LES ELEMENTS, LES ELEMENTALS ET LES ELEMENTAIRES – partie 10
Nous avons eu parfois des craintes ; nous avons douté de l’impartialité de notre jugement, de notre compétence à critiquer avec tout le respect qui leur est dû les œuvres grandioses de nos philosophes modernes. Tyndall, Huxley, Spencer, Carpenter et quelques autres. Dans notre amour immodéré pour les « hommes de jadis », les sages primitifs, nous avons toujours craint de dépasser les limites de la Justice, et de refuser leur dû aux autres. Mais petit à petit, cette crainte naturelle a disparu, en présence de renforts inattendus. Nous avons constaté que nous n’étions qu’un faible écho de l’opinion publique, qui, malgré les obstacles, a trouvé quelque soulagement dans des articles pleins de valeur répandus dans les périodiques du pays. Un de ces articles parut dans le numéro de la National Quarterly Review de décembre 1875, sous le titre : « Nos philosophes sensationnels d’aujourd’hui. » C’est un article très bien écrit, discutant sans crainte les prétentions de beaucoup de nos les savants à des découvertes nouvelles sur la nature de la matière, sur l’âme humaine, le mental, l’Univers. Comment l’Univers est venu à l’existence, etc… « Le monde religieux a été fort impressionné, dit l’auteur de l’article, et non peu ému des paroles d’hommes comme Spencer, Tyndall, Huxley, Proctor et quelques autres de la même école. » Tout en reconnaissant volontiers ce que la Science doit à ces Messieurs, l’auteur leur conteste « très énergiquement » le droit de revendiquer la moindre découverte. Il n’y a rien de nouveau dans les spéculations même des plus avancés parmi eux ; rien qui ne fût connu et enseigné, sous une forme ou sous une autre, il y a des milliers d’années. Il ne dit pas que ces savants « présentent leurs théories comme s’ils les avaient découvertes ; mais ils laissent croire la chose, et les journaux font le reste… Le public qui n’a ni le temps, ni l’envie d’examiner les faits, adopte, de confiance, l’opinion des journaux… et se demande ce qui suivra ! Les prétendus inventeurs de ces étonnantes théories sont attaqués dans les journaux. Parfois, les fâcheux savants entreprennent leur propre défense, mais nous n’avons pas connaissance d’un seul cas où ils soient venus franchement dire : « Messieurs, ne nous en veuillez pas ; nous ne faisons que rééditer des histoires aussi vieilles que le monde. » Cela eût été conforme à la vérité ; « Mais les savants et les philosophes eux-mêmes, ajoute l’auteur, ne sont pas toujours à l’épreuve de la faiblesse d’encourager toute opinion qui leur assurerait une place parmi les immortels (415).
Huxley, Tyndall et les autres sont devenus depuis peu les grands oracles, les « papes infaillibles » des dogmes du protoplasme, des molécules, des formes primordiales, et des atomes. Ils ont cueilli plus de lauriers et de palmes, pour leurs grandes découvertes, que Lucrece, Ciceron, Plutarque et Seneque n’avaient de cheveux sur la tête. Et pourtant, les œuvres de ces derniers fourmillent d’idées sur le protoplasme, les formes primordiales, sans parler des atomes, qui ont fait donner à Democrite, le nom de philosophe atomiste. Dans la même Revue, nous trouvons cette dénonciation suivante surprenante :
« Qui, parmi les gogos, n’a été surpris dans le courant de l’année dernière, des merveilleux résultats obtenus avec l’oxygène ! Quel étonnement Tyndall et Huxley n’ont-ils pas déchaîné en proclamant de leur manière doctorale et ingénieuse exactement les mêmes doctrines que nous avions citées d’après Liebig ; et cependant, en 1840 le professeur Lyon Playfair avait traduit en Anglais les œuvres les plus avancées du baron Liebig (416) ! »
Et l’auteur ajoute : « Une autre récente déclaration qui a surpris un grand nombre de personnes pieuses et simples, est celle que chaque pensée que nous exprimons, ou que nous essayons d’exprimer, produit un changement dans la substance cérébrale. Mais nos philosophes n’avaient qu’à consulter le livre du baron de Liebig pour trouver cela et bien d’autres choses encore. Ainsi, par exemple, ce savant proclame que « la physiologie a des raisons suffisantes et décisives pour formuler l’opinion que chaque pensée, chaque sensation est accompagnée d’un changement dans la composition de la substance cérébrale ; que chaque mouvement, chaque manifestation de force est le résultat d’une transformation dans sa structure ou dans sa substance (417). »
Ainsi, dans les sensationnelles conférences de Tyndall, nous pouvons suivre, page par page, les notions de Liebig, entremêlées de temps en temps de pensées encore plus anciennes, empruntées à Democrite et autres philosophes Païens. Tout son bagage scientifique consiste en un pot-pourri d’anciennes hypothèses, élevées par la grande autorité du jour au rang de formules quasi démontrées, et, présentées avec cette phraséologie pathétique, pittoresque, mielleuse et hautement éloquente qui lui est propre.
Le même chroniqueur nous fait voir en outre nombre d’idées identiques et les matériaux nécessaires pour démontrer les grandes découvertes de Tyndall et d’Huxley, dans les ouvrages du Dr Joseph Priestley, auteur de Disquisitions on matter and Spirit (Dissertations sur la Matière et l’Esprit), et même dans la Philosophy of History (Philosophie de l’Histoire) de Herder.
« Priestley, dit l’auteur, ne fut pas inquiété par le gouvernement, uniquement parce qu’il n’avait pas l’ambition d’acquérir la renommée, en criant, sur les toits, ses opinions athées. Ce philosophe… est l’auteur de soixante-dix à quatre-vingts volumes, et il a découvert l’oxygène. C’est dans ces nombreux ouvrages qu’il a « mis en avant des idées identiques à celles qui ont été trouvées aussi « saisissantes », aussi « hardies », etc.… que ce qu’ont déclaré nos philosophes modernes.
Nos lecteurs, ajoute-t-il, se souviennent de l’émotion produite dans le monde philosophique, par les déclarations de quelques-uns de nos idéologues modernes, sur l’origine et la nature des idées, mais ces déclarations, comme beaucoup d’autres qui les ont précédées et suivies, ne contenaient rien de nouveau. » « Une idée, dit Plutarque, est un être incorporel, qui n’a point d’existence par lui-même, mais qui donne figure et forme à la matière informe, et devient la cause de sa manifestation » (Plutarque. De Placitio Philosophorum).
Certes, pas un athée moderne, y compris M. Huxley, ne peut dépasser Epicure en matérialisme ; il ne peut que le singer. Qu’est-ce que son « protoplasme », sinon un réchauffé des spéculations des Swabhavikas ou Panthéistes hindous, qui affirment que toutes choses, les dieux aussi bien que les hommes et les animaux, sont issus de Swabhava ou leur propre nature (418) ? Quant à Epicure, voici ce que lui fait dire Lucrece : « L’âme produite de la sorte doit être matérielle, parce que nous la voyons sortir d’une source matérielle ; parce qu’elle existe et qu’elle existe seule dans un système matériel ; parce qu’elle est nourrie d’aliments matériels ; qu’elle se développe avec le corps, mûrit avec lui, et décline lorsqu’il déchoit ; d’où il suit que, qu’elle appartienne à l’homme ou à la brute, elle doit mourir à sa mort. » Rappelons, toutefois, au lecteur, qu’Epicure parle ici de l’Ame Astrale, et non de l’Esprit Divin. Cependant, si nous comprenons bien ce qui précède, le protoplasme de mouton de M. Huxley est d’une très ancienne origine, et peut revendiquer Athènes comme patrie, et comme berceau le cerveau du vieil Epicure.
Dans un autre passage, l’auteur que nous citons, craignant d’être mal compris et accusé de déprécier les travaux de nos savants, termine son étude en disant : « Nous voulons simplement prouver que tout au moins la partie du public qui se considère comme intelligente et instruite, devrait cultiver ses souvenirs, et se rappeler, mieux qu’elle ne le fait, les penseurs « de pointe » du passé. Ce sont surtout ceux qui, soit à la tribune, soit dans la chaire, entreprennent d’instruire ceux qui acceptent leur enseignement, qui devraient ne pas oublier aussi facilement les anciens. Il y aurait ainsi moins de conceptions mal fondées, moins de charlatanisme, et surtout moins de plagiats qu’il n’y en a (419). »
Cudworth remarque, avec raison, que la plus profonde ignorance, dont nos prétendus sages modernes accusent les anciens, est leur croyance à l’immortalité de l’âme. Comme le vieux sceptique Grec, nos savants ont peur, s’ils admettent l’existence des esprits et des apparitions, d’être obligés d’admettre aussi l’existence de Dieu ; et rien ne leur paraît trop absurde, pourvu qu’ils réussissent à écarter l’existence de Dieu. La grande armée des matérialistes de l’antiquité, pour sceptiques qu’ils nous paraissent aujourd’hui, pensaient différemment ; Epicure, qui rejetait l’immortalité de l’âme, croyait néanmoins en Dieu, et Democrite reconnaissait formellement la réalité des apparitions. La plupart des sages de l’antiquité croyaient à la préexistence et aux pouvoirs divins de l’esprit humain. C’est sur cette foi que la magie de Babylone et de la Perse fondait sa doctrine de machagistia. Les Oracles Chaldéens, que Plettho et Psellus ont tant commentés, exposaient et amplifiaient constamment leurs témoignages dans ce sens. Zoroastre, Pythagore, Epicharme, Empedocle, Kebes, Euripide, Platon, Euclide, Philon, Boethius, Virgile, Ciceron, Plotin, Jamblique, Proclus, Psellus, Synesius, Origene, et enfin Aristote lui-même, loin de nier notre immortalité, l’affirment très formellement. Comme Cardon et Pompanatius, « qui n’étaient point partisans de l’immortalité de l’âme, dit Henry More, Aristote conclut expressément que l’âme rationnelle est un être distinct de l’âme du monde, quoique d’une même essence, et qu’elle préexiste avant de venir dans le corps (420). »
Des années se sont écoulées depuis que le comte Joseph de Maistre écrivait une phrase qui, si elle s’adapte à l’époque voltairienne pendant laquelle il vivait, s’appliquerait encore bien mieux à notre ère de scepticisme outrancier. « J’ai entendu », dit cet éminent écrivain, « j’ai entendu et lu des plaisanteries sans nombre sur l’ignorance des anciens qui voyaient toujours des esprits partout ; il me semble que nous sommes bien plus imbéciles encore que nos ancêtres, en nous obstinant à n’en voir jamais nulle part (421). »