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LE SUICIDE DE L’ÂME

Le plus lâche de tous les lâches peut avoir le courage de ses convictions et se lever pour défendre son opinion quand une situation importante semble l’exiger. Cependant, seul un héro parmi les héros peut accepter calmement un reproche, reconnaître franchement un tort envers ceux dont l’opinion lui importe, puis disparaître discrètement et se mettre au travail pour corriger son caractère. C’est de ceux-là qu’est fait le « Royaume des Cieux », que les « Grandes Âmes » recherchent et qu’ils amènent dans leurs propres sphères aussi rapidement qu’ils le peuvent. Le courage des soldats au combat, l’ivresse de la lutte dans l’arène des finances ou les champs de bataille de la vie quotidienne moderne ne donnent pas ce pouvoir aux hommes ni ne donnent ces résultats au monde.

Tant qu’un homme n’a pas la bravoure d’avouer son tort et de reconnaître son erreur, et le courage tout aussi grand d’accepter le pardon offert ou la punition qui en découle sans sentir, d’une façon inexplicable, qu’on lui a fait du tort ou qu’on l’a humilié ainsi, et qu’il est donc justifié de ressentir la haine qui envahit son cœur envers celui à qui il a fait du tort et qui le lui a pardonné, il sera indigne de dénouer les sandales de son ancien ennemi. Son démérite n’est pas lié au tort original ; cela compte peu, relativement parlant (car ce n’est pas ce qu’on fait qui compte au fond ; c’est ce qu’on est, ce qu’on est devenu par nos actions). Le démérite réside dans la cause fondamentale de son attitude, car, derrière elle, se trouve un narcissisme blessé. Il n’est pas important pour lui à ce moment que son ennemi ait pu avoir raison et lui tort ; les effets possibles et importants de son erreur lui semblent bien peu dignes de considération. La seule chose qui lui importe vraiment est la tache qui ronge l’armure de son narcissisme. Comme l’altruisme est la clé de voûte de l’arche du développement humain, un homme ou une femme comme celui de notre exemple se verra toujours interdire l’accès aux portes du véritable discipulat.

La Terre empeste du sang des victimes de l’égoïsme de l’homme. Tout Déva, tout Sauveur, tout véritable instructeur qui ait jamais touché la sphère de conscience des hommes s’est tourmenté, a plaidé auprès de ses auditeurs, par pitié pour eux-mêmes, d’éliminer le démon de l’égoïsme qui les entraînait à leur perte. La poigne mortelle de ce démon se resserre de plus en plus dans l’ère actuelle ; il plonge ses crocs empoisonnés de plus en plus profondément dans les âmes des hommes ; les cris de ses victimes se font de plus en plus forts, perçant maintenant les cieux et demandant compensation. Et, hélas ! le grand jour du châtiment arrive rapidement. Il sera suivi par l’ère du rajustement, le jour où un homme abandonnerait avec joie tous ses biens terrestres pour pouvoir reprendre une des occasions qu’il a gaspillées.

Au lieu d’être devenu l’image vivante du grand idéal créé dans son esprit dans les premiers âges du monde, l’être humain sombre dans un esclavage bien pire que celui que le dernier des esclaves terrestres a jamais connu. Et toi – ô homme ! qui ne veux pas pardonner à l’homme qui t’as fait du tort. Et toi – ô femme ! qui as délibérément déchiré le cœur de quelque autre femme qui a repoussé tes chances de progrès en te devançant dans quelque ambition sans importance, que tu détestes parce que tu la crains ou parce qu’elle ne te permets pas de ravager les lieux secrets de son âme. Ne soyez pas dupes, ce n’est pas l’homme ou la femme que vous détestez : c’est Dieu ! Et vous construisez les feux qui consumeront le chaume de vos vies, vous creusez les fosses dans lesquelles vous descendrez, car vous « savez ce que vous faites ». Vous ne pouvez plus recouvrir du manteau de l’inconscience la laideur de votre cruauté, de vos désirs ou de vos ambitions indignes. Les cieux mêmes frémissent sous la force de l’angoisse terrible de ceux qui ont souffert, qui souffrent en ce moment, d’avoir essayé de faire accepter la seule vérité irrévocable par le miroir de vos esprits. Vous entendez parler de ces martyrs ; vous en lisez le récit ; vous discutez des points principaux de ces histoires tristes et de la construction grammaticale des phrases qui les enveloppent. Puis vous rejetez tout cela derrière vous et vous continuez de vivre comme si vous n’en aviez jamais entendu parler. Les lignes que le temps grave autour de vos yeux et de vos bouches montrent la vérité à l’observateur le moins attentif : l’étincelle dure et cruelle au fond des yeux, la crispation constante des doigts, l’agitation du corps racontent tous la même histoire.

Même si vous connaissez fort bien le pouvoir illimité de la pensée et la force de l’influence personnelle, vous dites : « Pourquoi ferais-je un effort spécial pour acquérir la qualité du désintéressement quand je suis entouré de preuves de l’égoïsme flagrant des autres ? » Hélas ! vous ne voyez pas que l’homme est parvenu à la croisée de deux chemins, le point le plus élevé de l’arc de la croissance de la création brute. L’égoïsme a maintenant atteint son apogée, et l’homme doit retourner à ses vieux instincts et à ses vieilles habitudes de brutalité, ou il doit traverser le pont qui sépare le royaume animal du royaume humain. Car l’homme n’a pas encore atteint l’étape de développement humain parfait, sauf dans de très rares cas. Et les pierres qui ont servies à construire ce pont sont les pierres du sacrifice, les pierres des efforts désintéressés sur lesquels vous ne pouvez pas passer avant d’avoir transformé votre propre personnalité en une autre pierre, qui assurera le pied d’un autre pèlerin.

Nul ne peut entreprendre ce voyage dans le royaume humain, traverser ce pont et retrouver un jour son ancien état, sa même personnalité. Le changement qui envahit sa vie se compare à la transformation qui suit le passage du pont – plus long – de la mort, lorsque l’homme se trouve face à face avec sa propre âme. Les notes du Chant de la Vie que vous écoutez lorsque le vent frémit dans les branches d’une forêt de chênes ne ressemblent pas aux basses tonalités qui atteignent vos oreilles dans les vastes étendues de prairies herbeuses – pourtant le chant est le même. La musique de ce même chant dans votre cœur après un geste désintéressé ressemble bien peu aux coassements rauques qui sortent de ce cœur après un geste égoïste.

Vous imaginez que l’égoïsme peut être quelque chose comme une façon de bouger, une qualité vague, quelque chose de non matériel, de non scientifique qui s’évanouira dans l’espace quand on mettra de côté le corps physique. Vous ne vous rendez pas compte que la forme d’énergie qu’on appelle égoïsme, faute d’un terme plus englobant, est l’antithèse du désintéressement infini, la vraie personnalité. Alors que l’un donne tout, l’autre prend tout ; et quand il prend, il attire à lui et fond ensemble toutes les forces élémentaires mauvaises du pôle négatif de la vie, et il tue, il étouffe dans son étreinte mortelle toute autre chose vivante. Le suicide du corps est une bien petite chose par rapport au suicide de l’âme ; et l’égoïsme incessant est, hors de tout doute, le suicide de l’âme. Sachant cela, faut-il s’étonner que d’innombrables âmes sensibles et altruistes aient réalisé la grande renonciation, aient sacrifié leur vie physique pour essayer d’enseigner à l’homme la grande et extraordinaire leçon du désintéressement ?

HILARION - Temple 1 - Leçon 51