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LE MYTHE DU DIABLE – partie 9

Dans son Apologia, Tertullien fausse d’une manière palpable chaque doctrine et chaque croyance des Païens, en ce qui a rapport aux oracles et aux dieux. Il leur donne indifféremment le nom de démons et de diables, et va même jusqu’à accuser ceux-ci de prendre possession des oiseaux de l’air ! Quel est le chrétien qui oserait, aujourd’hui, émettre un doute, au sujet d’une pareille autorité ? Le Psalmiste n’a-t-il pas dit : « Tous les dieux des nations sont des idoles » ; et l’Ange de cette Ecole, Thomas d’Aquin, traduit de sa propre autorité cabalistique, le mot idoles par diables ? « Ils se présentent aux hommes », dit-il, « et s’offrent à leur adoration et en opérant certaines choses qui paraissent miraculeuses (267d) ».

Les Pères étaient aussi prudents dans leurs inventions qu’ils étaient avisés. Pour être impartial, disons, qu’après avoir créé un Diable, ils se mirent à créer des saints apocryphes. Nous avons donné les noms de plusieurs de ceux-ci dans les chapitres précédents ; mais il ne faut pas oublier Baronius, lequel, après avoir lu dans un ouvrage de Chrysostome, au sujet du saint Xenoris, le mot qui signifie un couple, il le prit pour le nom d’un saint et, sur-le-champ, il fabriqua de toutes pièces un martyr d’Antioche, et donna la biographie détaillée et authentique du « bienheureux saint ». D’autres théologiens d’Apollyon – ou plutôt de Apolouôn – firent l’anti-Christ. Apolouôn est le « laveur » de Platon, le dieu qui purifie, qui nous lave et nous délivre de nos péchés ; néanmoins il fut, donc, transformé en celui « dont le nom hébreu est Abaddon, mais qui, en grec, est appelé Apollyon » – le Diable !

Max Muller dit que le serpent dans le Paradis est une notion qui pourrait avoir pris naissance chez les Juifs, « et ne paraît guère souffrir la comparaison avec les notions autrement plus grandioses du pouvoir terrible de Vritra et d’Ahriman dans les Véda et l‘Avesta« . Pour les cabalistes, le Diable n’a toujours été qu’un mythe-Dieu ou le bien inversé. Ce magicien moderne qu’est Eliphas Levi, appelle le Diable l’ivresse astrale. C’est, dit-il, une force aveugle, comme l’électricité ; et parlant allégoriquement, comme il l’a fait toujours, Jésus dit qu’il « vit Satan tombant du Ciel comme un éclair ».

Les prêtres insistent sur ce fait que Dieu a envoyé le Diable pour tenter l’humanité ; ce serait, en tous cas, une étrange manière de lui prouver son amour sans bornes ! Si l’Etre Suprême est vraiment coupable d’une trahison si peu paternelle, il ne mérite, certes que l’adoration d’une Eglise capable de chanter un Te Deum à l’occasion d’un massacre de la Saint-Barthélémy, et de bénir les cimeterres musulmans levés pour égorger les Chrétiens Grecs !

C’est de saine logique et de bonne loi, car une maxime de jurisprudence ne dit-elle pas : « Qui facit per alium, facit per se ? »

Les grandes différences qu’on remarque entre les diverses conceptions du Diable, sont souvent fort comiques. Tandis que les bigots l’agrémentent invariablement de cornes et d’une queue, et lui prêtent toutes sortes de caractères répugnants, y compris une odeur humaine (268d) nauséabonde, Milton, Byron, Gœthe, Lermontoff (269d) et une foule d’auteurs français ont chanté ses louanges en vers et en prose. Le Satan de Milton, et même le Méphistophélès de Gœthe, sont certainement des figures plus imposantes que celles de beaucoup d’anges, tels que nous les présentent la prose des bigots en extase. Etablissons la comparaison entre deux descriptions et cédons le pas à l’auteur sensationnel, incomparable, des Mousseaux. Il nous donne un récit vibrant d’un incube, dans les propres paroles de la pénitente en personne : « Une fois, nous dit-elle, pendant l’espace d’une grande demi-heure, elle vit distinctement à côté d’elle, un individu avec un affreux corps noir et terrible, dont les mains d’une grandeur démesurée se terminaient par des doigts crochus et des griffes. Le sens de la vue, celui du toucher, et le sens olfactif étaient confirmés par celui de l’ouïe (270d) ».

Et néanmoins, pendant l’espace de plusieurs années, cette femme consentit à être mise à mal par un pareil héros ! Combien plus sublime nous apparaît la figure majestueuse du Satan de Milton, comparée à ce galant odorant ! Que le lecteur se représente, s’il le peut, cette merveilleuse chimère, cet idéal de l’ange rebelle, transformé en Orgueil incarné, entrant dans la peau du plus répugnant de tous les animaux ! En dépit de cela, le catéchisme chrétien nous enseigne que Satan in propria persona, tenta notre mère Eve, dans un véritable paradis, et cela sous la forme d’un serpent, qui, de tous les animaux était le plus insinuant et le plus fascinateur ! Pour le punir, Dieu le condamne à ramper éternellement sur le ventre et à mordre la poussière. « Cette sentence », remarque Levi, « ne ressemble en rien aux tourments des traditionnelles flammes de l’enfer. » D’autant plus, que le vrai serpent zoologique, qui fut créé avant Adam et Eve, rampait déjà sur le ventre, et mordait déjà la poussière, avant qu’il n’y ait eu de péché originel !

A part cela, Ophion le Daïmon, ou le Diable, n’était-il pas appelé Dominus, tout comme Dieu (271d) ? Le mot Dieu (la divinité) est dérivé du sanscrit Deva, et celui de Diable du persan daëva, mots qui sont identiques en substance. Hercule, fils de Jupiter et d’Alcmène, un des plus grands dieux-solaires, et Logos manifesté, est néanmoins, comme tous les autres, représenté sous une nature double (272d).

L’Agathodaemon, le daemon bienfaisant (273d), celui-là même que nous retrouvons, plus tard, chez les ophites sous l’appellation du Logos, ou sagesse divine, était représenté par un serpent se tenant sur un pieu, dans les Mystères des Bacchanales. Le serpent à tête de faucon est un des plus anciens emblèmes égyptiens, et représente, selon Deane, la pensée divine (274d).

Azazel c’est Moloch et Samaël, dit Movers (275d), et nous voyons qu’Aaron, frère du grand législateur Moise, sacrifie également à Jéhovah et à Azazel.

« Aaron tirera au sort deux boucs ; un pour le Seigneur (Ihoh dans l’original) et un pour le bouc émissaire » (Azazel).

Jéhovah dans l’Ancien Testament présente tous les attributs du vieux Saturne (276d), malgré ses métamorphoses de Adoni en Eloï, Dieu des Dieux et Seigneur des Seigneurs (277d).

Jésus, sur la montagne, est tenté par le Diable, qui lui promet tous les royaumes du monde et leur gloire, s’il consent à se prosterner devant lui et à l’adorer (Matthieu, IV 8. 9). Bouddha est tenté par le Démon Wasawarthi Mara, qui lui dit, lorsqu’il quitte le palais de son père : « Reste, je t’en supplie, afin de posséder les honneurs qui sont à ta portée ; ne pars point, ne pars point ! » Et sur le refus de Gautama d’accepter ses offres, il grince des dents avec rage, et le menace de sa vengeance. De même que le Christ, le Bouddha triomphe du Diable (278d).

Dans les Mystères Bacchiques, on faisait passer une coupe consacrée après le repas, qui portait le nom de coupe de l’Agathodaëmon (279d). Le rite Ophite analogue, fut évidemment emprunté à ces Mystères. La communion du pain et du vin était en usage dans le culte de presque toutes les divinités importantes (280d).

En relation avec le sacrement serai-mithraïque, adopté par les Marcosiens, autre secte gnostique, éminemment cabaliste et théurgique, Epiphane raconte une étrange histoire pour illustrer l’habileté du Diable. Pendant la célébration de leur Eucharistie, on apportait au milieu de la congrégation trois grands vases du plus pur cristal, remplis de vin blanc. Pendant le cours de la cérémonie, et en vue de toute le monde, ce vin se changeait instantanément en rouge sang, en pourpre et finalement en bleu azur. « Le mage, dit Epiphane, présente alors un des vases à une femme de la congrégation en la priant de le bénir. Cela fait, le mage en verse une partie dans un vase d’une capacité beaucoup plus grande en prononçant la prière suivante : « Que la grâce de Dieu, qui est au-dessus de tout, inconcevable et inexplicable, remplisse ton homme intérieur, et augmente au-dedans de toi Sa connaissance, en plantant la graine de moutarde dans un sol fertile (281d). La liqueur du grand vase monte, alors, jusqu’à déborder (282d). »

II est bon de comparer les récits pré-chrétiens avec les post-chrétiens à propos des diverses divinités païennes qu’on a fait descendre aux Enfers après leur mort et avant leur résurrection. Orphée fit ce voyage (283d), et le Christ fut le dernier de ces voyageurs souterrains. Dans le Credo des Apôtres, qui est divisé en douze phrases ou articles, chacun des articles séparés ayant été inséré, suivant saint Augustin (284d), par chaque apôtre en particulier, l’article « Il descendit aux Enfers et le troisième jour il ressuscita d’entre les morts », est attribué à Thomas ; peut-être en expiation pour son manque de foi. Quoi qu’il en soit, cet article a été déclaré un faux, et il n’existe pas de preuve « que cette déclaration de foi ait été formulée par les apôtres, ou même qu’elle ait existé sous forme de Credo à leur époque (285d) ».

C’est l’addition la plus importante qui ait été faite au Credo des apôtres, et elle date de l’an 600 de notre ère (286d). Elle n’était pas connue à l’époque d’Eusebe. L’Evêque Parsons dit que cette addition ne figurait pas dans les anciens credos, ou dans les articles de foi (287d). Irenee, Origene et Tertullien ne montrent pas qu’ils en aient eu connaissance (288d). Il ne fut mentionné à aucun Concile avant le VIIème siècle. Theodoret, Epiphane et Socrate sont tous muets à son sujet. Il diffère du Credo des ouvrages de saint Augustin (289d). Ruffinus affirme qu’à son époque il n’existait ni dans le credo romain ni dans l’oriental. (Exposit in Symbol. Apost. § 10). Mais le problème est résolu lorsque nous lisons que des siècles auparavant Hermès parla comme suit à Prométhée, enchaîné sur les rochers arides du mont Caucase

« Ne t’attends pas à une fin de ces labeurs, JUSQU’A CE QU’UN DIEU APPARAISSE COMME UN SUBSTITUT DE TES ANGOISSES, ET QU’IL CONSENTE A DESCENDRE AUSSI BIEN AU SOMBRE HADÈS ET AUX TRISTES ABIMES AUTOUR DU TARTARE (Eschyle « Prométhée », 1027 ff).

Ce dieu était Héraclès, le « Fils Unique » et le Sauveur. Et c’est lui que les Pères ingénieux prirent comme modèle. Hercule – appelé Alexicacos – car il ramena les méchants et les convertit à la vertu ; Soter, ou Sauveur, appelé également Neulos Eumelos – le Bon Berger ; Astrochiton, vêtu d’étoiles et le Seigneur du Feu. « Il ne chercha point à assujettir les nations par la force, mais par la Sagesse divine et la persuasion », dit Lucien. « Héraclès répandit la culture et une douce religion, et détruisit la doctrine du châtiment éternel, en arrachant Cerbère (le Diable Païen) au monde inférieur« . Et ce fut encore Héraclès, ainsi que nous le constatons, qui délivra Prométhée (l’Adam des païens) en mettant une fin aux tortures qui lui avaient été infligées pour ses transgressions, par sa descente dans l’Hadès et son voyage autour du Tartare. Comme le Christ il apparut comme un substitut pour les tourments de l’humanité, en s’offrant lui- même en sacrifice sur le bûcher funéraire. « Son immolation volontaire, dit Bart, annonçait la nouvelle naissance éthérée de l’humanité… Par la délivrance de Prométhée, et l’érection des autels, nous voyons en lui le médiateur entre l’ancienne foi et la nouvelle… Il abolit les sacrifices humains partout où il les trouva institués. Il descendit dans le sombre royaume de Pluton, sous forme d’ombre… et il en remonta sous forme d’esprit vers son père, Zeus, dans l’Olympe« .

La légende d’Héraclès impressionna l’antiquité au point que même les juifs monothéistes (?) de cette époque, pour ne pas être surpassés par leurs contemporains, en firent usage dans leur rédaction de fables originelles. Héraclès, dans sa mythobiographie, est accusé de plagiat de l’oracle de Delphes. Dans le Sepher Toldos Jeshu, les Rabbins ont accusé Jésus d’avoir dérobé dans leur sanctuaire le Nona qui ne pouvait être communiqué !

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