1

L’HOMME INTERIEUR ET EXTERIEUR – Partie 7

Les incrédules et même les spirites sceptiques ont souvent injustement accusé les médiums de fraude, lorsqu’on leur refusait, ce qu’ils considéraient comme leur droit, d’éprouver les esprits. Mais pour un cas de ce genre, il y en a cinquante où les spirites ont été bernés par des imposteurs, tandis qu’ils négligeaient d’apprécier les manifestations authentiques que leurs médiums leur procuraient. Ignorants des lois de la médiumnité, ils ne savent pas que lorsque les esprits ont une fois pris possession d’un médium honnête, qu’ils soient désincarnés ou élémentals, il n’est plus son maître. Il ne peut pas diriger les actes des esprits, pas même ses propres actions. Il est devenu un pantin dont ils tirent les fils à leur gré, dans les coulisses. Le faux médium peut simuler la transe et néanmoins jouer tout le temps, la comédie ; tandis que, au contraire, le médium véritable aura l’air d’être dans son état normal, alors qu’en réalité son esprit est loin, et son corps animé par son « guide Indien » où son « contrôle ». Ou bien il est endormi dans le cabinet, tandis que son corps astral (double) ou doppelgänger se promène dans la salle, mû par une autre intelligence.

Parmi tous les phénomènes, celui de la répercussion, intimement lié avec ceux de la bilocation ou ubiquité, et de la « locomotion » aérienne sont les plus surprenants. Au moyen âge ils étaient compris sous le chef de sorcellerie. De Gasparin, dans ses réfutations du caractère merveilleux des prodiges de Cideville, traite ce sujet tout au long ; mais ces prétendues explications sont toutes battues en brèche à leur tour par de Mirville et des Mousseaux, qui, tout en essayant de prouver l’intervention du Diable dans ces phénomènes, démontrent néanmoins leur origine spirituelle.

« Le prodige de la répercussion », dit des Mousseaux, se produit lorsqu’un coup frappé sur l’esprit, visible ou non, d’une personne vivante absente, ou sur un fantôme qui la représente, frappe cette personne au même moment, et à la place exacte où le spectre ou son image ont été touchés ! Nous supposons donc que le coup est répercuté, et qu’il atteint par contre-coup l’image de la personne vivante – son double fantôme (112) – l’original en chair et en os n’importe où.

Ainsi, par exemple, un individu se présente devant moi et, visible ou non, il me déclare la guerre, me menace et m’obsède. Je frappe à l’endroit où je perçois son fantôme, où je l’entends remuer, où je sens quelqu’un ou quelque chose qui m’agace et me résiste. Je frappe ; le sang quelquefois se montre à cet endroit, et parfois un cri se fait entendre ; il est blessé, peut-être mort ! C’est fait et je l’ai expliqué.

Et cependant, au moment où je le frappais, sa présence dans un autre endroit est authentiquement démontrée… J’ai vu, oui, j’ai vu clairement le fantôme atteint sur la joue ou à l’épaule, et cette même blessure se retrouve précisément sur le corps de la personne vivante, répercutée sur la joue ou sur l’épaule. Ainsi, il est évident que les faits de répercussion sont étroitement liés à ceux de duplication ou d’ubiquité, [dédoublement] soit spirituelle soit corporelle (113) (113b) ».

L’histoire des sorcelleries de Salem, telle que nous la trouvons consignée dans les œuvres de Cotton Mather, Calef, Upham, et autres, fournit une curieuse confirmation du fait de ce dédoublement, comme elle confirme aussi les inconvénients de laisser les esprits élémentaires agir à leur guise. Ce chapitre tragique de l’histoire américaine n’a jamais été écrit d’une façon conforme à la vérité. Quatre ou cinq jeunes filles avaient « développé » la médiumnité en fréquentant une négresse des Antilles qui pratiquait l’Obeah. Elles commencèrent à souffrir toutes sortes de tortures physiques, telles que des pincements, des piqûres d’épingles, des coups et des morsures par tout le corps. Elles déclarèrent qu’elles avaient été frappées par les spectres de différentes personnes, et nous apprenons par la célèbre Narrative of Demat Lamson (publiée à Londres en 1704), que « quelques-unes de ces personnes avouèrent avoir frappé les jeunes filles, ainsi que ces dernières les en accusaient. Interrogées sur la façon dont elles avaient agi, quelques-unes déclarèrent avoir planté des épingles dans des poupées faites de chiffons, ou de cire ou d’autres matières. Une d’elles confessa, après que l’on eut signé sa sentence de mort, qu’elle avait pris l’habitude de tourmenter ces jeunes filles, en leur prenant les mains, les pinçant et en indiquant par la pensée la partie du corps où elle désirait qu’elles fussent atteintes, et cela se passait ainsi qu’elle l’avait voulu (114) ».

M. Upham nous apprend qu’Abigail Hobbs, une de ces filles, reconnut qu’elle avait fait un pacte avec le Diable, « qui s’était introduit chez elle sous la forme d’un homme », et qui lui avait commandé de tourmenter ces jeunes filles, en lui apportant des images en bois à leur ressemblance, et des épines pour les planter dans ces statuettes, ce qu’elle fit ; et aussitôt les victimes crièrent, se plaignant d’avoir été piquées par elle (115).

Comme ces faits, dont l’exactitude a été démontrée par des témoignages irrécusables, devant le tribunal, confirment la doctrine de Paracelse ! Il est fort étrange qu’un savant tel que M. Upham ait accumulé, dans les 1.000 pages de ses deux volumes, une masse pareille de preuves légales démontrant jusqu’à l’évidence l’action d’âmes attachées à la terre et de malins esprits de la nature ayant participé à ces tragédies sans avoir soupçonné la vérité.

Il y a des siècles, Lucrece faisait dire au vieil Ennius :

« Bis duo sunt hominis, manes, caro, spiritus, umbra ;
Quatuor ista loci bis duo suscipiunt ;
Terra tegit carnem ; tumulum circum volat umbra ;
Orcus habet manes. »

Dans le cas présent, comme dans tous les cas semblables, les savants, impuissants à expliquer le fait, affirment qu’il n’a pas pu exister.

Mais nous fournirons maintenant quelques exemples tirés de l’histoire, pour montrer que quelques démons ou esprits élémentaires ont peur des épées, des couteaux ou de tout autre objet pointu. Nous ne prétendons pas toutefois en expliquer la raison. C’est affaire à la physiologie et à la psychologie. Malheureusement les physiologistes n’ont pas même encore pu établir les relations qui existent entre la parole et la pensée, et ils en ont laissé le soin aux métaphysiciens, qui de leur côté, selon Fournie, n’ont rien fait. Ils n’ont rien fait, c’est vrai, mais cela ne les a pas empêchés d’afficher des prétentions comme s’ils avaient résolu le problème. Aucun fait ne parait trop vaste à ces savants, pour qu’ils essaient tout au moins de les classer dans leurs casiers en les affublant de noms Grecs exprimant tout ce que l’on voudra, excepté la nature véritable du phénomène.

« Hélas, hélas, mon fils ! » s’écrie le sage Muphti d’Alep, en parlant à son fils Ibrahim qui s’étranglait avec la tête d’un gros poisson, « quand donc te rendras-tu compte que ton estomac est plus petit que l’océan ? » Ou comme le remarque Mrs Catherine Crowe, dans son livre Night-side of Nature, quand est-ce que nos savants reconnaîtront que « leurs intellects sont incapables de mesurer les desseins de Dieu Tout-Puissant » ?

Nous ne demanderons pas quel est l’écrivain de l’antiquité qui mentionne des faits d’un caractère en apparence surnaturel ; mais plutôt quel est celui qui ne le fait pas ? Dans Homere, nous trouvons Ulysse évoquant l’esprit de son ami, Tiresias le devin. En se préparant pour la cérémonie de la « fête de sang », Ulysse tire son épée, effraye et écarte ainsi les milliers de fantômes qu’avait attirés le sacrifice. L’ami lui-même, le tant attendu Tiresias, n’ose pas approcher, tant qu’Ulysse tient à la main son arme redoutable (116). Enee se prépare à descendre dans le royaume des ombres, et aussitôt qu’il approche de l’entrée, la sibylle qui le guide lui dit les précautions à prendre, et lui ordonne de tirer son glaive et de se frayer un passage à travers la foule épaisse des formes errantes.

Tuque invade viam, vaginâque eripe ferrum (117).

Glanvil fait une narration sensationnelle de l’apparition du « Tambour de Tedworth », qui eut lieu en 1661 (118). Dans cette apparition, le scîn-lâc ou le double du tambour-sorcier, fut évidemment fort effrayé à la vue de l’épée. Psellus, dans son ouvrage (119), raconte longuement l’histoire de sa belle-sœur, mise dans un état effroyable par un démon élémentaire qui s’était emparé d’elle. Elle fut guérie par un magicien étranger nommé Anaphalangis qui commença par menacer l’invisible habitant de ce corps avec son épée nue, jusqu’à ce qu’il l’eût fait déloger. Psellus nous offre un catéchisme complet de démonologie, dans lequel il s’exprime en ces termes, autant que nous pouvons nous en souvenir.

« Vous voulez savoir », dit le magicien, « si les corps des esprits peuvent être blessés par l’épée ou par toute autre arme (120) ? Oui, ils peuvent l’être. Toute substance dure qui les frappe leur cause une douleur sensible ; et quoique leurs corps ne soient faits d’aucune substance solide et dure, ils ressentent néanmoins ces sensations, parce que dans les êtres doués de sensibilité, ce ne sont pas seulement les nerfs qui possèdent cette faculté de sentir, mais aussi l’esprit qui réside en eux… le corps d’un esprit est sensible dans son ensemble, aussi bien que dans chacune de ses parties. L’esprit voit et entend sans le secours d’aucun organe physique, et, si on le touche, il sent le contact. Si vous le coupez en deux, il éprouvera la même douleur que ressentirait un homme vivant, car c’est encore de la matière, bien qu’elle soit si raffinée qu’elle est généralement invisible à nos yeux… Une chose cependant le distingue de l’homme vivant : c’est qu’une fois que les membres de ce dernier sont coupés, leurs parties ne peuvent pas aisément être réunies. Mais coupez un démon en deux, et les deux tronçons se rejoignent immédiatement. De même que l’eau ou l’air se referment sur un corps solide, qui a passé à travers ces éléments (121), sans en garder de trace, de même le corps d’un démon se condense de nouveau, lorsque l’arme tranchante est retirée de la blessure. Mais chaque entaille qui lui est faite ne lui occasionne pas moins de la douleur. Voilà pourquoi les démons craignent la pointe d’une épée ou d’un instrument aigu. Que ceux qui veulent les voir fuir en fassent l’expérience (122) ».

Un des plus instruits, parmi les savants de son siècle, Bodin, le démonologue, professe la même opinion ; il soutient que les élémentaires humains et cosmiques ont « fort peur des épées et des poignards ». C’était aussi l’opinion de Porphyre, de Jamblique et de Platon. Plutarque le répète souvent. Les théurgistes pratiquants le savaient et agissaient en conséquence, et un grand nombre d’entre eux affirment « que les démons souffrent de la moindre blessure faite à leur corps ». Bodin nous raconte à ce sujet une curieuse histoire, dans son ouvrage Sur les Démons.

« Je me rappelle, dit l’auteur, qu’en l’année 1557, un démon élémental, de ceux que l’on nomme tonnants, tomba avec la foudre dans la maison de Pondot le cordonnier, et immédiatement il se mit à lancer des pierres par toute la chambre. Nous en recueillîmes une si grande quantité, que la maîtresse de la maison en remplit un grand coffre, après avoir soigneusement fermé les portes et les fenêtres, et le coffre aussi. Mais cela n’empêcha pas le démon d’introduire d’autres pierres dans la pièce, mais sans faire du mal à personne. Latomi, qui était alors président du quartier (123), vint voir ce qui se passait. Aussitôt après son entrée, l’esprit fit tomber son chapeau de dessus sa tête et le mit en fuite. Cela durait depuis plus de six jours, lorsque M. Jean Morgues, conseiller de la Présidence, vint me chercher pour voir ce mystère. Lorsque j’entrai, quelqu’un conseilla au maître de la maison de prier Dieu avec ferveur, et de faire tournoyer une épée dans l’air par toute la chambre. Il le fit ; et le lendemain, la femme du cordonnier nous apprit qu’à partir de ce moment, on n’avait plus entendu le moindre bruit dans la maison, tandis que pendant les sept jours que ce phénomène avait duré, il leur avait été impossible d’avoir un moment de repos ».

Les livres sur la sorcellerie du moyen âge sont remplis de récits de ce genre. Le très rare et intéressant ouvrage de Glanvil, intitulé Sadducismus Triumphatus, figure, avec celui de Bodin déjà cité, parmi les meilleurs. Mais il nous faut maintenant faire place à certains récits de philosophes plus anciens, qui expliquent en même temps qu’ils racontent.

Lire la suite … partie 8