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LES ELEMENTS, LES ELEMENTALS ET LES ELEMENTAIRES – partie 9

Dans le commentaire manuscrit de Proclus sur la magie, il donne l’explication suivante : « De même que les amoureux procèdent graduellement de la beauté apparente dans les formes sensibles à celle qui est divine ; de même les prêtres de l’antiquité, lorsqu’ils jugeaient qu’il y a une certaine alliance et sympathie mutuellement entre les choses de la nature, entre celles visibles et les forces occultes et qu’ils découvraient que toutes choses subsistent en tout, ils créaient une science sacrée, sur cette sympathie mutuelle et de cette similarité. Ils reconnaissaient ainsi, dans les choses secondaires, les choses suprêmes dont les premières sont l’image grossière ; ils voyaient dans les régions célestes les propriétés terrestres subsistant d’une façon causale et céleste, et sur la terre, les propriétés célestes selon la condition terrestre. »

Proclus signale ensuite certaines particularités mystérieuses des plantes, des minéraux, des animaux, qui toutes sont bien connues de nos naturalistes, mais dont aucune n’est expliquée. Tel est le mouvement de rotation du tournesol, de l’héliotrope et du lotus qui, avant le lever du soleil, replient leurs feuilles, retirant pour ainsi dire leurs pétales en elles-mêmes, et les étalent ensuite petit à petit, à mesure que le soleil se lève, pour les replier de nouveau, lorsqu’il descend au couchant. Telle aussi la conduite des pierres solaires et lunaires, de l’héliosélène, du coq, du lion et d’autres animaux. « Or, dit-il, les anciens ayant étudié cette sympathie mutuelle des choses (célestes et terrestres), les appliquèrent pour des fins occultes de nature terrestre et céleste, et, par ce moyen, grâce à certaine similitude, ils attirèrent les vertus divines dans ce séjour inférieur… Toutes choses sont remplies de natures divines ; les natures terrestres recevant la plénitude de celles qui sont célestes ; mais les natures célestes les reçoivent à leur tour des essences super célestes, et chaque ordre procède graduellement en une belle descente, du plus haut au plus bas (410). Car les éléments particuliers rassemblés en un seul, dans une région au-dessus de l’ordre de choses, se dilatent ensuite en descendant, diverses âmes étant ainsi distribuées, sous la conduite de leurs diverses divinités (411). »

Evidemment Proclus ne défend pas par là une simple superstition, mais la science ; car tout en étant occulte et inconnue de nos savants qui en contestent la possibilité, la magie est une science. Elle est solidement et uniquement établie sur les mystérieuses affinités existant entre les corps organiques et inorganiques, productions visibles des quatre règnes, et les puissances invisibles de l’Univers. Ce que la science appelle gravitation, les hermétistes de l’antiquité et du moyen âge le nommaient magnétisme, attraction, affinité. C’est la loi universelle qui est comprise par Platon, et expliquée dans le Timée, sous le nom d’attraction des corps plus petits par les plus grands, des corps semblables par leurs semblables, ces derniers dégageant une force magnétique, plutôt qu’ils ne suivent la loi de la gravitation. La formule antiaristotélienne : que la gravité fait tomber tous les corps avec une égale rapidité sans égard à leur poids, la différence étant causée par quelque autre agent inconnu, semblerait devoir forcément s’appliquer avec plus de vérité au magnétisme qu’à la gravitation, puisque celui-ci attire plus en vertu de la substance, que du poids. Une connaissance complète et absolue des facultés occultes de chaque chose dans la nature, visible aussi bien qu’invisible ; leurs relations, leurs attractions et leurs répulsions mutuelles ; la cause de ces dernières, remontant jusqu’au principe spirituel qui pénètre et anime toutes choses ; l’aptitude à donner à ce principe les meilleures conditions de manifestation, en d’autres termes, la connaissance profonde et étendue des lois de la nature – telle était et telle est la base de la magie.

En passant en revue, dans ses notes sur Fantômes et Lutins, certains faits mis en avant par quelques illustres défenseurs des phénomènes spirites, tels que le professeur de Morgan, M. Robert Dale Owen et M. Wallace, parmi tant d’autres, M. Richard A. Proctor, dit qu’il « ne voit pas la portée des remarques suivantes du professeur Wallace : « Comment peut-on réfuter ou expliquer de pareilles preuves », dit Wallace en parlant d’un récit d’Owen ? Les preuves de cette nature, toutes aussi bien fondées, sont produites par centaines, mais on n’essaie même pas de les expliquer. On les ignore, et dans bien des cas on prétend qu’une explication est impossible ». À cela M. Proctor répond, avec infiniment d’esprit, que comme « nos philosophes déclarent que, depuis longtemps, ils ont décidé que ces histoires de revenants ne sont que des illusions ; par conséquent il n’y a qu’à les ignorer ; ils sont fort ennuyés de voir présenter de nouvelles preuves, et faire de nouveaux convertis dont quelques-uns sont assez déraisonnables pour demander qu’on fasse un nouveau procès en alléguant que le premier verdict était contraire aux preuves. »

Et il ajoute : « Tout cela est une raison excellente pour que les convertis ne soient pas tournés en ridicule à cause de leur foi ; mais il s’agit de mettre en avant quelque chose de plus probant pour que les philosophes consacrent de leur temps à étudier la question. Il faudrait montrer que le bien-être de l’humanité est largement en jeu dans cette affaire, tandis que la nature triviale de la conduite des revenants est admise même par ceux qui y croient ! »

Mme Emma Hardinge Britten a réuni un grand nombre de faits authentiques tirés des journaux mondains et scientifiques, qui tendent à montrer avec quelles sérieuses questions nos savants remplacent quelquefois le sujet irritant des « fantômes et lutins ». Elle reproduit d’un journal de Washington le rapport d’un de ces conclaves solennels, qui eut lieu le soir du 29 avril 1854. Le professeur Hare, de Philadelphie, l’éminent chimiste, si universellement respecté pour son caractère individuel, ainsi que pour sa vie de travail pour la science, « fut malmené et réduit au silence » par le professeur J. Henry, dès qu’il toucha au spiritisme. « L’attitude impertinente d’un des membres de l’American Scientific Association D, dit l’auteur, « fut sanctionnée par la plupart des membres de ce corps distingué, et mentionnée ensuite par tous dans le procès-verbal (412). » Le matin suivant, dans le compte rendu de la session, le Spiritual Telegraph commenta ces événements comme suit :

« Il semblerait qu’un sujet de cette nature » (présenté par le professeur Hare « serait capable d’intéresser tout spécialement les savants. Mais l’American Association for the Promotion of Science (413) décida qu’il était indigne d’attention, ou alors qu’il était dangereux de s’en occuper, et que, par conséquent, ils déposeraient la requête sur le bureau. N’oublions pas, à ce sujet, de rappeler que l’American Association for the Promotion of Science aborda, pendant la même session, une discussion très savante, très étendue, très grave et très profonde, sur la cause qui faisait que les coqs chantaient entre minuit et une heure du matin ». Sujet digne des philosophes ; il concerne, en outre, largement le bien-être de l’humanité entière.

Il suffit que l’on exprime la croyance qu’il existe une mystérieuse sympathie entre la vie de certaines plantes et celles des êtres humains pour être aussitôt tourné en ridicule. Malgré cela, les cas sont nombreux et bien prouvés, qui démontrent la réalité de cette affinité. Il y a eu des personnes qui sont tombées malades en même temps que l’on déracinait un arbre, planté le jour de leur naissance, et qui sont mortes le jour où l’arbre mourait. Et vice-versa, on a vu un arbre, planté dans les mêmes conditions, s’étioler et périr simultanément avec la personne, à la naissance de laquelle il avait été planté. M. Proctor dirait sans doute que le premier cas est un « effet de l’imagination », et le second une « curieuse coïncidence. »

Max Muller cite un grand nombre de ces cas dans son essai On Manners and customs. Il montre que cette tradition populaire existe dans l’Amérique Centrale, dans l’Inde et en Allemagne. Il en suit la trace presque dans toute l’Europe, la constate chez les guerriers Maoris, en Guyane Britannique et en Asie. Passant en revue les Researches into the Early History of Mankind, de Tyler, ouvrage dans lequel sont réunies beaucoup de ces traditions, le grand philologue fait les observations très justes que voici : « Si on ne les trouvait que dans les récits hindous et allemands, nous pourrions les considérer comme appartenant aux anciens Aryens ; mais lorsque nous les rencontrons encore en Amérique Centrale, il ne nous reste qu’à admettre une communication entre les colons européens et les conteurs américains indigènes… ou bien à chercher s’il n’y a pas d’élément intelligible et véritablement humain, dans cette prétendue sympathie entre la vie des fleurs et celle de l’homme. »

La génération actuelle, qui ne croit à rien, en dehors de l’évidence superficielle de ses sens, rejettera sans doute jusqu’à l’idée d’un sympathique pouvoir, entre les plantes et les animaux et même les pierres. La taie qui couvre leur vue interne les empêche de voir autre chose que ce qu’il est impossible de nier. L’auteur du Dialogue Asclépien nous en fournit la raison, qui pourrait peut-être s’appliquer au temps présent, et expliquer cette épidémie d’incrédulité. Dans notre siècle, comme alors, « il y a une déplorable séparation entre la divinité et l’homme ; on ne croit ni n’entend plus rien en faveur du ciel, et toute voix divine est nécessairement réduite au silence. » Ou, comme le disait l’empereur Julien-, « la petite âme » du sceptique est « en vérité subtile ; mais elle ne voit rien par vision saine et sûre ».

Nous sommes au bas d’un cycle, et évidemment dans un état de transition. Platon divise en périodes fécondes et stériles le progrès intellectuel de l’univers durant chaque cycle. Dans les régions sublunaires, les sphères des divers éléments, dit-il, restent éternellement en parfaite harmonie avec la nature divine ; « mais leurs parties », en raison d’une trop étroite proximité de la terre et de leur conjonction avec le terrestre (qui est matière et par conséquent le royaume du mal), « sont quelquefois en accord, et quelquefois en désaccord avec la nature (divine). » Lorsque ces circulations (qu’Eliphas Levi nomme « les courants de lumière astrale »), dans l’éther universel, qui contient en lui chaque élément, s’opèrent en harmonie avec l’esprit divin, notre terre, et tout ce qui lui appartient jouissent d’une période fertile. Les puissances occultes des plantes, des animaux et des minéraux sympathisent magiquement avec les « natures supérieures », et l’âme divine de l’homme est en parfaite intelligence avec ces natures « inférieures ». Mais pendant les périodes stériles, ces dernières perdent leur sympathie magique, et la vue spirituelle de la majorité du genre humain est aveuglée au point de perdre toute notion des pouvoirs supérieurs de son propre esprit divin. Nous sommes dans une période stérile : le XVIIIème siècle, durant lequel la fièvre maligne du scepticisme s’est si violemment déclarée, a greffé l’incrédulité, comme un mal héréditaire, sur le XIXème. L’intellect divin est voilé dans l’homme ; seul son cerveau animal raisonne.

La magie était jadis une science universelle, entièrement entre les mains du prêtre savant. Quoique le foyer en fût jalousement gardé dans les sanctuaires, ses rayons illuminaient tout le genre humain. Comment expliquerait-on autrement l’extraordinaire identité de « superstitions », de coutumes, de traditions, et même de phrases, répétées en proverbes populaires, si répandus d’un pôle à l’autre, qu’on rencontre exactement les mêmes idées chez les Tartares et les Lapons, que chez les peuples du midi de l’Europe, les habitants des steppes russes, et les aborigènes d’Amérique du Nord et du Sud. Tyler montre par exemple qu’une des anciennes maximes de Pythagore : « Ne tisonnez point le feu avec un glaive » , est aussi populaire chez une foule de nations qui n’ont jamais eu la moindre relation entre elles. Il cite De Plano Carsini, qui trouve que cette tradition était courante chez les Tartares dès 1246. Un Tartare ne consentirait à aucun prix à planter un couteau dans le feu, ni à le toucher avec un instrument tranchant ou pointu, de peur de couper « la tête du feu ». Le Kamtchadal de l’Asie du Nord-Est le considère comme un grand péché. Les Indiens Sioux du Nord de l’Amérique ne toucheraient le feu, ni avec une aiguille, ni avec un couteau, ni avec un instrument tranchant. Les Kalmoucks partagent cette frayeur ; et un Abyssin mettrait plutôt ses bras nus jusqu’au coude dans un brasier, que de se servir auprès de lui d’un couteau ou d’une hache. Tyler qualifie également tous ces faits de « curieuses coïncidences. » Toutefois Max Muller pense qu’ils perdent beaucoup de leur force, par le fait « qu’ils sont basés sur la doctrine de Pythagore. »

Toute phrase de Pythagore, ainsi que c’est le cas pour la plupart des anciennes maximes, a une double signification ; et tandis qu’elle a un sens physique occulte, exprimé littéralement dans ses mots, elle renferme un précepte de morale qui est expliqué par Jamblique dans sa Vie de Pythagore. Ce « Ne creuse pas le feu avec un glaive » est le neuvième symbole, dans le Protreptique de ce Néo-platonicien. « Ce symbole, dit-il, exhorte à la prudence. » II fait voir « qu’il ne faut pas opposer des mots tranchants à un homme plein du feu de la colère et ne pas discuter avec lui. Car, par des paroles impolies, vous troublerez et irriterez un ignorant, et vous-même vous en souffrirez. Heraclite atteste aussi la vérité de ce symbole. Car il dit : « II est difficile de lutter avec colère, car tout ce qu’on doit faire rachète l’âme. » Et c’est très juste. En effet, en cédant à la colère, beaucoup changent les conditions de leur âme et rendent la mort préférable à la vie. Mais en gouvernant votre langue et en restant calme, l’amitié naît du conflit, le feu de la colère étant éteint et vous-même ne paraîtrez pas dépourvu d’intelligence (414). »

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