1

L’HOMME INTERIEUR ET EXTERIEUR – Partie 3

Gorres, dans la description qu’il fait d’un entretien qu’il eut avec quelques Hindous de la côte de Malabar, raconte que leur ayant demandé s’il y avait des fantômes parmi eux, ils répondirent : « Oui mais nous savons que ce sont de mauvais esprits… il est rare que les bons se fassent voir. Ce sont surtout les esprits des suicidés et des meurtriers, ou de ceux qui sont morts de mort violente. Ils errent constamment autour de l’humanité, et lui apparaissent sous la forme de fantômes. La nuit leur est favorable, ils séduisent les faibles d’esprit, et tentent les autres, de mille manières différentes (81). »

Porphyre nous apprend quelques faits répugnants, dont la vérité est confirmée par l’expérience de tous les adeptes de la magie. « L’âme (82), dit-il, ayant, même après la mort, une certaine affection pour son corps, une affinité proportionnée à la violence avec laquelle leur union a été rompue, nous voyons beaucoup d’esprits errant désespérés autour de leurs dépouilles terrestres ; nous les voyons même cherchant et fouillant avec avidité les restes putrides d’autres corps, mais surtout recherchant le sang fraîchement répandu, qui leur donne momentanément quelques-unes des facultés de la vie (83). »

Que les spirites qui doutent des assertions des théurgistes essayent l’effet que produira à leur prochaine séance de matérialisation un demi-litre de sang fraîchement versé.

« Les dieux et les anges, dit Jamblique, nous apparaissent dans la paix et l’harmonie ; les mauvais démons au milieu du désordre et de la confusion… Quant aux âmes ordinaires, nous ne les apercevons que plus rarement (84).

L’âme humaine (le corps astral) est un daemon que notre langage peut nommer génie, dit Apulee (85a). C’est un dieu immortel, quoique, dans un sens, elle soit née en même temps que l’homme dans lequel elle se trouve. Par conséquent, on peut dire qu’elle meurt de la même façon qu’elle est née. »

L’âme naît dans ce monde, en quittant un autre monde (anima mundi) dans lequel son existence avait précédé celle que nous connaissons tous (celle de la terre). Ainsi les dieux qui examinent sa conduite sous toutes les phases de ses diverses existences et dans son ensemble, la punissent quelquefois ici des fautes commises dans une vie antérieure. Elle meurt lorsqu’elle se sépare d’un corps dans lequel elle a fait la traversée de la vie, comme dans un frêle esquif. Et tel est, si je ne me trompe, le sens secret de l’inscription tumulaire : Aux dieux mânes qui ont vécu, si aisée à comprendre pour l’initié. Mais ce genre de mort n’anéantit point l’âme, elle ne fait que la transformer en lémure. Les lémures sont les mânes ou fantômes que nous connaissons sous le nom de larves. Lorsqu’ils se tiennent éloignés, et qu’ils nous accordent une protection bienfaisante, nous honorons en eux les divinités protectrices du foyer domestique ; mais si leurs crimes les condamnent à une existence errante, nous les désignons sous le nom de larves. Ils deviennent une plaie pour les méchants, et causent aux bons une terreur vaine. »

Il serait difficile de taxer d’ambiguïté un pareil langage, et malgré cela, les partisans de la réincarnation citent Apulee à l’appui de leur théorie, que l’homme passe sur cette planète par une succession de naissances physiques humaines, jusqu’à ce qu’il ait enfin réussi à se purger des impuretés de sa nature. Mais Apulee dit très nettement que nous arrivons sur cette terre, en venant d’une autre, dans laquelle nous avons vécu, mais dont nous avons perdu le souvenir. De même que la montre passe d’un atelier à un autre et de main en main dans la fabrique, une partie étant ajoutée ici, et une autre là, jusqu’à ce que la délicate machine soit parfaitement conforme au plan conçu dans l’esprit du maître, avant que l’ouvrage fût commencé, de même, d’après la philosophie ancienne, la première conception divine prend forme au fur et à mesure dans les divers compartiments de l’atelier universel, et l’être humain parfait apparaît finalement sur notre scène.

Cette philosophie enseigne que la nature ne laisse jamais son œuvre inachevée ; si elle échoue la première fois, elle recommence. Lorsqu’elle évolue en embryon humain, son intention est que l’homme devienne parfait physiquement, intellectuellement et spirituellement. Son corps doit croître, s’user et périr ; son mental se développer, mûrir et s’équilibrer harmonieusement ; son esprit divin enfin illuminer et se confondre doucement avec l’homme intérieur. Aucun être humain ne complète son grand cycle ou son « cycle de nécessité » tant que tout n’est point réalisé. De même que les traînards, dans une course, luttent et se fatiguent dans la première partie de la course, tandis que les vainqueurs atteignent le but, de même, dans la course de l’immortalité, quelques âmes dépassent en vitesse toutes les autres et atteignent le but, tandis que des myriades de compétiteurs luttent sous le fardeau de la matière, non loin du point de départ. Quelques infortunés abandonnent et perdent toute chance de gagner le prix, d’autres enfin reviennent sur leurs pas et recommencent. La transmigration et la réincarnation sont ce que les Hindous redoutent par-dessus tout ; mais cela seulement dans d’autres planètes inférieures, jamais dans celle-ci (86). Il y a toutefois un moyen de l’éviter, et le Bouddha l’indique dans sa doctrine de pauvreté, la domination restrictive des sens, la parfaite indifférence pour les choses de cette terrestre vallée de larmes, le dégagement de toute passion, et les fréquents rapports avec l’Alma, la contemplation spirituelle. La cause de la réincarnation est l’ignorance de nos sens, et l’idée que, dans ce monde il y ait quelque chose de réel, autre chose qu’une existence abstraite. « L’hallucination », que nous nommons contact, provient des organes des sens ; du contact le désir ; du désir la sensation (qui est aussi une tromperie de notre corps) ; de la sensation l’attachement aux choses existantes ; de cet attachement la reproduction ; et de la reproduction, la maladie, le dépérissement et la mort.

Ainsi comme dans les révolutions d’une roue, les morts et les naissances se succèdent en succession régulière, dont la cause morale est l’attachement aux choses existantes, tandis que la cause instrumentale est le Karma (la puissance qui régit l’univers en lui imprimant l’activité, le mérite et le démérite). L’ardent désir de tous les êtres qui voudraient être débarrassés du souci des naissances successives est donc de trouver le moyen de détruire la cause morale… cet attachement funeste aux choses existantes ou les mauvaises aspirations… Ceux qui ont détruit en eux tous mauvais penchants, sont nommés les rahats. L’affranchissement des mauvais désirs assure la possession d’un pouvoir miraculeux. À sa mort, le rahat ne se réincarne jamais ; il arrive invariablement au Nirvana, expression entre parenthèse mal comprise et faussement interprétée par les chrétiens, aussi bien que par les commentateurs sceptiques. Nirvana est le monde des causes, dans lequel tous les effets trompeurs ou les illusions de nos sens disparaissent. Le Nirvana est la sphère la plus élevée qu’on puisse atteindre. Les pitris (esprits pré-adamiques), sont considérés comme réincarnés par le philosophe Bouddhiste, bien que dans une condition de beaucoup supérieure à celle de l’homme terrestre. Ne meurent-ils pas à leur tour ? Leur corps astral ne souffre-t-il ou ne se réjouit-il pas, et n’éprouve-t-il la même malédiction des sentiments illusoires, que pendant l’incarnation (87) ?

Ce que le Bouddha enseignait au VIème siècle avant Jésus-Christ dans l’Inde, Pythagore l’enseignait au Vème siècle en Grèce et en Italie. Gibbon montre combien profondément cette croyance de la transmigration des âmes impressionnait les pharisiens (88).

Le cycle de nécessité Egyptien est gravé d’une manière indélébile sur les monuments de l’antiquité. Et Jésus, lorsqu’il guérissait les malades, employait invariablement l’expression suivante :

« Tes péchés te sont pardonnés ». Or cette doctrine est purement Bouddhique. « Les Juifs dirent à l’aveugle : Tu es né complètement dans le péché, et tu veux nous instruire ? La doctrine des disciples [du Christ] est analogue à celle du « Mérite et du Démérite » des Bouddhistes ; car, les malades guérissaient si leurs fautes leur étaient pardonnées (89) ». Mais cette existence antérieure, à laquelle croient les sectateurs du Bouddha, n’est pas la vie passée sur cette planète-ci (90) car, plus que tout autre peuple, les philosophes Bouddhistes faisaient grand cas de la sublime doctrine des cycles.

Les spéculations de Dupuis, de Volney et de Godfrey Higgins sur la secrète signification des cycles ou des Kalpas et des yougas des Brahmanes et des Bouddhistes n’ont pas grande portée, puisqu’ils ne possédaient pas la clé de la doctrine spirituelle ésotérique qu’ils renferment. Aucune philosophie n’a jamais envisagé Dieu comme une abstraction, mais toutes L’ont considéré sous Ses diverses manifestations. La « Cause Première » de la Bible des Hébreux, la « Monade » de Pythagore, « l’Existence Une » des philosophes Hindous, et l’ « EnSopht » cabalistique, l’Infini, sont identiques. Le Baghavat hindou ne crée pas ; il entre dans l’œuf du monde, et en sort transformé en Brahma, de la même manière que la Duade de Pythagore émane de la plus haute et solitaire Monas (91) (91b). La Monade du philosophe de Samos est la Monade hindoue (mental), « qui n’a pas de cause première (apourva) ou cause matérielle et qui n’est pas sujette à périr (92). Brahma, en qualité de Prajâpati, se manifeste tout d’abord sous la forme de « douze corps » ou attributs, qui sont représentés par les douze dieux symbolisant : 1° Le feu ; 2° Le soleil ; 3° Le soma qui donne l’omniscience ; 4° Les êtres vivants ; 5° Vayou ou l’Ether matériel ; 6° La mort ou le souffle de destruction, Siva ; 7° La terre ; 8° Le ciel ; 9° Agni, le feu immatériel ; 10° Aditya, le soleil immatériel femelle et invisible ; 11° Le Mental ; 12° Le grand cycle infini qui ne peut être arrêté (93) ». Après cela, Brahma se dissout dans l’Univers Visible, dont chaque atome est sa substance. Cela fait, la Monade, non manifestée, indivisible et indéfinie se retire dans la majestueuse solitude de son Unité, que rien ne vient troubler. La divinité manifestée, d’abord une duade, devient maintenant une triade ; sa qualité trine donne sans cesse naissance à des puissances spirituelles, qui deviennent des dieux immortels (des âmes). Chacune de ces âmes doit à son tour s’unir à un être humain, et du moment où sa conscience apparaît, elle commence une série de naissances et de morts. Un artiste oriental a essayé de rendre par la peinture cette doctrine cabalistique des cycles. Le tableau couvre tout un mur intérieur d’un temple souterrain, dans une grande pagode Bouddhique, et il est vraiment suggestif. Essayons d’en donner un aperçu, tel que nous l’avons vu.

Lire la suite … partie 4