LE MYTHE DU DIABLE – partie 7
Mais on pourrait peut-être arguer, que la théologie hindoue, aussi bien brahmanique que bouddhique, est aussi fortement imprégnée de la croyance aux diables objectifs que le Christianisme lui-même. Il y a une légère différence. La subtilité, même, de la pensée est une garantie suffisante que le peuple bien éduqué, tout au moins la partie lettrée des prêtres brahmaniques et bouddhistes, considère le Diable sous un jour différent. Pour eux le Diable n’est qu’une abstraction métaphysique, une allégorie du mal nécessaire ; tandis que pour les chrétiens le mythe s’est transformé en une entité historique, la pierre fondamentale sur laquelle le Christianisme et son dogme de la rédemption ont été édifiés. Il est aussi nécessaire à l’Eglise, des Mousseaux l’a montré, que la bête du XVIIème chapitre de l’Apocalypse l’était pour son cavalier. Les protestants de langue anglaise ne trouvant pas la Bible assez explicite, ont adopté la Diabologie du célèbre poème de Milton, Le Paradis Perdu, en l’agrémentant de certains passages du drame bien connu de Goethe, Faust ; John Milton, un Puritain, au début, puis finalement un Quiétiste et un Unitarien, n’a jamais présenté son ouvrage autrement que comme une simple fiction, mais il emboîtait parfaitement les différentes parties des Ecritures. L’Ilda-Baoth des Ophites fut transformé en ange de lumière et l’étoile du matin, et vint constituer le Diable dans le premier acte du Drame Diabolique. Puis, le douzième chapitre de l’Apocalypse vint former le second acte. Le grand Dragon rouge fut identifié au personnage illustre de Lucifer, et la dernière scène est constituée par sa chute, comme celle du Vulcain-Hephaistos, du ciel dans l’île de Lemnos ; les armées en fuite et leur chef, se trouvant précipités dans le Pandemonium. Le troisième acte a lieu dans le Jardin de l’Eden. Satan tient conseil dans un palais qu’il a fait ériger pour son nouvel empire, et décide d’aller explorer le monde nouveau. L’acte suivant décrit la chute de l’homme, sa carrière ici-bas, la venue du Logos, ou Fils de Dieu, et sa rédemption de l’humanité, ou tout au moins selon le cas, de la partie de celle-ci constituée par les élus.
Ce drame du Paradis Perdu représente la croyance non formulée des Chrétiens protestants évangéliques, de langue anglaise. Ne pas ajouter foi à ses parties principales équivaut, selon eux, à « renier le Christ » et à « blasphémer contre le Saint-Esprit ». Si John Milton avait pu supposer que son poème, au lieu d’être considéré comme un pendant de la Divine Comédie de Dante, devait prendre place comme une autre Apocalypse, ou un supplément de la Bible, pour compléter sa démonologie, il est plus que probable qu’il eût affronté la pauvreté plus résolument qu’il ne le fit, en en interdisant l’impression. Plus tard, un poète, Robert Pollok, en s’inspirant de cet ouvrage, écrivit : The Course of Time, qui, à un moment donné, prit presque les proportions d’une Sainte Ecriture tardive ; mais, heureusement, le XIXème siècle fut différemment inspiré, et le poète écossais tomba dans l’oubli.
Peut-être serait-il à propos de donner quelques brefs renseignements au sujet du Diable européen. C’est le génie qui s’occupe de la sorcellerie, des maléfices et autres méfaits analogues. Les Pères ayant adopté la notion des pharisiens juifs, ont fait des diables des dieux païens, Mithras, Sérapis et tous les autres. L’Eglise Catholique Romaine suivit leurs traces en dénonçant ce culte comme un rapport avec la puissance des ténèbres. Les maléficii et les sorcières du moyen âge n’étaient, par conséquent, que les fidèles du culte proscrit. La magie avait toujours été considérée, dans les anciens temps, comme une science divine, comme la sagesse et la connaissance de Dieu. L’art de guérir, dans les temples d’Esculape, d’Egypte et d’Orient avait toujours été magique. Même Darius Hystaspes, qui avait exterminé les Mages de Mèdie, et qui avait même chassé les théurgistes chaldéens de Babylone en Asie Mineure, avait été instruit par les Brahmanes de haute Asie, et enfin, tout en établissant le culte d’Ormazd il fut lui-même dénommé le fondateur du magisme. Par la suite tout fut changé. L’ignorance fut considérée comme la mère de la dévotion. La connaissance fut dénoncée, et les savants ne poursuivirent les sciences qu’au péril de leur vie. Ils se virent obligés de se servir d’un jargon inintelligible pour cacher à tous leurs idées, sauf à leurs propres adeptes, et de se soumettre à l’opprobre, à la calomnie et à la pauvreté.
Les fidèles des anciens cultes furent persécutés et mis à mort pour sorcellerie. Les Albigeois, descendants des Gnostiques, et les Vaudois, précurseurs des Protestants, furent chassés et massacrés à la suite de dénonciations analogues. Martin Luther, lui-même, n’échappa pas à l’accusation d’être en relation personnelle avec Satan. Toute le monde Protestant est encore aujourd’hui accusé du même crime. L’Eglise ne fait aucune distinction dans ses jugements entre les dissentiments, l’hérésie et la sorcellerie ; et sauf là où il y a protection par les autorités civiles, ils sont traités comme des offenses capitales ; l’Eglise considère la liberté religieuse comme de l’intolérance.
Mais les réformateurs avaient été nourris du lait de leur mère. Luther était aussi sanguinaire que le Pape ; Calvin plus intolérant que les Papes Léon ou Urbain. La Guerre de Trente ans dépeupla des régions entières de l’Allemagne, où les Protestants et les Catholiques étaient aussi cruels les uns que les autres. La nouvelle foi ouvrit aussi le feu contre la sorcellerie. Les livres des statuts furent rougis par une législation sanguinaire en Suède, au Danemark, en Allemagne, en Hollande, en Grande-Bretagne et dans la République nord-américaine. Quiconque était plus libéral, plus intelligent, avait plus de franc-parler que ses semblables était sous le coup d’être arrêté et mis à mort. Les bûchers éteints à Smithfield furent rallumés pour les magiciens ; il était plus sûr de se révolter contre le trône, que d’étudier les connaissances abstraites en dehors des limites imposées par l’orthodoxie.
Satan fit une apparition au XVIIème siècle en Nouvelle Angleterre à New-Jersey et New-York, ainsi que dans diverses colonies du Sud de l’Amérique du Nord ; le colonel Mather nous donne la description de ses manifestations principales. Quelques années plus tard il visita la paroisse de Mora en Suède, et la Vie dans la Dalécarlie fut agrémentée de condamnations au bûcher de jeunes enfants, et la flagellation d’autres à la porte des temples le jour du Sabbat. Toutefois le scepticisme des temps modernes a presque complètement aboli la croyance en la sorcellerie, et le Diable sous forme personnelle et anthropomorphe avec son pied fourchu et ses cornes de Pan, ne se rencontre plus guère que dans les Encycliques, et les effusions similaires de l’Eglise Catholique Romaine. La bienséance protestante ne permet pas que son nom soit mentionné autrement qu’à voix basse et dans les limites de la chaire.
Ayant maintenant établi la biographie du Diable depuis son origine en Inde et en Perse, de sa marche à travers les théologies juive, chrétienne primitive et moderne, jusqu’aux phases de ses plus récentes manifestations, revenons en arrière pour étudier certaines opinions prévalant dans les siècles chrétiens primitifs.
Les avatars ou les incarnations étaient communs dans les anciennes religions. L’Inde les avait réduits à un système. Les Perses attendaient Sosiosh, et les écrivains juifs étaient dans l’attente d’un libérateur. Tacite et Suétone rappellent que l’Orient tout entier attendait ce Grand Personnage, à l’époque d’Octave. « C’est ainsi que des doctrines évidentes pour les chrétiens étaient les arcanes les plus hauts du paganisme (243d). » Le Maneros de Plutarque était un enfant de Palestine (244d) ; son médiateur Mithras, le Sauveur Osiris est le Messie. On trouve la trace dans nos Ecritures Canoniques, des vestiges des anciens cultes ; et dans les rites et les cérémonies de l’Eglise Catholique Romaine, on retrouve les formes du culte Bouddhique, de ses cérémonies et de sa hiérarchie. Les premiers Evangiles, aussi canoniques, alors, que les quatre Evangiles actuels, contiennent des pages entières copiées de narrations bouddhiques, ainsi que nous sommes tout prêts à le montrer. Suivant les preuves de Burnouf, Asoma, Korosi, Beal, Hardy, Schmidt, et les traductions de la Tripitaka, il n’est plus possible de douter que toute la doctrine chrétienne ne soit émanée de celle-là. Les miracles « de » la Conception miraculeuse, et autres incidents se rencontrent tout au long dans le Manuel du Bouddhisme de Hardy. On conçoit aisément pourquoi l’Eglise Catholique Romaine est si désireuse de laisser le peuple dans l’ignorance de la Bible hébraïque, et de la littérature grecque. La Philologie et la Théologie comparées sont ses ennemis mortels. Les falsifications délibérées d’Irénée, d’Epiphane, d’Eusebe et de Tertullien étaient devenues nécessaires.
Les Livres Sybillins paraissent avoir été en grande faveur à cette époque. Il est facile de voir qu’ils s’inspiraient aux mêmes sources que ceux des nations des gentils.
Voici un extrait de Gallœus :
« Un nouvel astre s’est levé ; venant du Ciel il prit une forme humaine… Oh vierge, reçois Dieu dans ton sein pur – et le Verbe entra dans son sein ; il s’incarna avec le Temps, et animé par son corps, il prit la forme d’une figure mortelle, et un Garçon fut créé par une Vierge… Le nouvel Astre envoyé par Dieu fut adoré par les Mages, et l’enfant enveloppé de ses langes fut exhibé dans une crèche… et on appela Bethléem « le pays du Verbe ainsi nommé par Dieu (245d) ».
Ne dirait-on pas, au premier abord, que cette prophétie a rapport à Jésus ; mais cela ne pourrait-il pas aussi bien se référer à un autre Dieu créateur ? Nous avons des propos semblables au sujet de Bacchus et de Mithras.
« Moi, fils de Deus, je suis venu au pays des Thébains – Bacchus qu’enfanta Sémélé (la vierge) fille de Kadmus, (l’homme de l’Orient) – ayant été délivré par la flamme qui porte l’éclair, et prenant une forme mortelle au lieu d’une forme divine, je suis venu (246d) ».
Les Dionysiaques, écrites au Vème siècle, le rendent des plus clairs, et vont jusqu’à démontrer le rapport intime qui existe entre elles et la légende de la naissance de Jésus :
« Koré-Perséphone… (247d) tu devins l’épouse du Dragon, lorsque Zeus, enroulé, changea sa forme et sa face ; Fiancé-Dragon, enveloppé du manteau de l’amour, il s’approcha de la couche virginale de la brune Kore. Ainsi, par l’alliance du Dragon de l’Æther, le sein de Perséphone fructifia, en donnant le jour à Zagreus (248d), l’Enfant Cornu (249d) ».
Voilà le secret du culte Ophite, et l’origine de la fable chrétienne de l’immaculée conception, revue par la suite et corrigée. Les Gnostiques furent les premiers chrétiens à avoir un système théologique régulier, et il est tout naturel qu’ils aient adapté à leur théologie Jésus, sous forme de Christos au lieu de la faire découler de ses enseignements et de ses faits et gestes. Leurs ancêtres, bien avant l’ère chrétienne, maintenaient que le grand serpent – Jupiter, le Dragon de Vie, le Père et la « Divinité Bienfaisante s’était glissé dans la couche de Sémélé et les Gnostiques post- chrétiens, appliquèrent sans y changer grand-chose la même fable à l’homme Jésus, et affirmèrent que la même « Divinité Bienfaisante », Saturne (l’Ilda-Baoth) avait passé sur le berceau de Marie enfant, sous la forme du Dragon de Vie (250d). Selon eux, le serpent était le Logos – Christos, l’incarnation de la Sagesse Divine, par son Père Ennoïa, et sa Mère Sophia.
« Or, ma mère, l’Esprit Saint (le Saint Esprit) me prit » fait-on dire à Jésus dans l’Evangile des Hébreux (251d), entrant, ainsi, dans son rôle de Christos – le Fils de Sophia, l’Esprit Saint (252d).
« Le Saint Esprit viendra sur toi, et la PUISSANCE du Très haut te couvrira de son ombre ; aussi l’être saint qui naîtra de toi, sera-t-il appelé le Fils de Dieu », dit l’ange (St Luc I, 35).
« Dans ces derniers temps, Dieu nous a parlé au moyen d’un Fils, qu’il a institué héritier de toutes choses, et par lequel aussi il créa les Æons » (St Paul, Héb.) (253d).
Toutes ces expressions sont autant de citations chrétiennes du Nonnus « … à travers le Draconteum Ethéré », car l’Ether c’est le Saint Esprit, ou la troisième personne de la Trinité – le Serpent à tête de Faucon, le Kneph égyptien, l’emblème de la Pensée Divine (254d), et l’âme universelle de Platon.
« Moi, la sagesse, je suis sorti de la bouche du Très Haut, et ai recouvert la terre comme un nuage (255d). »
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