LES ELEMENTS, LES ELEMENTALS ET LES ELEMENTAIRES – partie 7
Le professeur Carpenter vante la philosophie avancée du siècle actuel, qui « n’ignore aucun fait, si étrange qu’il soit, qui est établi par des preuves valables » ; et pourtant il serait le premier à repousser les prétentions des anciens au savoir philosophique et scientifique, quoique, chez eux aussi, il soit fondé sur des preuves « aussi valables » que celles sur lesquelles les hommes d’aujourd’hui appuient leurs propres prétentions à la distinction philosophique ou scientifique. Prenons par exemple dans le domaine de la science, l’électricité et l’électro-magnétisme, qui ont porté si haut les noms de Franklin et de S. Morse. Six siècles avant l’ère chrétienne, Thales est censé avoir découvert les propriétés électriques de l’ambre ; et cependant, les dernières recherches de Schweigger, exposées dans ses ouvrages sur le symbolisme, ont parfaitement démontré que toutes les anciennes mythologies étaient fondées sur la science de la philosophie naturelle, et montrent que les propriétés les plus occultes de l’électricité et du magnétisme étaient connues des théurgistes des plus anciens Mystères mentionnés dans l’histoire, ceux de Samothrace. Diodore de Sicile, Herodote, et Sanchoniathon le Phénicien – les plus anciens historiens – nous disent que ces Mystères viennent de la nuit des temps, remontant à des siècles, et peut-être des milliers d’années avant l’époque historique. Nous en trouvons une des meilleures preuves dans une très remarquable gravure, qui figure dans les Monuments d’Antiquité Figurés de Raoul Rochette, dans laquelle, comme le « Pan aux cheveux hérissés », tous les personnages ont leur chevelure coulant dans toutes les directions, excepté celui du centre, représentant la Demeter Kabeirienne, dont émane la puissance, et un autre, un homme agenouillé (396). Cette gravure, selon Schweigger, représente évidemment une partie de la cérémonie d’initiation. Et cependant, il n’y a pas si longtemps que les ouvrages élémentaires sur la philosophie naturelle ont commencé à être illustrés de têtes électrisées dont les cheveux se dressent dans toutes les directions, sous l’influence du fluide électrique. Schweigger nous fait voir que les plus importantes cérémonies religieuses étaient en relation intime avec la philosophie naturelle de l’antiquité maintenant perdue. Il démontre de la façon la plus détaillée, que dans les temps préhistoriques, la magie faisait partie des mystères, et que les grands phénomènes, les prétendus miracles – Païens, Juifs, ou Chrétiens – reposaient en réalité sur la connaissance secrète que les prêtres de l’antiquité possédaient sur la physique et toutes les branches de la chimie ou plutôt de l’alchimie.
Au chapitre XI, entièrement consacré aux merveilleuses découvertes des anciens, nous nous proposons de faire d’une façon plus complète la preuve de nos affirmations. Nous montrerons, d’après le témoignage des classiques les plus dignes de foi, qu’à une époque bien antérieure au siège de Troie, les prêtres instruits des sanctuaires étaient parfaitement au courant de l’électricité et même des paratonnerres. Nous n’ajouterons maintenant que quelques mots avant de laisser ce sujet de côté.
Les théurgistes comprenaient si bien les propriétés les plus infimes du magnétisme, que, sans posséder la clé perdue de leurs arcanes, mais en se servant uniquement de ce qu’on savait au sujet de l’électro-magnétisme à leur époque moderne, Schweigger et Ennemoser ont pu établir l’identité des « Jumeaux », les Dioscures, avec la polarité de l’électricité et du magnétisme. Selon Ennemoser, les mythes symboliques, pris d’abord pour des fictions dénuées de sens, sont maintenant reconnus comme « l’expression la plus ingénieuse, et en même temps la plus profonde, de vérités naturelles bien définies, strictement scientifiques (397). »
Nos physiciens s’enorgueillissent des découvertes de notre siècle, et chantent réciproquement leurs louanges. L’éloquence de leurs cours, leur phraséologie fleurie n’a besoin que de légères modifications pour se transformer en mélodieux sonnets. Nos modernes Plutarque, nos Dante, nos Tasse-, rivalisent avec les troubadours de jadis, en poétiques effusions. Dans leur glorification sans bornes de la matière, ils chantent l’amoureux accouplement des atomes errants, et les voluptueux enlacements des protoplasmes, en déplorant l’inconstance coquette des « forces », qui jouent d’une façon si provocante à cache-cache, avec nos graves professeurs, dans le grand drame de la vie, qu’ils ont baptisé la « corrélation des forces ». Proclamant la matière, seule et autocratique souveraine de l’Univers sans Limite, ils la font divorcer de force d’avec son conjoint, et ils placent leur reine devenue veuve, sur le grand trône de la nature, rendu vacant par l’exil de l’esprit. Et maintenant, ils cherchent à la faire paraître aussi attrayante que possible, en l’encensant et en se prosternant devant le sanctuaire élevé de leurs propres mains. Oublient-ils, ou ignorent-ils entièrement le fait, qu’en l’absence du souverain légitime, ce trône n’est plus qu’un sépulcre blanchi, au-dedans duquel tout n’est que pourriture et corruption ! Que la matière, sans l’esprit qui la vivifie, et dont elle n’est que la « grossière scorie », pour employer l’expression des hermétistes, n’est qu’un corps sans âme, un cadavre, dont les membres, pour se mouvoir dans une direction déterminée, exige un opérateur intelligent pour actionner la grande batterie galvanique, qu’on nomme LA VIE !
En quoi le savoir du siècle actuel est-il si supérieur à celui des anciens ? Lorsque nous parlons de connaissances, nous n’entendons point cette définition brillante et claire de nos érudits modernes pour les détails les plus insignifiants de chaque branche de science exacte ; ni cette intuition qui fait trouver un terme approprié pour chaque chose, toute insignifiante et microscopique qu’elle soit ; Un nom pour chaque nerf et chaque artère dans l’organisme humain ou animal ; Une appellation pour chaque cellule, filament ou nervure des plantes ; Ce que nous entendons, c’est l’expression philosophique et définitive de toutes les vérités de la nature.
On reproche aux plus grands philosophes de l’antiquité leur superficialité et leur ignorance de ces détails des sciences exactes dont les modernes sont si fiers. Les divers commentateurs de Platon l’accusent d’avoir entièrement ignoré l’anatomie et les fonctions du corps humain ; de n’avoir pas connu l’action des nerfs pour transmettre les sensations ; et de n’avoir rien de mieux à mettre en avant, que de vaines spéculations au sujet des questions physiologiques. Il a simplement généralisé les divisions du corps humain, disent-ils, et il n’a rien dit qui rappelle les faits anatomiques. Quant à ses idées sur la structure du corps humain, l’être microcosmique, image en miniature du macrocosme, elles sont beaucoup trop transcendantes pour que nos matérialistes sceptiques leur accordent la moindre attention. L’idée que cette structure est, comme l’univers, formée de triangles, parait par trop ridicule à ses traducteurs. Seul, parmi ceux-ci, M. Jowett, dans son introduction au Timée, observe loyalement que le physicien moderne « ne consent qu’à contrecœur à admettre que ses connaissances ne sont que « les ossements d’un homme mort », qui lui ont permis de s’élever à de plus hautes connaissances (398). » Il oublie à quel point la métaphysique de l’antiquité est venue en aide aux sciences « physiques » d’aujourd’hui. Si au lieu de chercher chicane au sujet de l’insuffisance, et parfois même de l’absence de termes et de définitions strictement scientifiques dans les œuvres de Platon, nous les analysons avec soin, nous trouvons dans le seul Timée, tout limité qu’il soit, le germe de toutes les nouvelles découvertes. La circulation du sang et la loi de la gravitation y sont clairement mentionnées ; bien que le premier fait ne soit peut-être pas assez nettement défini, pour repousser les attaques réitérées de la science moderne ; Car, suivant le professeur Jowett, Platon ignorait totalement la découverte spécifique que le sang sort d’un côté du cœur par les artères, et revient de l’autre côté par les veines, quoiqu’il ait su parfaitement que le « sang est un fluide toujours en mouvement. »
La méthode de Platon, comme celle de la géométrie, consiste à descendre des universaux aux particuliers. La science moderne cherche, en vain, la cause première dans les permutations des molécules ; Platon la chercha, et la trouva dans la majestueuse marche des mondes. Pour lui c’était assez de connaître le plan grandiose de la création, et de pouvoir suivre les mouvements majestueux de l’univers, à travers leurs changements, jusqu’à leur fin. Les menus détails, dont l’observation et la classification ont mis à l’épreuve la patience de nos savants modernes, ne préoccupaient guère les philosophes anciens. Aussi, tandis qu’un gamin de cinquième saura mieux discourir sur les menus détails de la science physique que Platon lui-même, par contre le plus obtus des disciples de Platon en savait plus long au sujet des grandes lois cosmiques et de leurs relations mutuelles et montrait une plus grande connaissance et un plus grand contrôle des forces occultes qui sont derrière ces lois, que le plus savant professeur de n’importe quelle Académie moderne.
Ce fait si peu apprécié et si négligé des traducteurs de Platon, explique les louanges que nos savants modernes se décernent aux dépens de ce philosophe et de ses compagnons. Leurs prétendues erreurs en anatomie et physiologie sont amplifiées outre mesure, pour satisfaire notre amour-propre ; si bien qu’à force de nous bercer de l’idée de notre supériorité scientifique nous finissons par perdre de vue la splendeur intellectuelle des siècles passés. C’est comme si en grossissant par l’imagination démesurément les taches de soleil, on en venait à penser qu’on en a tout à fait éclipsé la lumière.
L’inutilité des recherches scientifiques modernes est montrée par le fait que, tout en ayant donné un nom aux plus infimes parcelles des minéraux, des plantes, des animaux et de l’homme, nos plus érudits professeurs sont incapables de nous dire quoi que ce soit de précis sur la force vitale, qui produit les changements dans ces différents règnes. Pour confirmer notre assertion, il faut chercher plus loin que les ouvrages de nos plus savantes autorités scientifiques.
II faut un certain courage moral à celui qui occupe une position élevée dans le monde savant, pour rendre justice aux anciens, en présence d’un sentiment public qui n’est satisfait que lorsqu’on les dénigre. Aussi, lorsque nous nous trouvons en présence d’un homme de cette catégorie, nous cueillons volontiers des lauriers, pour en faire hommage à ce savant courageux et loyal. Un tel homme est le professeur Jowett, maître au Collège de Baliol, et professeur de grec à l’Université d’Oxford, qui, dans sa traduction de Platon, parlant de la philosophie physique des anciens, en général, lui reconnaît les mérites suivants : 1° « Les physiciens des temps primitifs admettaient la théorie des nébuleuses ». Elle ne date donc pas des découvertes télescopiques de Herschel ainsi que l’affirme Draper (399). 2° « Que les animaux proviennent des grenouilles qui vinrent sur terre, et l’homme des mammifères était déjà enseigné par Anaximene au VIème siècle avant Jésus-Christ ». Le professeur aurait pu ajouter que cette théorie était antérieure de plusieurs milliers d’années peut-être, à Anaximene » ; c’était la doctrine des Chaldéens, et l’évolution des espèces de Darwin et sa théorie du singe sont d’origine antédiluvienne. 3° « Philoleus et les premiers Pythagoriciens affirmaient que la terre était un corps comme les autres planètes, évoluant dans l’espace (400). » Ainsi, Galilee, en étudiant quelques fragments de Pythagore – qui, affirme Reuchlin, existaient encore du temps du mathématicien Florentin – familier d’ailleurs avec les enseignements des anciens philosophes, n’a fait que remettre en lumière une doctrine astronomique, qui prévalait dans l’Inde depuis l’antiquité la plus reculée (401). 4° Les anciens « supposaient que les plantes avaient un sexe tout comme les animaux ». Il est donc prouvé que nos naturalistes modernes n’avaient qu’à emboîter le pas de leurs prédécesseurs. 5° « Les notes de musique dépendaient de la longueur relative, ou de la tension des cordes qui les produisaient, et elles se mesuraient par des rapports de nombres ». 6° « Le monde est régi par des lois mathématiques, et même les différences qualitatives ont leur origine dans les nombres ». 7° Enfin, « ils niaient énergiquement l’anéantissement de la matière, et en réalité ce n’était qu’une transformation (402). » « Bien qu’une de ces découvertes puisse être considérée comme un heureux hasard », ajoute M. Jowett, « on ne peut pas toutes les attribuer à de simples coïncidences (403). »
En résumé, la philosophie platonicienne était une science d’ordre, de système et de proportion ; elle embrassait l’évolution des mondes et des espèces, la corrélation et la conservation de l’énergie, la transmutation des formes matérielles, l’indestructibilité de la matière et de l’esprit. Sa position, à ce dernier point de vue, était en avance sur la science moderne, surmontant son système philosophique par une clé de voûte parfaite et immuable. Si la science a progressé à pas de géant dans ces dernières années, si nous avons des idées plus claires que les anciens sur la loi naturelle – pourquoi nos investigations, sur la nature et les sources de la vie demeurent-elles sans réponse ? Si le laboratoire moderne est, comme on le dit, tellement plus riche en résultats de recherches expérimentales que ceux de l’antiquité, comment se fait-il que nous ne marchions que dans des sentiers déjà battus longtemps avant l’ère chrétienne ? Comment se fait-il que le sommet le plus élevé que nous ayons atteint aujourd’hui, ne nous permette de voir, dans le lointain mystérieux des cimes inaccessibles de la connaissance que les preuves monumentales laissées par les explorateurs antérieurs pour jalonner les sites qu’ils avaient atteints et occupés avant nous ?
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