L’HOMME INTERIEUR ET EXTERIEUR – Partie 1
Τη̃ς δὲ γάρ ὲκ τριάδος πα̃ν πνευ̃μα πατὴρ-έκέρασε.
JOANNES LYDUS, De mensibus, 20, dans Cory, p. 245.
« Les âmes les plus puissantes perçoivent par elles-mêmes la vérité et sont d’une nature plus inventive. Ces âmes sont sauvées par leur propre force, conformément à l’oracle. »
PROCLUS, Sur le premier Alcibiade, dans Cory, p. 257.
Puisque l’âme est perpétuellement en mouvement et passe par toutes choses dans un certain espace de temps, à la fin duquel elle est présentement contrainte à revenir à travers toutes choses, et à dérouler la même toile de génération dans le monde, c’est que toutes les fois que les mêmes causes agissent, les mêmes effets doivent se produire de la même façon.
M. FICINUS, Theol. Plat. de immort. anim., 129, dans Cory, p. 259.
Si elle n’a point de but spécial, l’étude est une bagatelle spécieuse de l’esprit.
YOUNG.
Depuis le moment où l’embryon du fœtus est formé, jusqu’à celui où, transformé en vieillard, il rend son dernier soupir et descend dans la tombe, ni le commencement ni la fin ne sont compris par la science scholastique. Tout avant nous est vide, et après nous tout est chaos. En effet, il n’existe pour elle aucune preuve des relations entre l’esprit, l’âme et le corps, soit avant, soit après la mort. Le simple principe de vie lui-même présente une énigme insoluble, à l’étude de laquelle le matérialisme a vainement épuisé ses facultés intellectuelles. En présence d’un cadavre, le physiologiste sceptique reste muet, lorsque l’élève lui demande d’où venait ce quelque chose qui habitait naguère cette enveloppe vide, et où il s’en est allé. L’élève est obligé ou de se contenter, comme son maître, de l’explication que c’est le protoplasme qui forma l’homme, et que la force lui donna la vie et consumera maintenant son corps, ou bien de chercher l’explication du mystère en dehors des murs de son collège et de sa bibliothèque.
Il est parfois aussi intéressant qu’instructif de suivre ces deux grandes rivales, la science et la théologie, dans leurs fréquentes escarmouches. Tous les fils de l’Eglise ne sont pas aussi malheureux, dans leurs tentatives de défense que le pauvre abbe Moignot de Paris. Ce prêtre respectable et certainement bien intentionné échoua complètement dans ses efforts pour réfuter les arguments des libres penseurs Huxley, Tyndall, Du Bois-Raymond et autres. Le succès de ses arguments antidotaux fut plus que douteux, et comme récompense de sa peine, la « Congrégation de l’Index » interdit la circulation de son ouvrage parmi les fidèles.
Il est toujours dangereux d’engager un duel avec les savants sur des questions qui sont bien élucidées par les recherches expérimentales. Dans les choses qu’ils connaissent, ils sont inattaquables, et tant qu’ils n’auront pas détruit eux-mêmes la vieille formule en la remplaçant par une autre plus récente, il est inutile de lutter contre Achille, à moins toutefois que l’on ne soit assez heureux pour atteindre le demi-dieu au pied léger, à son vulnérable talon. Or ce talon, c’est ce qu’ils avouent ne pas savoir.
C’est à une telle astuce qu’eut recours certain prédicateur bien connu, pour atteindre la partie mortelle en question. Avant de faire le récit des faits extraordinaires, mais parfaitement authentiques, que nous allons présenter dans ce chapitre, il sera utile de montrer une fois de plus combien la science moderne est sujette à se tromper en ce qui concerne tous les faits qui ne peuvent être démontrés à l’aide du creuset ou de la cornue. Voici quelques fragments d’une série de sermons prêchés par le Pere Felix à Notre-Dame, sous le titre de : « Les mystères et la Science ». Ils méritent d’être cités dans un ouvrage qui est écrit précisément dans le même esprit que celui dont parait animé le prédicateur. Pour une fois, l’Eglise a réduit temporairement au silence l’arrogance de son ennemie traditionnelle, en présence des savants académiciens.
On savait que le grand prédicateur, se conformant au désir général des fidèles, et obéissant peut-être aux ordres de ses supérieurs ecclésiastiques, s’était préparé à un grand effort oratoire, et la cathédrale historique était remplie d’une assistance considérable. Au milieu d’un silence profond, il commença son sermon, dont les paragraphes suivants suffisent pour notre but :
« Une parole effrayante a été prononcée contre nous, afin de mettre face à face le progrès et le Christianisme, et cette parole c’est « la SCIENCE ». Telle est la formidable évocation par laquelle on essaye de nous épouvanter. À tout ce que nous pouvons dire pour baser le progrès sur le Christianisme, l’on a toujours une réponse prête ; ce n’est pas scientifique. Nous parlons de révélation ; la révélation n’est pas scientifique, dit-on. Nous disons miracle ; on nous répond : le miracle n’est pas scientifique.
Ainsi l’antichristianisme, fidèle aujourd’hui plus que jamais à ses traditions, prétend nous tuer par la Science. Principe de ténèbres, il nous menace de la lumière, car il prétend être la lumière…
Cent fois je me suis demandé : Quelle est donc cette science terrible qui se prépare à nous dévorer ?… Est-ce la science mathématique ?… Mais nous aussi, nous avons nos mathématiciens. Est-ce la physique ? l’astronomie ? la physiologie ? la géologie ? Mais nous comptons dans la religion catholique des astronomes, des physiciens, des géologues et des physiologistes qui font assez bonne figure dans le monde scientifique (69), et qui ont leur place à l’Académie, et leur nom inscrit dans l’histoire. Il paraîtrait que ce qui doit nous écraser n’est pas telle ou telle science, mais bien la science en général.
Et pourquoi nous prédit-on le renversement du Christianisme par la science ? Ecoutez… nous devons périr par la science, parce que nous enseignons des mystères, et parce que les mystères chrétiens sont en antagonisme fondamental avec la science moderne… Le mystère est la négation du sens commun ; la science le repousse, elle le condamne ; elle a parlé… Qu’il soit anathème !
Ah ! vous avez raison : si le mystère Chrétien est ce que vous le dites, prononcez contre lui l’anathème au nom de la science. Rien n’est antipathique à la science comme l’absurde et le contradictoire. Mais rendons gloire à la vérité ! Tel n’est pas le mystère Chrétien. S’il l’était, il vous resterait à expliquer le plus inexplicable des mystères : Comment se fait-il que depuis près de deux mille ans, tant d’esprits supérieurs et de rares génies aient accepté nos mystères, sans songer à répudier la science ou à abdiquer pour cela la raison (70) ? Parlez tant que vous voudrez de votre science moderne, de la pensée moderne, du génie moderne, il y avait des savants avant 1789. Si nos mystères sont manifestement absurdes et contradictoires, comment se fait-il que de si puissants génies les aient acceptés sans le moindre doute ?… Mais Dieu nous préserve d’insister sur la démonstration que le mystère n’implique point de contradiction avec la science. À quoi bon prouver par des abstractions métaphysiques que la science peut se concilier avec le mystère, alors que toutes les réalités de la création montrent d’une façon incontestable que le mystère déjoue partout les efforts de la science ? Vous nous demandez de vous prouver que la science exacte ne peut pas admettre le mystère, je vous réponds en parfaite assurance qu’elle ne peut pas s’y soustraire. Le mystère, c’est la FATALITE de la science.
Avons-nous besoin de choisir nos preuves ? En premier lieu, jetons donc, autour de nous, un regard sur le monde matériel depuis l’atome le plus microscopique jusqu’au soleil le plus majestueux. Eh bien là, si vous essayez d’embrasser dans l’unité d’une simple loi tous ces corps et leurs mouvements, si vous cherchez le mot qui explique, dans ce vaste panorama de l’univers, cette harmonie prodigieuse, où tout semble obéir à l’empire d’une force unique, vous prononcez une parole pour l’exprimer, et vous dites : attraction !… Oui, attraction, tel est le sublime épitome de la science des corps célestes. Vous dites qu’à travers l’espace ces corps se reconnaissent et s’attirent mutuellement ; vous dites qu’ils s’attirent proportionnellement à leur masse, et en raison inverse du carré de leurs distances. Et de fait jusqu’à présent, rien n’est venu contredire cette assertion, mais tout, au contraire, a confirmé une formule qui règne maintenant en souveraine dans l’EMPIRE DE L’HYPOTHÈSE, et c’est pourquoi elle doit dorénavant jouir des honneurs d’un truisme incontestable.
Messieurs, je rends de tout mon cœur hommage scientifique à la souveraineté de l’attraction. Ce n’est pas moi qui voudrais obscurcir la lumière dans le monde matériel qui se reflète dans le monde des esprits. L’empire de l’attraction est donc palpable ; il est donc souverain ; il nous éblouit.
Mais qu’est-ce que cette attraction ? Qui l’a vue ? Qui l’a rencontrée ? Qui l’a touchée, cette attraction ? Comment ces corps muets, inintelligents, insensibles, exercent-ils inconsciemment, l’un sur l’autre, cette réciprocité d’action et de réaction, qui les maintient dans un équilibre commun, et dans une unanime harmonie ! Cette force qui entraîne un soleil vers un autre et un atome vers un autre atome est-elle un médiateur invisible qui va de l’un à l’autre ? Et dans ce cas, quel est ce médiateur ? D’où lui vient la force dont il se sert, la puissance qu’il possède, et à laquelle le soleil ne peut pas plus échapper que l’atome ? Mais cette force est-elle quelque chose qui diffère des éléments eux-mêmes, qui s’attirent entre eux ? Mystère ! Mystère !
Oui, messieurs, cette attraction qui resplendit d’une lumière si éclatante dans le monde matériel, reste pour vous, en somme, un mystère impénétrable… Cela vous fait-il nier sa réalité qui vous saisit, ou son empire qui vous subjugue ?… Et encore, remarquez, s’il vous plaît, que le mystère se trouve si bien à la base de toute science, que si vous désiriez l’en exclure, vous seriez contraint de supprimer la science elle-même. Imaginez telle science que vous voudrez, suivez le magnifique enchaînement de ses déductions… et lorsque vous arrivez à sa source, vous vous trouvez face à face avec l’inconnu (71).
Qui donc a pénétré le secret de la formation d’un corps, la génération d’un simple atome ? Qu’y a-t-il, je ne dirai pas, au centre d’un soleil, mais au centre même d’un atome ? Qui a sondé dans ses profondeurs l’abîme qui se trouve dans un grain de sable ? Le grain de sable, messieurs, a été étudié par la science pendant quatre mille ans ; elle l’a tourné et retourné ; elle l’a divisé et subdivisé ; elle l’a tourmenté par toutes sortes d’expériences ; elle l’a accablé de questions pour en tirer le mot final quant à sa secrète constitution ; elle lui demande avec une curiosité ardente : Dois-je te diviser à l’infini ? Et suspendue alors sur cet abîme, la science hésite, elle se trouble, elle est éblouie, elle est prise de vertige, et, découragée, elle s’écrie : « JE NE SAIS PAS ».
Mais si vous êtes fatalement ignorants de la genèse et de la nature cachée d’un grain de sable, comment pouvez-vous avoir l’intuition, quant à la génération d’un seul être vivant ? D’où vient la vie dans cet être vivant ? Où commence-t-elle ? Quel est le principe de la vie (72) ? »
Les savants ont-ils une réponse à donner à l’éloquent religieux ? Peuvent-ils se dégager des liens de son impitoyable logique ? Certes le mystère les tient de toutes parts, et l’ultima Thule, soit d’Herbert Spencer, Tyndall ou Huxley porte écrit sur les frontispices de ses portes : INCOMPRÉHENSIBLE, INCONNAISSABLE. Pour l’ami des métaphores, l’on peut comparer la science à une étoile scintillante, qui brille d’un éclat resplendissant à travers les éclaircies des nuages épais. Si ses adeptes ne réussissent pas à définir cette attraction mystérieuse, qui rassemble en masses compactes les parcelles de matière qui composent le plus petit galet sur la plage de l’océan, comment peuvent-ils prétendre définir les limites du possible et de l’impossible, et dire où finit l’un et où commence l’autre ?
Pourquoi y aurait-il une attraction entre les molécules de la matière et non pas entre celles de l’esprit ? Si, en vertu de l’agitation inhérente de ses molécules, les formes des mondes et leurs espèces de plantes et d’animaux sont construites avec la partie matérielle de l’éther, pourquoi les races successives d’êtres depuis la monade jusqu’à l’homme ne se développeraient-elles pas de sa partie spirituelle ; chaque forme inférieure se transformant en une continue, jusqu’à ce que l’évolution soit la formation de l’homme immortel ? nous laissons de côté les faits accumulés qui démontrent le cas et que nous n’avons recours qu’aux déductions de la logique.
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