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L’HOMME INTERIEUR ET EXTERIEUR – Partie 5

Mettons maintenant devant nos lecteurs quelques fragments de cette doctrine mystérieuse de la réincarnation, si distincte de la métempsycose, que nous tenons d’une autorité en la matière. La réincarnation, c’est-à-dire, l’apparition du même individu, ou plutôt de sa monade astrale deux fois sur la même planète n’est point de règle dans la nature ; c’est une exception, comme le phénomène tératologique d’un enfant à deux têtes. Elle est précédée d’une violation des lois de l’harmonie de la nature, et elle n’arrive que lorsque celle-ci, cherchant à rétablir son équilibre rompu, rejette violemment dans la vie terrestre la monade astrale, qui a été lancée hors du cercle de nécessité, par un crime ou un accident. Ainsi, en cas d’avortement et d’enfants morts avant un certain âge, et dans ceux d’idiotisme constitutionnel et incurable, le dessein originaire de la nature de produire un être humain parfait a été interrompu. C’est pourquoi tandis que la matière grossière de chacune de ces diverses entités se désagrège dans la mort, et se perd dans le vaste domaine de l’être, l’esprit immortel et la monade astrale de l’individu, cette dernière mise en réserve pour animer un autre corps, et l’esprit pour projeter sa divine lumière sur l’organisation corporelle, devront essayer une seconde fois de réaliser le but de l’intelligence créatrice.

Si la raison a été développée au point d’être devenue active et pleine de discernement, il n’y a pas de réincarnation sur cette terre car les trois parties de l’homme trinitaire sont réunies et il peut dès lors parcourir sa carrière. Mais lorsque le nouvel être n’a pas dépassé la condition de monade, ou bien lorsque, comme dans le cas d’un idiot, la trinité n’a pas été complétée, l’étincelle immortelle qui l’illumine doit rentrer dans le plan terrestre parce qu’elle a échoué dans sa première tentative (96) (96b) (96c). S’il en était autrement, les âmes mortelle ou astrale, et immortelle ou divine ne pourraient pas progresser à l’unisson, et s’élever à une sphère supérieure. L’esprit suit une ligne parallèle à celle de la matière ; et l’évolution spirituelle s’opère conjointement et simultanément avec l’évolution physique. Comme l’indique l’exemple cité par le professeur LeConte (chap. IX), « il n’y a pas de force dans la nature qui puisse élever d’un seul coup [l’esprit ou] la matière » (car la règle s’applique à l’évolution spirituelle aussi bien qu’à la physique), du numéro 1 au numéro 3 ou du numéro 2 au numéro 4, sans s’arrêter, et recevoir un surcroît de force d’une nature différente dans le plan intermédiaire (97) ». Cela revient à dire que la monade qui a été emprisonnée dans un être élémentaire – la forme astrale rudimentaire la plus inférieure de l’homme futur –après avoir passé par la forme physique la plus élevée d’un animal muet, comme l’orang-outang, ou l’éléphant, les animaux les plus intelligents, par exemple – cette monade, dis-je, ne peut franchir d’un bond la sphère physique et intellectuelle de l’homme terrestre, et être immédiatement introduite dans la sphère spirituelle supérieure. Quelle récompense ou quel châtiment pourrait-il y avoir, dans ce domaine des entités humaines désincarnées, pour un fœtus ou un embryon humain qui n’a pas même eu le temps de respirer sur la terre, et encore moins d’exercer les facultés divines de l’esprit ? Ou bien, quel traitement pourrait-on y réserver à un enfant irresponsable, dont la monade insensible est restée dormante dans l’enveloppe astrale et physique, à un degré tel, qu’elle ne l’aurait pas même empêché de périr ou de faire périr une autre personne dans les flammes. Ou bien encore quelle serait la destinée d’un idiot de naissance, dont le nombre de circonvolutions cérébrales n’est guère que de trente pour cent de celui des personnes saines d’esprit (98), et qui, par conséquent, n’est pas responsable de ses dispositions, de ses actes, et des imperfections de son intellect à demi développé et vagabond ?

Il semble inutile de dire que, fût-elle même hypothétique, cette théorie n’est pas plus ridicule que tant d’autres considérées comme strictement orthodoxes. N’oublions pas que, soit par suite de l’inaptitude des spécialistes, soit pour toute autre raison, la physiologie elle-même est la moins avancée ou la moins comprise des sciences, et que quelques médecins Français, d’accord avec le Dr Fournie, désespèrent de jamais pouvoir aller au-delà des pures hypothèses.

De plus, la même doctrine occulte reconnaît une autre possibilité ; mais si rare et si vague, que réellement ce n’est pas la peine d’en faire mention. Même les occultistes occidentaux modernes la nient, quoiqu’elle soit universellement acceptée en Orient. Lorsque, par suite de ses vices, de ses crimes et de ses passions animales, un esprit désincarné tombe dans la huitième sphère – le Hadès allégorique, la Gehenne de la Bible – la sphère la plus voisine de notre terre – il peut, avec le concours de la lueur de raison et de conscience qui lui est restée, en exerçant le reste de sa puissance de volonté, s’efforcer de s’élever, et, comme l’homme qui se noie, remonter encore une fois à la surface. Dans les Chaldean Oracles de Zoroastre nous en trouvons un qui dit comme avertissement à l’humanité

« Ne regarde pas en bas, car au-dessous de la terre il existe un précipice qui attire par une descente de SEPT degrés, sous lesquels est le trône de la destinée inévitable (99) ».

Une ardente aspiration pour s’affranchir de ses maux, un désir énergique le ramèneront une fois de plus dans l’atmosphère de la terre. Il y errera et souffrira plus ou moins dans une douloureuse solitude. Ses instincts le pousseront à rechercher avidement le contact des êtres vivants… Ces esprits sont les vampires magnétiques invisibles mais trop tangibles ; les démons subjectifs, si bien connus des extatiques du moyen âge, nonnes ou moines, des « sorcières » rendues célèbres par le Witches Hammer (100) ; et, suivant leurs propres aveux de clairvoyants sensitifs. Ce sont les démons de sang de Porphyre, les larves et les lémures des anciens ; les diaboliques instruments qui ont envoyé tant d’infortunées et faibles victimes à l’échafaud et au bûcher. Origene affirme que tous les daemons, dont étaient possédés les démoniaques, mentionnés dans le Nouveau Testament, étaient des « esprits » humains. C’est parce que Moise savait si bien ce qu’ils étaient, et combien terribles les conséquences pour les personnes faibles soumises à leur influence qu’il avait édicté cette loi cruelle et sanguinaire contre les prétendues « sorcières » ; mais Jésus, plein de justice et d’amour divin pour l’humanité, les guérissait au lieu de les faire périr. Plus tard, notre clergé, prétendant être les modèles des principes chrétiens, suivit la loi de Moise, et méconnut sans scrupules la loi de Celui qu’il nomme « le Dieu Vivant », en faisant brûler des douzaines de milliers de ces prétendues « sorcières ».

Sorcière ! Nom puissant et terrible, qui assurait dans le passé, à celles à qui on le donnait, une mort ignominieuse ; et qui n’a qu’à être prononcé aujourd’hui, pour provoquer une explosion de ridicule, une avalanche de sarcasmes ! Comment se fait-il qu’il y ait toujours eu des hommes d’intelligence et de savoir, qui n’ont pas jugé contraire à leur réputation de savants ou à leur dignité d’affirmer la possibilité de l’existence des « sorcières » dans la véritable acception du mot. Un de ces intrépides champions était Henry More, le savant professeur de Cambridge, au XVIIème siècle. Cela vaut la peine d’examiner l’habileté avec laquelle il traitait la question.

Il paraît que, vers l’année 1677, un certain ecclésiastique nommé John Webster écrivit un livre intitulé The Saints Guide. Displaying of supposed mitchcraft etc.… contre l’existence des sorcières et autres « superstitions ». Jugeant cet ouvrage « faible et mal à propos », le Dr More en fit la critique dans une lettre adressé à Glanvil, auteur du Sadducismus Triomphatus et, en guise d’appendice, il y joignit un traité sur la sorcellerie avec des explications sur le mot « sorcier » lui-même. Ce document est fort rare, mais nous le possédons, en fragments, dans un vieux manuscrit, et nous ne l’avons vu mentionner ailleurs que dans un ouvrage insignifiant sur les Apparitions (101) publié en 1820, car il paraît que le document lui-même est épuisé depuis fort longtemps.

Les termes witch (sorcière) et wizard (magicien) d’après le Dr More ne signifient rien de plus qu’un homme ou une femme savants. On s’en rend compte à première vue avec le mot wizard (magicien), c’est la déduction la plus simple et la moins laborieuse du terme witch (sorcière), qui est dérivé de toit (esprit) dont le qualificatif serait wittigh, ou wittich, qui se contracte par l’usage en witch ; de même que le substantif wit est dérivé du verbe to weet, savoir. De sorte qu’une witch (sorcière) n’est, en somme, rien de plus qu’une femme savante ; ce qui correspond parfaitement au mot latin saga, suivant l’expression de Festus, sagæ dictæ anus quæ multa sciunt (102).

Cette définition du mot nous semble d’autant plus plausible, qu’elle correspond parfaitement avec la signification des termes russo-slaves pour les sorcières et les magiciens. On appelle celles-là vyédma, et ceux-ci vyédmak, ces deux termes étant dérivés du verbe savoir, védat ou vyedât ; la racine, elle-même, vient sans aucun doute du sanscrit. « Veda y, dit Max Muller, dans sa Lecture on the Vedas, signifie savoir, ou connaissance… Veda est le même mot qui, en grec, est οὶδα ; je sais [omission faite du digamme vau] ; en anglais c’est wise, sage, wisdom, sagesse, to wit, savoir (103). De plus, le terme sanscrit vidma correspond à l’allemand wir wissen, nous savons. Il est fort regrettable que l’éminent philologue, tout en ayant donné les racines comparées de ce mot en sanscrit, grec, gothique, anglo-saxon et allemand, ait négligé le slavon.

Une autre désignation russe pour sorcière et magicien, est znâhâr et znâhârka (féminin) celui que nous donnons ci-dessus étant purement slavon ; ces termes sont dérivés du même verbe znât, savoir. Par conséquent la définition donnée par le Dr More en 1681 est parfaitement correcte, et correspond point pour point avec la philologie moderne.

« L’usage, dit-il, a incontestablement approprié le nom à la chose, et dans ce cas il s’applique à ce genre d’habileté et de savoir qui sort des routes battues. Et cette particularité n’impliquait aucune idée d’illégalité. Plus tard on y mit une autre restriction… ce qui fait qu’aujourd’hui… on donne aux termes witch sorcière, et wizard, magicien, cette unique interprétation et qu’on l’emploie pour désigner ceux qui font ou disent les choses d’une manière extraordinaire par suite de leur association ou d’un pacte exprès ou supposé avec mauvais esprits (104) ». Dans la clause de la loi sévère de Moise, il est donné tant de noms divers pour désigner une witch (ou sorcière), qu’il serait aussi difficile qu’inutile d’en donner la définition, telle qu’on la trouve dans le remarquable traité du Dr More. « On ne devra point trouver parmi vous des gens… qui se livrent à la divination, qui observent les astres, ni enchanteur, ni sorcier, ni charmeur, ni homme consultant les esprits familiers, ni nécromanciens », dit le texte (105). Nous ferons voir plus loin le but réel de cette sévérité. Pour le moment, nous nous contenterons de constater que le Dr More, après avoir donné une très docte définition de chacune de ces dénominations, et fait ressortir leur signification réelle du temps de Moise, prouve qu’il y a une très grande différence entre les charmeurs, les gens qui consultent les astres, et les sorciers. « Cette loi prohibitive de Moise donne tant de termes pour ce délit, à seule fin, comme c’est le cas pour notre propre code de lois, de rendre le sens plus clair, et ne donner lieu à aucune équivoque. [Ce nom de witch (sorcière)] ne doit pas s’appliquer aux escamoteurs et ceux qui font des tours sur la place publique, mais il doit être réservé à ceux qui évoquent (les spectres par la magie afin de tromper les hommes ; ceux-là sont bien les sorciers, hommes et femmes possédés d’un mauvais esprit ! Cela ressort d’Exode XXII, 18. « Tu ne souffriras point que vive מכשפה mecassephah, c’est-à-dire une sorcière. Cette loi serait d’une sévérité extrême, voire même cruelle, envers les pauvres diables de prestidigitateurs, qui exécutent des tours de passe-passe (106) ».

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