« Bien qu’ils prétendent que la naissance de leur sauveur ait été miraculeuse, ils n’hésitent pas à lui reconnaître un père et une mère (391d). Sa mère, dont le nom se trouve dans quelques livres Balie (Pali ?) s’appelait, disent-ils, Maha MARIA, qui signifie, parait-il, la grande Marie, car Maha veut dire grand. Quoi qu’il en soit, cela ne cesse d’attirer l’attention des missionnaires, et a, peut-être, donné l’occasion aux Siamois de croire que Jésus étant le fils de Marie, il était le frère de Sommona-Cadom et que, ayant été crucifié, il était le méchant frère qu’ils attribuent à SommonaCadom, sous le nom de Thevetat, et ainsi, disent-ils, fut puni en enfer, sa punition participant du supplice de la croix… Les Siamois attendent la venue d’un autre Sommona-Cadom, c’est-à-dire, d’un autre homme miraculeux comme lui, auquel ils ont déjà donné le nom de Pronarote, et dont Sommona a annoncé la naissance. Il fit toutes sortes de miracles… Il avait deux disciples, représentés debout de chaque côté de son idole, un à droite et l’autre à gauche… le premier se nomme Pra-Magla, et l’autre Pra-Scaribout… Le père de Sommona-Cadom était, toujours suivant ce livre Balie, un roi de Teve Lanca, c’est-à-dire de Ceylan. Mais les livres Balie ne portant aucune date, ni le nom de l’auteur n’ont pas plus de valeur que toutes les traditions dont l’origine est inconnue (392d).
Ce dernier argument est aussi mal avisé qu’il est naïf. Nous ne connaissons pas de livre, dans le monde entier, dont l’authenticité soit moins établie en tant que date, noms d’auteurs ou traditions, que notre Bible chrétienne. Dans ces conditions les Siamois ont autant de raison pour croire à leur Sommona-Cadom miraculeux, que les chrétiens à leur Sauveur de naissance miraculeuse. Ceux-ci n’ont, en outre, pas plus de droit d’imposer leur religion aux Siamois chez eux, ou à n’importe quel autre peuple, contre leur volonté, que les prétendus païens « de forcer à la pointe de l’épée la France ou l’Angleterre à se convertir au Bouddhisme ». Un missionnaire bouddhiste, même dans la libre Amérique, risquerait fort d’ameuter la foule contre lui, mais cela n’empêche pas les missionnaires de diffamer ouvertement la religion des Brahmanes, des Lamas et des Bonzes, et ceux-ci ne sont pas toujours libres de leur répondre. C’est ce qu’on appelle répandre la bienfaisante lumière du christianisme et de la civilisation, sur les ténèbres du paganisme !
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