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LES DOCTRINES ÉSOTERIQUES DU BOUDDHISME PARODIÉES DANS LE CHRISTIANISME – Partie 10

Dans ce langage, de même que dans les textes Bouddhiques, l’existence négative est traitée d’essentielle. L’Annihilation se classe sous la même exégèse. L’état positif est un être essentiel mais ne se manifeste pas comme tel. Lorsque, suivant la thèse bouddhique, l’esprit entre dans le nirvâna, il perd son existence objective, mais il conserve l’existence subjective. Pour ceux qui jugent au point de vue objectif, c’est la réduction à néant ; pour ceux qui adoptent le point de vue subjectif, rien, qui ne puisse se manifester par les sens.

Ces citations, quelque peu longues, étaient nécessaires pour le but que nous avons en vue. Mieux que tout, elles font voir l’accord qui existe entre les plus anciennes philosophies Païennes – non « soutenues par la lumière de la révélation divine » – pour nous servir de la curieuse expression de Laboulaye au sujet du Bouddha (726c) – et le Christianisme primitif de quelques-uns des Pères. La philosophie païenne de même que le Christianisme sont redevables, néanmoins, de leurs notions élevées de l’âme et de l’esprit de l’homme et de la Divinité Inconnue, au Bouddhisme et au Manou hindou. Devons-nous nous étonner alors, que les Manichéens affirmaient que Jésus était une permutation de Gautama ; que le Bouddha, le Christ et le Mani n’étaient qu’un seul et même personnage (727), car l’enseignement des deux premiers était identique. C’était la doctrine de l’Inde ancienne que Jésus professait lorsqu’il prêchait la renonciation complète au monde et à ses vanités pour mériter le Royaume des Cieux, le Nirvana, où « on ne se marie point et ne se donne point en mariage, mais où l’on vit comme les anges ».

Ce fut encore la philosophie de Siddhartha-Bouddha que Pythagore enseignait, lorsqu’il disait que l’égo (νου̃ς) est éternel avec Dieu, et que l’âme traverse seulement différentes conditions (les Rupa-lokas hindous) afin d’atteindre la perfection divine ; cependant que le thumos retourne à la terre, et que même le phrên est éliminé. C’est ainsi que sa métempsychose n’est qu’une succession de disciplines à travers les refuges célestes (appelés par les Bouddhistes Zion) (728c), pour se débarrasser du mental extérieur, et délivrer le noüs du phrên, ou âme, le « Winyanaskanda » bouddhique, le principe qui vit du Karma et des Skandas (groupes). C’est ce dernier, la personnification métaphysique des « actions » de l’homme, bonnes ou mauvaises, qui, après la mort de son corps, s’incarne, pour ainsi dire, et façonne ses composés invisibles et immortels en un corps nouveau, ou plutôt en un être éthéré, le double de ce que l’homme était moralement. C’est le corps astral des cabalistes et les « actions incarnées » qui forment le nouvel être conscient car son Ahamkara (l’ego, la soi-conscience) qui lui a été octroyé par le souverain Maître (le Souffle de Dieu) [qui] ne périt jamais, étant immortel per se en tant qu’esprit ; de là les souffrances du soi nouveau-né, jusqu’à ce qu’il se soit libéré de toute pensée terrestre, de tout désir et de toute passion.

Nous constatons maintenant qu’on a aussi peu compris les « quatre mystères » de la doctrine Bouddhique, et qu’on les a aussi peu appréciés que la « sagesse » dont parle saint Paul, et qu’il a prêchée « parmi les parfaits » (les initiés), la « sagesse mystérieuse », « qu’aucun des chefs Archons de ce siècle n’a connue (729) ». Le quatrième degré de la Dhyâna bouddhique, le fruit de Samâdhi, qui conduit à l’ultime perfection, Vishodhana, terme parfaitement traduit par Burnouf par le verbe « perfectionné » (730c), a été tout à fait mal interprété par d’autres, et même par lui. Dans sa définition de l’état de Dhyâna, Saint-Hilaire parle en ces termes :

« Ayant, enfin, atteint le quatrième degré, l’ascète ne possède plus cette sensation de béatitude, quelque obscure qu’elle soit… il a perdu toute mémoire… il a atteint l’impassibilité, la plus proche voisine de Nirvana… toutefois, cette impassibilité absolue n’empêche pas l’ascète d’acquérir à ce même moment, l’omniscience et la puissance magique ; contradiction flagrante dont les Bouddhistes se préoccupent aussi peu que de tout le reste (731). »

Et pourquoi s’en préoccuperaient-ils, quand ces contradictions ne sont, de fait, pas des contradictions du tout ? Il nous sied mal à nous de parler de contradictions dans les religions des autres, quand celles de la nôtre ont suscité outre les trois grandes religions antagonistes Romaine, Protestante et Orthodoxe, mille et une sectes minuscules plus étranges les unes que les autres. Quoi qu’il en soit, voici un terme applicable à la même chose, qui est employé par les saints « mendiants » bouddhistes et par l’Apôtre Paul(). Lorsqu’il dit : « Pour parvenir, si je puis, à la résurrection des morts (le Nirvana) ce n’est pas que j’aie déjà remporté le prix, ou que j’aie déjà atteint la perfection » (l’initiation) (732c) il fait usage d’une expression qui est commune à tous les initiés bouddhistes. Lorsqu’un ascète bouddhiste a atteint le « quatrième degré », il est considéré comme un rahat. Il produit toute espèce de phénomènes par le seul pouvoir de son esprit libéré. Un rahat, disent les bouddhistes, est celui qui a acquis le pouvoir de voler dans l’air, de devenir invisible, de commander aux éléments, et de faire toutes sortes de merveilles, qu’on nomme couramment, mais à tort, meipo (miracles). Il est un homme parfait, un demi-dieu. Il deviendra un dieu lorsqu’il aura atteint Nirvana ; car, de même que les initiés des deux Testaments, les fidèles du Bouddha savent qu’ils « sont des dieux ».

« Le véritable Bouddhisme, franchissant les barrières entre la pensée finie et infinie, enjoint à ses partisans d’aspirer, par leurs propres efforts à cette divine perfection, dont l’homme est capable, suivant son enseignement, et en atteignant celle-ci l’homme devient un dieu », dit Brian Houghton Hodgson (733c).

Ce fut une voie triste et désolée, noyée dans le sang que celle par laquelle le monde chrétien se vit forcé d’embrasser le christianisme d’Irenee et d’Eusebe. Et pourtant, à moins d’accepter le point de vue païen antique, comment notre génération pourrait-elle prétendre d’avoir résolu le problème des mystères du « Royaume des Cieux » ? Que sait le pieux et docte Chrétien de plus au sujet de la destinée future et du progrès de notre esprit immortel, que le philosophe païen d’antan, ou le « Païen » moderne d’au-delà de l’Himalaya ? Peut-il même se vanter d’en savoir autant, bien qu’il soit éclairé par le flambeau éblouissant de la révélation « divine » ? Nous avons vu des Bouddhistes, fidèles à la religion de leurs ancêtres, en théorie comme dans la pratique ; et tout aveugle qu’ait été leur foi, tout absurdes qu’aient été leurs notions au sujet de quelque point de vue doctrinal, greffes ultérieures d’un clergé ambitieux, malgré cela dans la pratique, leur Bouddhisme était bien plus à l’image du Christ en action et en esprit, que ce que nous voyons chez la moyenne de nos prêtres et de nos ministres chrétiens. Le seul fait que leur religion leur prescrit « d’honorer leur propre religion et de ne jamais dénigrer celle des autres (734) », suffit pour la faire respecter. Cela place le lama bouddhiste infiniment plus haut que n’importe quel prêtre ou quel ministre qui croit qu’il est de son devoir sacré de maudire publiquement le « païen » en le vouant, lui et sa religion, à la « damnation éternelle ». Le Christianisme devient chaque jour de plus en plus une religion émotionnelle. La doctrine du Bouddha est basée entièrement sur des œuvres pratiques. L’amour général envers toutes les créatures, humaines et animales, est son enseignement fondamental. Celui qui sait qu’à moins de travailler il mourra de faim ; qui comprend qu’il n’y a pas de bouc émissaire pour le charger de ses péchés, a bien plus de chances de devenir un homme vertueux que celui auquel on enseigne que le meurtre, le vol et la rapine se lavent blanc comme neige, en un instant, si l’on veut bien croire en un Dieu, qui, suivant l’expression de Volney, « prit autrefois nourriture ici-bas, et est devenu depuis, lui-même, la nourriture de ses fidèles ».