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LES VEDAS ET LA BIBLE – partie 7

L’histoire rappelle le flot d’immigration à travers l’Indus, qui, plus tard, se déversa sur l’occident ; elle relate aussi le passage des populations d’origine hindoue de l’Asie Mineure, pour aller coloniser la Grèce. Mais l’histoire ne dit rien au sujet du « peuple élu », ou des colonies grecques qui auraient pénétré dans l’Inde antérieurement au Vème et au IVème siècle avant J.-C., époque à laquelle nous trouvons les premières vagues traditions, d’après lesquelles quelques-unes des problématiques tribus perdues d’Israël, auraient pris, depuis Babylone, la route de l’Inde. Mais même si on devait ajouter foi au récit des dix tribus, et qu’on puisse prouver que ces tribus, elles-mêmes, aient existé dans l’histoire profane comme dans l’histoire sacrée, cela ne résoudrait en aucune façon le problème. Colebrooke, Wilson et d’autres éminents hindouistes prouvent que le Mahâbhârata, sinon le Satapatha-brahmana, qui donne aussi la version du récit, sont de beaucoup antérieurs à l’époque de Cyrus, et par conséquent à l’époque possible de l’apparition en Inde de l’une quelconque des tribus d’Israël (114d).

Les orientalistes attribuent au Mahâbhârata une antiquité de douze à quinze cents ans avant J.-C. ; quant à la version grecque, la preuve n’en est pas plus certaine que pour l’autre, et les efforts des hellénistes dans ce sens, ont eu aussi peu de succès. L’histoire des armées conquérantes d’Alexandre() pénétrant dans l’Inde septentrionale soulève aujourd’hui de plus en plus de doute. Il n’existe pas une seule archive nationale hindoue, ni le plus petit souvenir historique, d’un bout du pays à l’autre, qui ait laissé la moindre trace d’une invasion de cette nature.

Si nous sommes obligés d’admettre que de pareils faits historiques n’ont été que des fictions, que devons-nous penser des narrations qui portent en elles-mêmes la marque d’avoir été inventées de toutes pièces ? Nous sympathisons de tout cœur avec le professeur Muller, lorsqu’il dit que « cela paraît être un blasphème de considérer ces fables du monde païen comme des fragments corrompus et faussement interprétés de la Révélation divine, donnée, autrefois, à l’humanité tout entière. » Toutefois, ce savant est-il aussi impartial pour les deux partis, s’il ne comprend dans ces fables, celles de la Bible elle-même ? Et le langage de l’Ancien Testament est-il plus pur ou plus moral que celui des livres brahmaniques ? Ou les fables du monde païen sont-elles plus impies et plus ridicules que celle de l’entretien de Jéhovah avec Moise (Exode, XXXIII, 23) ? Quel est le dieu païen qui prenne un aspect plus diabolique que ce même Jéhovah en plus d’une occasion ? Si les sentiments d’un pieux chrétien se révoltent à l’absurde récit du Père Kronos mangeant ses enfants, et mutilant Uranus ; ou à celui de Jupiter précipitant Vulcain du haut de l’Olympe et lui cassant la jambe ; peut-il, ailleurs en vouloir à un non-chrétien de se faire des gorges chaudes à l’idée de Jacob engageant une partie de boxe avec le Créateur, lequel « voyant qu’il ne pouvait le vaincre » lui démit la hanche ; le patriarche tenant bon contre Dieu et ne Le laissant point aller, malgré Sa prière ?

Pourquoi l’histoire de Deucalion et de Pyrrha, jetant des pierres dans le limon et créant ainsi la race humaine, serait-elle plus ridicule que celle de la femme de Loth, changée en un pilier de sel, ou celle de l’Eternel façonnant des hommes de terre glaise et leur soufflant le souffle de vie dans les narines ? La différence entre ce mode de création et celui du dieu égyptien aux cornes de bélier, formant un homme sur un tour de potier, est à peine perceptible. La légende de Minerve, déesse de la sagesse, venant à l’existence après une période de gestation dans le cerveau de son père est, tout au moins, une allégorie poétique et suggestive. Aucun ancien grec ne fut jamais brûlé pour ne pas l’avoir acceptée au pied de la lettre ; et de toutes manières, les fables « païennes » sont, en général, beaucoup moins absurdes et impies que celles qu’on impose aux chrétiens, depuis que l’Eglise a accepté l’Ancien Testament, et que l’Eglise Catholique Romaine a ouvert son registre de saints thaumaturgiques.

« Beaucoup d’indigènes hindous », continue le professeur Muller, « confessent être outrés des impuretés attribuées à leurs dieux dans ce qu’ils appellent leurs écritures sacrées ; et cependant il ne manque pas d’honnêtes Brahmanes qui soutiennent que ces fables ont une signification plus profonde ; que l’immoralité étant incompatible avec un être divin, on suppose qu’un mystère se cache dans ces fables consacrées par le temps, mystère qu’un esprit investigateur et révérencieux peut espérer sonder ».

Voilà précisément ce que prétend le clergé chrétien lorsqu’il cherche à expliquer les indécences et les incongruités de l’Ancien Testament. Mais, au lieu d’en laisser l’interprétation à ceux qui possèdent la clé de ces prétendues incongruités, il s’est arrogé la fonction et le droit, par le pouvoir divin, de les interpréter à sa guise. Il a non seulement fait cela, mais il a, peu à peu, privé le clergé hébreu des moyens d’interpréter ses Ecritures, comme l’avaient fait les ancêtres ; de sorte qu’au siècle actuel, il est fort rare de rencontrer parmi les Rabbins ; un cabaliste profondément versé dans cette science. Les Juifs, eux-mêmes, en ont perdu la clé ! Et pourrait-il en être autrement ? Où sont les manuscrits originels ? Le plus ancien manuscrit hébreu existant est, dit-on, le Bodléian Codex, qui date, tout au plus, de huit ou neuf cents ans (115d). La lacune entre Ezra et ce Codex serait donc de quinze siècles.

En 1490 l’Inquisition fit brûler toutes les Bibles hébraïques ; Torquemada, à lui seul, détruisit plus de 6.000 volumes à Salamanque. Exception faite de quelques manuscrits des Tora Ketubim et des Nebiim, employés dans les synagogues, nous ne croyons pas qu’il y ait un seul manuscrit ancien qui n’ait pas été ponctué et, par conséquent, mal interprété et déformé par les Masorets. Sans cette invention venue fort à propos de la Masorah, il n’aurait pas été possible de tolérer au siècle actuel un seul exemplaire de l’Ancien Testament. Il est bien connu que les Masorets prirent à tâche d’effacer, sauf dans quelques passages qui ont probablement dû leur échapper, toutes les expressions inconvenantes en les remplaçant par places par des phrases de leur crû, ce qui changeait souvent complètement le sens du verset. « Il est évident », dit Donaldson, « que l’école masorétique, à Tibériade, s’occupa de faire et de défaire le texte hébreu, jusqu’à la publication finale de la Masorah elle-même. » Par conséquent, si nous avions seulement les textes originels – si nous nous en rapportons aux exemplaires actuels de la Bible en notre possession – ce serait édifiant de comparer l’Ancien Testament avec les Védas et même avec les livres brahmaniques. Nous croyons certainement qu’aucune foi, pour aveugle qu’elle soit, puisse tenir debout devant une pareille avalanche de fables et de crues impudicités. Si celles-ci ne sont pas seulement acceptées par des millions de personnes civilisées, qui s’imaginent qu’il est honorable et édifiant d’y croire comme étant une révélation divine, mais aussi qu’elles leur ont été imposées, pourquoi nous étonnerions-nous de ce que les Brahmanes croient également que leurs écritures sont une Sruti, c’est-à-dire une révélation ?

De toutes façons, rendons grâces aux Masorets, mais considérons en même temps les deux faces de la médaille.

Les légendes, les mythes, les allégories, les symboles, s’ils appartiennent à la tradition hindoue, chaldéenne, ou égyptienne, sont tous classés sous la même rubrique, de fiction. On ne leur concède même pas une recherche superficielle au sujet de leur relation possible avec l’astronomie ou les emblèmes sexuels. Les mythes – lorsqu’ils sont mutilés, et justement pour cette raison – sont acceptés comme Ecriture Sainte, bien plus, comme la Parole de Dieu ! Est-ce là de l’histoire impartiale ? Est-ce là de la justice pour le passé, le présent ou le futur ? « Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon », disait le Réformateur il y a dix-neuf siècles. « Vous ne pouvez servir la vérité et le parti pris public », serait plus applicable en s’adressant à notre époque actuelle. Et cependant nos autorités prétendent servir celle-là.

Il est rare qu’un mythe dans un système religieux quelconque, n’ait pas une base historique aussi bien que scientifique. Les Mythes, ainsi que le dit fort judicieusement Pococke, « sont reconnus aujourd’hui comme des fables, dans la mesure où nous les comprenons mal ; des vérités dans la mesure où elles étaient autrefois comprises. C’est notre ignorance qui a fait un mythe de l’histoire ; et notre ignorance est un héritage des Hellènes, et la plus grande partie de celle-ci est le résultat de la vanité hellénique (116d) ».

Bunsen et Champollion ont déjà montré que les livres sacrés des Egyptiens étaient bien plus anciens que les parties les plus anciennes du Livre de la Genèse. Et aujourd’hui, de soigneuses recherches paraissent autoriser le soupçon – qui pour nous est une certitude – que les lois de Moise sont copiées sur le code du Manou brahmanique. Ainsi, selon toute probabilité, l’Egypte est redevable à l’Inde de sa civilisation, de ses institutions civiles, et de son art. Toute une armée « d’autorités » s’érige contre cette dernière assertion ; mais que nous importe si ces autorités nient aujourd’hui le fait ? Tôt ou tard il faudra qu’elles l’acceptent, qu’elles appartiennent à l’école allemande ou française. Il existe parmi eux, mais non chez ceux qui transigent si aisément entre l’intérêt et la conscience, quelques savants intrépides, qui jetteront la lumière sur certains faits irrécusables. Il y a quelque vingt ans, Max Muller, dans une lettre à l’éditeur du Times de Londres, en avril 1857, soutenait fermement que le Nirvâna voulait dire annihilation, au sens le plus large du mot. (Voyez Chips, etc. Vol. I, p. 287, au sujet de la signification de Nirvâna). Mais en 1869, dans une conférence devant l’assemblée générale de l’Association des Philologues Allemands, à Kiel, il déclara nettement « qu’il croyait que le nihilisme attribué à l’enseignement du Bouddha, ne fait pas partie de sa doctrine, et qu’il est tout à fait erroné de supposer que le Nirvâna signifie annihilation » (American and Oriental Litterary Record, de Trubner, October 16, 1869 ; voyez aussi Ancient Faiths and Modern de Inmann, p. 128). Et cependant si nous ne nous trompons fort, le professeur Muller passait aussi bien pour une autorité en 1857 qu’en 1869.

« Il sera difficile d’établir », dit (maintenant) ce célèbre savant, « si les Védas sont les livres les plus anciens, ou si quelques parties de l’Ancien Testament ne peuvent être attribuées à une date aussi ancienne, sinon antérieure aux plus anciens hymnes des Védas (117d). » Toutefois sa rétraction au sujet du Nirvâna nous laisse l’espoir qu’il pourra encore changer d’opinion quant à la Genèse, de sorte que le public aura le bénéfice simultané de la vérité et de la sanction d’une des plus hautes autorités de l’Europe.

Nul n’ignore que les orientalistes n’ont jamais pu se mettre d’accord sur l’époque de Zoroastre, et jusqu’à ce que cette question ait été élucidée on fera bien de s’en tenir implicitement, plutôt aux calculs brahmaniques au moyen du zodiaque, qu’à l’opinion des savants. Laissant de côté toute la horde profane des savants méconnus, ceux qui attendent encore leur tour pour devenir les idoles du public comme symboles de la direction scientifique, où trouverons-nous, parmi les autorités reconnues aujourd’hui comme telles, deux hommes qui soient d’accord au sujet de cette époque ? Voici Bunsen qui place Zoroastre à Baktra, et l’émigration des Baktriens vers l’Indus en l’an 3784 avant J.-C. (118d) et la naissance de Moïse en 1392 (119d). Or il est plutôt malaisé de mettre Zoroastre avant les Védas puisque sa doctrine tout entière est celle des Védas primitifs. Certes, il séjourna en Afghanistan pendant une période plus ou moins problématique, avant de traverser le Pendjab ; mais les Védas furent commencés dans ce dernier pays. Ils signalent la marche des Hindous de même que l’Avesta signale celle des Iraniens. Puis il y a Haug qui assigne à l’Aitareya Brahmanam – doctrine brahmanique et commentaire du Rig-Véda, d’une date bien plus récente que le Véda lui-même – une date de 1400 à 1200 avant J.-C., tandis qu’il met les Védas entre 2000 et 2400 ans avant J.-C. Max Muller fait prudemment ressortir certaines difficultés dans ce calcul chronologique, mais, tout de même, il ne le nie pas entièrement (120d). Quoi qu’il en soit, et en supposant même que le Pentateuque ait été écrit par Moise en personne – nonobstant qu’en ce faisant, il ait fait deux fois le récit de sa propre mort – néanmoins, si Moise est né, ainsi que le dit Bunsen en 1392 avant J.-C. il est impossible que le Pentateuque ait été écrit avant les Védas ; et surtout si Zoroastre est né en 3784 avant J.-C. Si, comme le dit le Dr Haug (121d), quelques-uns des hymnes du Rig-Véda furent écrits avant le schisme de Zoroastre, quelque trente-sept siècles avant J.-C. et Max Muller affirme lui-même que les « Zoroastriens et leurs ancêtres partirent de l’Inde pendant la période védique », comment pourrait-on faire remonter quelques parties de l’Ancien Testament à la même date, sinon « à une date antérieure aux plus anciens hymnes du Véda » ?

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