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PHÉNOMÈNES ET FORCES – partie 6

Il y a des années, le vieux philosophe allemand, Schopenhauer, écartait, en même temps, cette force et la matière ; et, depuis la conversion de M. Wallace, ce grand anthropologiste a, évidemment, adopté sa manière de voir. La doctrine de Schopenhauer voit uniquement dans l’univers la manifestation de la volonté. Toute force dans la nature est également un effet de la volonté représentant un degré plus ou moins grand de son objectivité. C’est ce qu’enseignait Platon, selon qui, toute chose visible était créée ou évoluée par la VOLONTÉ invisible et éternelle, et à sa guise. Notre ciel, dit-il, a été coulé dans le moule du « Monde Idéal », contenu, comme tout le reste, dans la dodécahédren, le type géométrique adopté par la Divinité (123). Pour Platon, l’Être Primaire est une émanation de l’Esprit Démiurgique (Nous) qui, de toute éternité, contient « l’idée » du « monde à créer », et qui tire cette idée de lui-même (124).

Les lois de la nature sont les relations établies de cette idée avec les formes de ses manifestations ; « ces formes », dit Schopenhauer, « sont le temps, l’espace et la causalité. À travers le temps et l’espace, l’idée varie dans ses innombrables manifestations ».

Ces idées sont loin d’être nouvelles, et n’étaient pas originales même chez Platon. Voici ce que nous lisons dans les Oracles Chaldéens (125) : « L’œuvre de la nature est coexistante avec la Lumière intellectuelle spirituelle du Père (νοέρψ). C’est en effet l’âme (οuхŕ) qui embellissait le grand ciel et qui l’embellit d’après le Père ».

« Le monde incorporel était déjà terminé, son siège étant dans la Raison Divine », dit Philon (126) qu’on accuse à tort d’avoir déduit sa philosophie de celle de Platon.

Dans la Théogonie de Mochus, nous avons en premier lieu l’Æter, puis l’air, les deux principes desquels naît Ulom, l’intelligible (voητος) Dieu, l’univers matériel visible (127).

Dans les Hymnes Orphiques, l’Eros Phanès sort de l’Œuf Spirituel, fécondé par les vents Æthériques : le Vent étant « l’Esprit de Dieu » qui, selon la tradition, se meut dans l’Ether, « planant sur le Chaos », « l’Idée » Divine. Dans le Kathopanishad hindou, Pourousha, l’Esprit Divin, déjà, précède la matière originelle : de son union naît la grande âme du Monde, « Maha-Atma, Brahm, l’Esprit de Vie (128) ». Ces dernières appellations sont celles adoptées par les théurges et les cabalistes : Âme Universelle, Anima mundi, Lumière astrale.

Pythagore rapporta ses doctrines des sanctuaires d’Orient et Platon les compila, pour les esprits non initiés, sous une forme plus intelligible que les nombres mystérieux du sage dont il avait entièrement adopté les doctrines. Ainsi, le Cosmos, pour Platon est « le Fils » dont le père et la mère sont la Pensée Divine et la Matière (129).

« Les Égyptiens », dit Dunlap (130), distinguaient les deux Horus, l’aîné et le cadet : l’aîné, frère d’Osiris ; le cadet, fils d’Osiris et d’Isis. Le premier correspond à l’Idée du monde confinée dans l’Esprit du Démiurge, « né dans les ténèbres avant la création du monde ». Le second Horus est cette « Idée », sortant du Logos, se revêtant de matière et prenant une existence réelle (131).

C’est « le Dieu du monde, éternel, infini, vieux et jeune, d’une forme sinueuse », selon les Oracles Chaldéens (132).

Cette « forme sinueuse » est une figure pour exprimer le mouvement vibratoire de la Lumière Astrale que les prêtres anciens connaissaient parfaitement, bien qu’au sujet de l’éther ils aient pu différer d’opinion avec les savants modernes. Ils plaçaient, en effet, l’Æther dans l’Idée Eternelle pénétrant l’univers, ou la Volonté qui devient Force pour créer ou organiser la matière.

« La volonté, dit Van Helmont, est la première des puissances. C’est par la volonté du Créateur que toutes choses ont été créées et mises en mouvement… La volonté est la propriété de tous les êtres spirituels et elle s’exerce en eux d’autant plus activement qu’ils sont plus dégagés de la matière ». Et Paracelse « le divin », comme on l’a appelé, renchérit sur le même sujet : « La foi doit fortifier l’imagination car la foi engendre la volonté… Une volonté ferme est le commencement de toutes les opérations magiques… C’est parce que les hommes ne conçoivent pas et ne croient point parfaitement aux résultats, que les arts sont incertains alors qu’ils pourraient avoir une certitude parfaite ».

L’incrédulité, le scepticisme, c’est le pouvoir contraire. À force égale, il peut seul tenir l’autre en échec le neutralisant même, parfois, complètement. Les spirites ne doivent donc pas être étonnés si la présence de quelques forts sceptiques, si l’opposition déclarée aux phénomènes, si l’effort inconscient de volontés s’exerçant en sens inverse gênent et souvent même arrêtent entièrement les manifestations. S’il n’est pas au monde de force consciente qui n’en puisse trouver une autre pour lui résister et même pour la contre-balancer, quoi de surprenant à ce que la force passive et inconsciente d’un médium soit, tout à coup, paralysée dans ses effets par une force opposée bien qu’également inconsciente ? Les professeurs Faraday et Tyndall se vantaient de ce que, dans un cercle, leur présence arrêtait immédiatement toute manifestation. Ce fait aurait dû suffire à prouver aux savants qu’il y avait dans ces phénomènes une force digne d’attirer leur attention. Comme savant, le professeur Tyndall était peut-être le personnage le plus important du cercle parmi ceux qui étaient présents à la séance. Comme observateur averti qu’un médium tricheur aurait eu de la peine à tromper, peut-être n’était-il pas plus habile, peut-être même l’était-il moins que d’autres assistants. Si les manifestations avaient constitué des fraudes assez ingénieuses pour tromper les autres, sa présence n’aurait rien arrêté. Quel médium a jamais pu se vanter de produire, les phénomènes que produisait Jésus et, après lui, l’apotre Paul ? Or, Jésus, lui-même, s’est trouvé dans des cas où une force inconsciente de résistance paralysait entièrement le courant pourtant si bien dirigé de sa volonté : « et il ne fit point d’œuvres, en ce lieu, à cause de leur incrédulité ».

Il y a un reflet de chacune de ces idées dans la philosophie de Schopenhauer. Nos savants « investigateurs » pourraient consulter ses œuvres avec profit. Ils y trouveraient bien des hypothèses étranges fondées sur des idées anciennes, des spéculations sur les « nouveaux » phénomènes qui sont peut-être aussi raisonnables que toute autre et ils s’épargneraient ainsi l’inutile peine d’inventer de nouvelles théories. Forces psychiques ou ecténiques, idéo-moteur, forces électro-biologiques, pensée latente, et même cérébration inconsciente ; toutes ces théories se résument en deux mots : LUMIÈRE ASTRALE des cabalistes.

Les théories et les opinions hardies exprimées dans les œuvres de Schopenhauer diffèrent complètement de celles de la majorité de nos savants orthodoxes. « En réalité, remarque cet audacieux penseur, il n’y a ni matière ni esprit. La tendance à la gravitation dans une pierre est aussi inexplicable que la pensée dans le cerveau humain. Si la matière peut – personne ne sait pourquoi – tomber sur la terre, elle peut donc aussi penser sans qu’on sache pourquoi. Même en mécanique, dès que nous dépassons la limite de ce qui est purement mathématique, dès que nous touchons à l’inscrutable : l’adhérence, la gravitation et le reste ; nous nous trouvons en présence de phénomènes aussi mystérieux pour nos sens que la VOLONTÉ et la PENSÉE, dans l’homme ; nous sommes en présence de l’incompréhensible et c’est le cas pour chacune des forces de la nature. Où donc est cette matière que, tous, vous prétendez si bien connaître ? Celle qui vous est si familière que vous en tirez vos conclusions et vos explications et lui attribuez tout ?… Notre raison, nos sens ne parviennent à percevoir que le superficiel et non pas à comprendre la véritable substance des choses. Telle était l’opinion de Kant. Si vous considérez qu’il existe dans la tête de l’homme une sorte d’esprit, vous êtes, dès lors, obligé de l’admettre dans la pierre. Si votre matière morte et passive est capable de manifester une tendance à la gravitation, ou, comme l’électricité peut attirer, repousser, émettre des étincelles, alors tout comme le cerveau, elle peut aussi penser. Bref, chaque parcelle du prétendu esprit peut être remplacée par son équivalent de matière et chaque parcelle de matière par son équivalent d’esprit. Ce n’est donc pas la division cartésienne de toutes choses en matière et esprit qu’on peut trouver philosophiquement correcte. Pour être exacts, il nous faut diviser toutes choses en volonté et manifestation ce qui est bien différent parce qu’ainsi chaque chose se trouve spiritualisée. Tout ce qui, dans le premier cas, est objectif et réel – corps et matière – est transformé en représentation et toute manifestation en volonté (133) ».

Ces opinions confirment ce que nous avons dit au sujet des noms différents donnés à une même chose. Les adversaires se battent pour des mots. Appelez les phénomènes force, énergie, électricité, ou magnétisme, volonté ou puissance de l’esprit, il s’agira toujours d’une manifestation partielle de l’âme désincorporée ou encore emprisonnée pour un temps dans son corps, d’une portion de cette VOLONTÉ intelligente, toute puissante et individuelle, pénétrant la nature entière, connue sous le nom de DIEU parce que le langage humain est insuffisant pour exprimer correctement les images psychologiques.

Les idées de quelques-uns de nos lettrés au sujet de la matière sont, pour les cabalistes, erronées à beaucoup d’égards. Hartmann dit qu’elles sont « un préjugé instinctif ». Bien plus, il démontre qu’aucun expérimentateur n’a rien à faire avec la matière proprement dite. C’est aux forces en lesquelles il la divise qu’il aura affaire. Les effets visibles de la matière ne sont que des effets de force. Sa conclusion est que ce qu’on appelle, actuellement, matière, n’est qu’un agrégat de forces atomiques exprimé par le mot matière. En dehors de cela le mot « matière » est pour la science, vide sens. Nos spécialistes, physiciens, physiologistes, chimistes avouent loyalement qu’ils ne savent rien de la matière et pourtant ils la déifient (134). Chaque nouveau phénomène qu’ils se voient dans l’impossibilité d’expliquer est trituré par eux, métamorphosé en un encens qu’ils brûlent sur l’hôtel de la déesse, patronne des savants modernes.

Nul ne peut traiter ce sujet mieux que ne le fait Schopenhauer dans la Parerga. C’est là qu’il discute longuement le magnétisme animal, la clairvoyance, les cures sympathiques, la seconde vue, la magie, les présages, les fantômes et d’autres sujets spirituels. « Toutes ces manifestations », dit-il, « sont les branches d’un seul et même arbre. Elles nous fournissent la preuve irrécusable de l’existence d’une chaîne d’êtres fondée sur un ordre différent de cette nature dont la fondation est les lois de l’espace, du temps et de l’adaptabilité. Cet autre ordre des choses est bien plus profond car il est l’ordre direct et originaire. Les lois ordinaires de la nature qui sont de pure forme, n’ont pas de prise sur lui. Aussi, sous l’influence de son action immédiate, le temps et l’espace n’ont plus le pouvoir de séparer les individus. La séparation des formes n’est plus une barrière infranchissable pour échanger leurs pensées, ou faire agir directement leur volonté. D’où la possibilité de changements par un procédé tout à fait différent de la causalité physique. La manifestation de la volonté exercée d’une façon particulière va agir – en dehors même de l’individu. Par conséquent, les caractères propres de toutes ces manifestations sont la visio in distante et actio in distante (vision et action à distance) dans leurs relations avec le temps aussi bien qu’avec l’espace. Une telle action à distance est justement ce qui constitue le caractère fondamental de ce qu’on appelle magique. Telle est, en effet, l’action immédiate de notre volonté, une action libérée des conditions causales de l’action physique, c’est-à-dire du contact ».

« En outre, poursuit Schopenhauer, ces manifestations nous offrent une contradiction substantielle et parfaitement logique du matérialisme et même du naturalisme, car à la clarté de ces manifestations, l’ordre des choses dans la nature que ces deux philosophies essaient de nous présenter comme absolu, comme le seul vrai, cet ordre nous apparaît au contraire comme simplement phénoménal et superficiel : il renferme en lui-même une substance de choses à part, tout à fait indépendante de ses propres lois. C’est ainsi que ces manifestations – du moins à un point de vue purement philosophique – sont, sans conteste, les plus importantes parmi tous les faits qui s’offrent à nous dans le domaine de l’expérience. C’est donc un devoir, pour les savants, de les étudier (135) ».

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