LES ELEMENTS, LES ELEMENTALS ET LES ELEMENTAIRES – partie 8
Si les maîtres modernes sont tellement en avance sur les anciens, pourquoi ne nous rendent-ils pas les arts perdus de nos ancêtres postdiluviens ? Pourquoi ne nous donnent-ils pas les couleurs impérissables de Luxor, la pourpre de Tyr ; le vermillon brillant, et le bleu éclatant qui décorent les murs de ce temple, où les teintes sont encore aussi fraîches qu’au premier jour ? Le ciment indestructible des pyramides et des aqueducs anciens ; la trempe des lames de Damas, que l’on pouvait tourner comme un tire-bouchon dans leur fourreau, sans les rompre ; les superbes et incomparables teintes des vitraux que l’on retrouve dans la poussière des ruines antiques et qui rayonnent aux fenêtres des anciennes cathédrales ; et le secret de la fabrication du verre malléable ? Et si la chimie est si peu en état de rivaliser même avec le moyen-âge dans certaines branches des arts, pourquoi se vanter de quelques découvertes qui, selon toute probabilité, étaient déjà connues il y a des milliers d’années ? Plus l’archéologie et la philologie font de progrès, plus humiliantes pour notre orgueil sont les découvertes que l’on fait de jour en jour ; plus glorieux aussi sont les témoignages qu’elles apportent en faveur de ceux que l’on a considérés jusqu’à ce jour, peut-être à cause de la distance qui nous sépare de leur antiquité éloignée, comme des ignorants, pataugeant dans la boue épaisse de la superstition.
Pourquoi oublierons-nous que, des siècles avant que la proue de l’aventureux Génois ait fendu les mers occidentales, les vaisseaux phéniciens avaient déjà voyagé autour du globe, et porté la civilisation dans des régions aujourd’hui silencieuses et désertes ? Quel est l’archéologue qui osera affirmer que la même main qui donna les plans des Pyramides d’Egypte, de Karnak, et des milliers de ruines, vouées aujourd’hui à l’oubli, sur les berges sablonneuses du Nil, n’a pas édifié le monumental Nagkonwat au Cambodge ? Ou gravé les inscriptions hiéroglyphiques sur les obélisques et les portiques du village Indien abandonné, récemment découvert par lord Dufferin, en Colombie Britannique ? Ou ceux des ruines de Palenque et d’Uxmal en Amérique Centrale ? Est-ce que les reliques que nous gardons comme des trésors dans nos musées, derniers souvenirs « d’arts perdus » depuis longtemps, ne parlent pas hautement en faveur de la civilisation antique, ne sont-elles pas la preuve mainte fois répétée, que les nations et les continents disparus ont emporté avec eux, dans la tombe, des arts et des sciences que ni le premier creuset chauffé dans un cloître au moyen-âge, ni la dernière cornue brisée par un chimiste moderne, n’ont pas fait revivre ni ne feront revivre – au moins dans le siècle actuel.
« Ils n’étaient point sans avoir quelque notion d’optique » concède aux anciens le professeur Draper, magnanime ; d’autres vont jusqu’à la leur refuser. « La lentille convexe trouvée à Nemrod prouve qu’ils n’étaient pas sans connaître les instruments grossissants (404). » Oui-là ? S’ils ne les connaissaient pas, tous les auteurs classiques ont donc menti. Car, lorsque Ciceron nous apprend qu’il a vu l’Iliade tout entière écrite sur une peau si petite qu’elle pouvait tenir dans une coquille de noix ; et quand Pline affirme que Neron avait une bague sertie d’un verre qui lui permettait de voir à distance les spectacles de gladiateurs, il serait difficile de pousser plus loin l’audace du mensonge. Certes, lorsque l’on nous dit que Maurice, du haut du promontoire de Sicile, pouvait voir toute la mer jusqu’à la côte d’Afrique, au moyen d’un instrument nommé nauscopite, nous devons croire de deux choses l’une : ou que tous ces témoins oculaires ont menti, ou que les anciens avaient une connaissance plus que superficielle en matière d’optique et de verres grossissants. Wendell Phillips déclare qu’un de ses amis possède une bague extraordinaire « ayant à peu près trois quarts de pouce de diamètre, sur laquelle est gravée le corps nu du dieu Hercule. À l’aide d’une loupe on distingue l’entrelacement des muscles, et on compte chaque poil séparé des sourcils… Rawlinson rapporta une pierre d’environ vingt pouces de long et dix de large, contenant un traité complet de mathématiques, qui serait absolument illisible sans lentille… Au muséum du Dr Abbott, il y a un anneau de Cheops, que Bunsen déclare dater de 500 ans avant Jésus-Christ. Le sceau de l’anneau est de la grandeur d’une pièce d’un franc, et la gravure qui y est exécutée serait invisible sans le secours d’une loupe. On montre à Parme un bijou jadis porté par Michel-Ange, dont la gravure remonte à 2.000 années, et représente sept femmes. Il faut une loupe puissante pour en distinguer les formes… Par conséquent », ajoute le savant conférencier, « le microscope, au lieu de dater de nos jours, avait déjà des frères dans les livres de Moise, des frères en bas âge. »
Les faits qui précèdent ne paraissent donc pas indiquer une simple notion d’optique. C’est pourquoi, tout en différant complètement d’avis avec le professeur Fiske, dans la critique qu’il fait, dans son Unseen World, de l’ouvrage du professeur Draper, Conflict between Religion and Science, le seul reproche que nous adressions au livre admirable de Draper, c’est que, comme critique historique, il emploie parfois ses instruments d’optique à contre-sens. Ainsi, pour grossir le prétendu athéisme du Pythagoricien Bruno, il le regarde à travers la lentille convexe ; et lorsqu’il veut parler des connaissances des anciens, c’est de la lentille concave qu’il fait évidemment usage.
Il est intéressant de suivre, dans divers ouvrages modernes, les essais prudents des auteurs érudits, aussi bien chrétiens qu’incrédules, pour tracer une ligne de démarcation entre ce que nous devons croire ou ne pas croire chez les auteurs anciens. On ne leur accorde aucun crédit sans réserve. Si Strabon nous dit que Ninive avait quarante-sept milles de circonférence, et que l’on accepte son témoignage, pourquoi agit-on autrement à son égard, lorsqu’il atteste la réalisation des prédictions Sibyllines ? Quel sens commun y a-t-il à appeler Herodote le « Père de l’histoire », en l’accusant ensuite de radoter, toutes les fois qu’il rend compte de manifestations merveilleuses, dont il fut le témoin oculaire ? Qui sait, après tout, cette précaution est-elle plus que jamais nécessaire, dès qu’on a baptisé notre époque, le Siècle des Découvertes. Le désenchantement pourrait être trop cruel pour l’Europe. Voici que l’on enseigne maintenant dans les livres d’école que la poudre à canon, qu’on croyait être l’invention de Roger Bacon et de Schwartz, était déjà, des siècles avant notre ère, employée par les Chinois, pour niveler les collines et faire sauter les rochers. Draper dit qu’ « au musée d’Alexandrie, il y avait une machine inventée par Hero, le mathématicien, quelque 100 ans avant Jésus-Christ, qui marchait au moyen de la vapeur, et avait la forme de celles que nous nommons machines à réaction… Le hasard n’a rien eu à voir avec l’invention de la machine à vapeur moderne (405). » L’Europe s’enorgueillit des découvertes de Copernic et de Galilee, et nous savons maintenant que les observations astronomiques des Chaldéens remontent à peu près à l’époque du déluge fabuleux de Noé, que Bunsen fixe à 10.000 ans au moins avant notre ère (406). Bien plus, un empereur de Chine, plus de 2.000 ans avant le Christ (donc avant Moise), fit mettre à mort deux de ses principaux astronomes, pour n’avoir pas prédit une éclipse de soleil.
On peut noter, comme un exemple du peu d’exactitude des notions courantes au sujet des prétentions scientifiques de notre siècle, que les découvertes de l’indestructibilité de la matière et de la corrélation des forces, et surtout cette dernière, sont proclamées comme un de nos plus grands triomphes. C’est « la découverte la plus importante du siècle présent », dit Sir William Armstrong, président de la British Association. Mais cette « importante découverte » n’est pas une découverte du tout : Son origine, outre qu’on en trouve des traces dans les ouvrages des philosophes anciens, se perd dans la nuit des temps préhistoriques. On en découvre les premiers vestiges dans les rêveuses spéculations de la théologie Védique, dans la doctrine de l’émanation et de l’absorption, bref dans le nirvana. Jean Erigene l’a esquissée, dans son audacieuse philosophie du VIIIème siècle, et nous engageons le lecteur à lire De Divisione Naturae, pour se convaincre de cette vérité. La Science dit que lorsque la théorie de l’indestructibilité de la matière (une très, très vieille idée de Democrite, par parenthèse) fut démontrée, il devint nécessaire de l’étendre également à l’énergie. Aucune particule de matière ne se perd jamais ; aucune énergie dans la nature ne peut disparaître ; par conséquent, on a la preuve que l’énergie est également indestructible, et que ses diverses manifestations, ou forces, sous différents aspects, sont interchangeables et ne sont que les modes différents de mouvement des particules de matière. C’est ainsi que fut redécouverte la corrélation des forces. M. Grove déjà en 1842, donna à chacune de ces forces chaleur, électricité, magnétisme et lumière… le caractère de convertibilité ; les reconnaissant capables d’être tantôt cause et tantôt effet (407). Mais d’où viennent ces forces, et où vont-elles, lorsqu’elles nous échappent ? Sur ce point, la science est muette.
La théorie de la « corrélation des forces », bien que passant aux yeux de nos contemporains, pour la « plus grande découverte de notre temps », n’explique ni le commencement ni la fin d’une seule de ces forces ; elle n’en indique pas non plus la cause. Les forces peuvent être convertibles et l’une produire l’autre, mais, malgré tout, la science exacte est incapable d’expliquer l’alpha ou l’oméga du phénomène. En quoi donc sommes-nous en avance sur Platon qui, discutant dans le Timée sur les qualités primaires et secondaires de la matière (408), et sur la faiblesse de l’intelligence humaine, fait dire à Timée : « Dieu connaît les qualités originelles des choses ; l’homme ne peut espérer atteindre qu’à la probabilité. Nous n’avons qu’à ouvrir une des brochures de Huxley et de Tyndall, pour y trouver précisément le même aveu ; mais ils renchérissent sur Platon en n’accordant même pas à Dieu qu’il en sait plus long qu’eux ; et c’est peut-être là-dessus qu’ils fondent leurs prétentions à la supériorité ! Les anciens hindous fondaient leur doctrine de l’émanation et de l’absorption précisément sur cette loi. Le Tó ‘Ov, le point primordial dans le cercle sans limites, « dont la circonférence n’est nulle part et le centre partout » émanant toutes choses, et les manifestant sous des formes multiples dans l’univers visible ; les formes changeant sans cesse, se mêlant, et après une transformation graduelle de l’esprit pur (ou le « néant » bouddhique) en la matière la plus grossière, commençant à se rétracter, et, graduellement à se replonger dans leur état primitif, qui est l’absorption en Nirvana (409) ; qu’est-ce que tout cela sinon la loi de la corrélation des forces ?
La Science nous dit que la chaleur développe de l’électricité, et que l’électricité produit de la chaleur ; que le magnétisme produit de l’électricité et vice-versa. Elle nous dit que le mouvement résulte du mouvement même, et ainsi de suite, à l’infini. C’est l’A. B. C. de l’occultisme des premiers alchimistes. L’indestructibilité de la matière et de l’énergie étant découverte et prouvée par nos savants modernes, le grand problème de l’éternité est résolu. Qu’avons-nous besoin désormais de l’esprit ? Son inutilité n’est-elle point scientifiquement démontrée ?
Ainsi, les philosophes modernes n’ont pas fait un pas au-delà de ce que savaient les prêtres de Samothrace, les hindous, et même les Gnostiques Chrétiens. Les premiers l’ont démontré, dans l’ingénieux mythe des Dioscures, les « fils du ciel », les jumeaux dont parle Schweigger, » qui meurent et reviennent constamment ensemble à la vie parce qu’il est absolument indispensable que l’un meure pour que l’autre vive. » Ils savaient aussi bien que nos physiciens que lorsqu’une force a disparu, elle s’est tout simplement transformée en une autre force. Bien que l’archéologie n’ait pas découvert d’appareil ancien pour ces conversions spéciales, nous sommes néanmoins fondés à affirmer, par déductions d’analogies, que presque toutes les religions anciennes étaient fondées sur l’indestructibilité de la matière et des forces, et en plus sur l’émanation du tout, hors d’un feu éthéré spirituel – ou soleil central, qui est Dieu ou esprit. C’est sur la connaissance de la potentialité résidant dans cet esprit qu’était basée l’ancienne magie théurgique.
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