PHÉNOMÈNES ET FORCES – partie 10
À ces assertions on pourrait, peut-être, opposer un fait bien connu des spirites. L’auteur du présent livre a certifié publiquement avoir vu de ces formes matérialisées. Nous l’avons certainement fait et nous sommes prêts à répéter ce témoignage. Nous avons reconnu dans ces formes la représentation visible de connaissances, d’amis et même de parents. Nous avons, en compagnie d’autres nombreux spectateurs, entendu ces apparitions prononcer des mots, en des langues qui, non seulement n’étaient pas familières au médium ni à aucune des personnes présentes, nous exceptée, mais qui étaient encore étrangères pour presque tous sinon pour tous les médiums d’Amérique et d’Europe : en effet, c’étaient les idiomes de tribus et de peuples d’Orient. À ce moment, ces cas furent considérés, avec raison, comme une preuve concluante de la médiumnité réelle du fermier illettré de Vermont, qui était dans le « cabinet ». Néanmoins ces formes n’étaient pas les personnes qu’elles paraissaient être. C’était tout simplement leur portrait statue, construit, animé et mû par les Elémentaires. Si, jusqu’à présent, nous n’avons pas élucidé ce point c’est parce que le public spirite n’était pas préparé, à cette époque-là, même pour prêter l’oreille à cette proposition fondamentale : il y a des esprits élémentaux et des esprits élémentaires. Depuis lors, le sujet a été entamé et discuté, plus ou moins largement. Il est donc moins dangereux de lancer sur l’Océan tourmenté de la critique la philosophie séculaire des sages de l’antiquité : l’esprit public a été quelque peu préparé à examiner la question avec une impartiale attention. Deux années d’agitation ont produit un changement très marqué en mieux.
Pausanias écrit que quatre cents ans après la bataille de Marathon, il était encore possible, sur l’emplacement où elle s’était livrée, d’entendre les hennissements des chevaux et les cris poussés par les ombres des combattants. En supposant que les spectres des soldats morts fussent leurs esprits véritables, ils avaient l’apparence « d’ombres » et non point d’hommes matérialisés. Qui – ou quoi – produisait alors le bruit du hennissement des chevaux ? Des « esprits » équins ? Et si on déclare qu’il n’est pas vrai que les chevaux aient des « esprits » – certes, ni les zoologistes, ni les physiologistes, ni les psychologues, ni même les spirites ne pourraient le prouver ou prouver le contraire, faudra-t-il, en ce cas, attribuer à des « âmes humaines immortelles » ces hennissements des chevaux de Marathon pour rendre la scène plus vivante et plus dramatique ? Des fantômes de chiens, de chats et d’autres animaux ont été fréquemment vus et, à cet égard, le témoignage universel est aussi concluant que celui concernant les apparitions humaines. Qui personnifie ou quoi, si l’on peut s’exprimer ainsi, le fantôme d’un animal mort ? S’agirait-il encore d’esprits humains ? La question ainsi posée ne laisse point subsister de doute ; il faut admettre que les animaux ont un esprit et une âme qui leur survivent, comme les nôtres, ou comme Porphyre, qu’il existe dans le monde invisible une classe de démons malicieux et badins, être intermédiaires entre les hommes et les « dieux », esprits qui se complaisent à apparaître sous toutes les formes imaginables, depuis la forme humaine jusqu’à celle du plus infime des animaux (143).
Avant de nous hasarder à décider si les formes astrales d’animaux, très fréquemment vues et universellement attestées, sont les esprits de ces animaux morts, étudions soigneusement leur conduite. Ces spectres agissent-ils conformément aux habitudes des animaux vivants, déploient-ils le même instinct qu’on leur a connu ? Les bêtes de proie guettent-elles leurs victimes, les animaux timides fuient-ils devant l’homme ? Ou bien, au contraire, ces spectres font-ils preuve d’une malveillance, d’une disposition à tourmenter tout à fait étrangère à leur nature ? Nombreuses sont les victimes de leurs obsessions : rappelons les persécutés de Salem et d’autres cas de sorcellerie historiques. On affirme y avoir vu des chiens, des chats, des pourceaux et d’autres animaux, envahir la chambre de leurs victimes qu’ils mordaient, dont ils piétinaient les corps endormis. Ils leur parlaient aussi et, souvent, les incitaient au suicide ou à d’autres crimes. Dans le cas avéré d’Elisabeth Erlinger, mentionné par le Dr Kerner, l’apparition de l’ancien prêtre de Wimmenthal (144) était accompagnée par un gros chien noir qu’il appelait son père. Ce chien, en présence de nombreux témoins, bondissait sur les lits de tous les prisonniers. Une autre fois, le prêtre apparut avec un agneau, quelquefois aussi avec deux. Presque tous les accusés de Salem l’étaient par les voyantes de tramer et comploter de mauvaises actions avec des oiseaux jaunes qui venaient se percher sur leur épaule ou sur les solives au-dessus de leurs têtes (145). Et, à moins de révoquer en doute le témoignage de milliers de spectateurs, dans toutes les parties du monde, et à toutes les époques, et d’accorder le monopole de la voyance aux médiums modernes, il faut admettre que les spectres d’animaux apparaissent vraiment et manifestent tous les traits les plus dépravés de la nature humaine sans appartenir eux-mêmes à la race humaine. Que peuvent-ils donc être sinon des élémentaux ?
Descartes fut un des rares qui crût et osât dire que nous sommes redevables à la médecine occulte de découvertes « destinées à étendre le domaine de la philosophie ». Brierre de Boismont non seulement partagea ces espérances, mais il avoua ouvertement sa sympathie pour le « surnaturalisme » qu’il considère comme « la grande croyance » universelle. « … Nous pensons, avec Guizot, dit-il, que l’existence de la société est intimement liée à cette croyance. C’est en vain que la raison moderne rejette le surnaturel : malgré son positivisme, elle ne peut expliquer les causes intimes des phénomènes. Le surnaturel est universellement répandu et il se trouve au fond de tous les cœurs (146). Les esprits les plus élevés en sont, fréquemment, les plus fervents disciples. »
Christophe Colomb découvrit l’Amérique et Amerigo Vespuce récolta la gloire et usurpa ce qui lui était dû. Théophraste Paracelse redécouvrit les propriétés occultes de l’aimant, « l’os d’Horus » qui, douze siècles avant son temps, avait joué un rôle si important dans les mystères théurgiques : il devint, tout naturellement, le fondateur de l’école de magnétisme et de magicothéurgie médiévale. Mesmer qui vécut près de trois cents ans après lui et qui, disciple de son école, rendit publiques les étonnantes merveilles du magnétisme, récolta la gloire qui revenait au philosophe du feu ; le grand maître était mort à l’hôpital.
Ainsi va le monde : de nouvelles découvertes sortent des sciences anciennes ; des hommes nouveaux, toujours la même vieille nature.