LE MYTHE DU DIABLE – partie 3
Bélial n’a droit ni au titre de dieu, ni à celui de diable. Le terme בליעל, BELIAL, signifie, d’après les dictionnaires hébreux, un ravage destructeur, une inutilité, ou alors, la phrase שיא-לעילב, AIS-BELIAL, ou homme-Bélial veut dire un homme gaspilleur, inutile. S’il fallait personnifier Bélial, pour plaire à nos amis religieux, nous serions obligés de le rendre tout à fait distinct de Satan et de le considérer comme une sorte de « Diakka » spirituel. Toutefois, les démonographes, qui comptent neuf classes distinctes de daimonia, le placent à la tête de la troisième classe, constituée par les gobelins malins et bons-à-rien.
Asmodée n’est nullement un esprit juif, son origine étant purement perse. Bréal, l’auteur de Hercule et Cacus démontre qu’il est le Eshem- Dev, ou Aêshma-Dev des Parsis, esprit malin de la concupiscence dont Max Muller dit qu’il « est plusieurs fois mentionné dans l’Avesta, comme un des Devs (195d), des dieux à l’origine, mais qui devinrent de mauvais esprits ».
Samaël est Satan ; mais Bryant et nombre d’autres autorités en la matière font voir que c’est le nom du « Simoun » – le vent du désert (196d), et le Simoun est appelé Atabul-os ou Diabolos.
Plutarque dit que, par Typhon, on comprend tout ce qui est violent, indomptable, désordonné. L’inondation du Nil était appelée Typhon, par les Egyptiens. La basse Egypte est très plate, et tous les tertres élevés le long de la rivière pour empêcher les inondations fréquentes, portaient le nom de Typhoniens ou Taphos ; de là l’origine de Typhon. Plutarque qui était un rigide grec orthodoxe, et peu enclin à louer les Egyptiens, témoigne, dans son Isis et Osiris, du fait que loin de rendre un culte au Diable (ce dont les chrétiens les accusaient) ils méprisaient Typhon plus qu’ils ne le craignaient. Dans son symbole de pouvoir obstiné et antagoniste de la nature, ils le considéraient comme une faible divinité, luttant et déjà à moitié morte. C’est ainsi que, déjà à cette époque reculée, nous constatons que les anciens étaient trop éclairés pour croire à un diable personnel. Comme on représente Typhon, dans un de ses symboles, sous la forme d’un âne aux fêtes du sacrifice du soleil, les prêtres égyptiens recommandaient aux fidèles de ne pas porter sur eux des ornements d’or, de peur de fournir de la nourriture à l’âne (197d) !
Trois siècles et demi avant le Christ, Platon donnait son opinion du mal en disant que : « II y a dans la matière une force aveugle et réfractaire, qui s’oppose à la volonté du Grand Artisan ». Cette force aveugle, d’après la notion chrétienne, devait acquérir la vue et devenir responsable ; on la transforma en Satan !
Qui doutera de son identité avec Typhon en lisant dans le livre de Job le récit de sa présence devant l’Eternel parmi les fils de Dieu. II accuse Job de vouloir maudire l’Eternel, face à face, si la provocation était suffisante. De même, dans le Livre des Morts des Egyptiens, Typhon figure comme accusateur. La ressemblance s’étend jusqu’aux noms, car un de ceux de Typhon était Seth, ou Seph ; de même que Sâtân, en hébreu, veut dire un adversaire. En langue arabe le nom est Shâtana – être adverse, persécuter, et Manethon dit qu’il avait assassiné traîtreusement Osiris, et s’était allié avec les Shémites (les Israélites). Il est possible que cela ait fourni à Plutarque l’origine de la fable selon laquelle, dans le combat entre Horus et Typhon, celui-ci épouvanté du mal qu’il avait causé, « s’enfuit pendant sept jours monté sur un âne, et, une fois échappé, il engendra ses fils Ierosolumos et Ioudaïos (Jérusalem et Judée) ».
Le professeur Reuvens, se référant à une invocation de Typhon-Seth, dit que les Egyptiens adoraient Typhon sous la forme d’un âne ; et, suivant lui, Seth « apparaît, peu à peu, chez les Sémites à la base de leur conscience religieuse » (198d). Le nom de l’âne en langage copte, AO, est un phonème de IAO, et voilà la raison pour laquelle cet animal donna lieu à un jeu de mots symboliques. Par conséquent Satan est une création postérieure, née de l’imagination enfiévrée des Pères de l’Eglise. Par un revers de fortune, commun aux dieux comme aux mortels, Typhon-Seth est tombé de l’éminence de fils déifié d’Adam Kadmon à la position dégradante d’un esprit subalterne, un démon mythique – l’âne. Les schismes religieux ne sont pas moins sujets aux mesquineries et aux sentiments haineux que les disputes de parti entre laïques. Nous en avons la preuve dans le cas de la réforme zoroastrienne, lorsque le Magianisme se détacha de l’ancienne foi des Brahmanes. Les brillants Dévas du Véda devinrent, sous la réforme religieuse de Zoroastre, les daêvas ou mauvais esprits, de l’Avesta. II n’est pas jusqu’à Indra, le dieu lumineux, qui ne fut relégué dans les ténèbres épaisses (199d), afin de faire ressortir dans une plus vive lumière, Ahura- Mazda, la Divinité Suprême et Omnisciente.
L’étrange vénération que les Ophites avaient pour le serpent, qui était le symbole du Christ, devient moins embarrassante si l’on réfléchit que dans tous les siècles, le serpent a été le symbole de la sagesse divine, qui tue pour ressusciter, qui détruit afin de mieux reconstruire. On nous représente Moïse comme un descendant de Lévi, une tribu de serpents. Gautama Bouddha est issu d’une lignée de serpents, par la race des rois Naga (serpent) qui régnaient à Magadha. Hermès, ou le dieu Taaut (Thoth), est Têt dans son symbole du serpent ; et, suivant les légendes ophites, Jésus ou le Christos est né d’un serpent (la sagesse divine ou le Saint Esprit), c’est-à-dire, qu’il devint un Fils de Dieu par son initiation à la « Science du Serpent ». Vichnou, identique au Kneph égyptien, se tient sur le serpent céleste à sept têtes.
Le dragon rouge, ou de feu, des temps anciens était l’étendard militaire des Assyriens. Cyrus l’adopta en le leur prenant lorsque la Perse prédomina. Puis ce fut le tour des romains et des byzantins de l’adopter ; de cette manière le r grand dragon rouge » devint le symbole de Rome, après avoir été celui de Babylone et de Ninive (200d).
La tentation, ou la probation (201d) de Jésus, est, néanmoins, l’occasion la plus dramatique dans laquelle apparaît Satan. Ainsi comme preuve des désignations d’Apollon, d’Esculape et de Bacchus, Diobolos ou fils de Zeus qu’on leur attribue, on le nomme également Diabolos, ou l’accusateur. La scène de la probation se passe dans le désert. Les demeures des « fils des prophètes » et des Esséniens (202d) étaient situées dans le désert près du Jourdain et de la Mer Morte. Ces ascètes soumettaient leurs néophytes à des épreuves, analogues aux tortures du rite mithraïque, et la tentation de Jésus était évidemment une épreuve de ce genre. Par conséquent il est dit dans l’Evangile selon saint Luc, que « le Diabolos ayant épuisé toute espèce de tentation, le laissa pour un temps, αχρι καιρου̃ et Jésus, animé de la puissance de l’Esprit s’en retourna en Galilée ». Mais dans ce cas le διαβολος ou le Diable, n’est évidemment pas un être malfaisant, mais bien celui qui exerce une discipline. C’est dans ce sens que les termes Diable et Satan sont employés à maintes reprises (203d). Ainsi lorsque saint Paul s’expose à une exaltation excessive, par suite de la sublimité des révélations ou des divulgations epoptiques, il lui fut donné « une écharde dans la chair, un ange de Satan » pour le maintenir (204d).
Le récit de Satan dans le Livre de Job est d’un caractère analogue. Il est présenté par les « Fils de Dieu » et se tient devant l’Eternel, comme au cours d’une initiation Mystique. Le Prophète Michée décrit une scène analogue lorsqu’il dit : « J’ai vu le Seigneur assis sur son trône et toute l’armée des cieux se tenant auprès de Lui » ; Il prit conseil avec lui, le résultat étant que « l’Eternel mit un esprit de mensonge dans la bouche des prophètes d’Achab » (205d), le Seigneur prend conseil de Satan et lui donne carte blanche afin d’éprouver la fidélité de Job. Il le dépouille de sa fortune et de sa famille ; il le frappe d’une maladie répugnante. Dans son extrémité sa femme va jusqu’à douter de son intégrité, et l’exhorte à adorer Dieu alors qu’il est près de mourir. Tous ses amis l’inculpent, et enfin le Seigneur, le principal hiérophante en personne, l’accuse de proférer des paroles insensées et de discuter avec le Tout-Puissant. Job cède à cette réprimande et s’écrie : « Je t’interrogerai et tu m’instruiras : c’est pourquoi je me condamne et je me repens sur la poussière et sur la cendre ». Et, incontinent, il fut justifié. « Le Seigneur dit à Eliphaz… vous n’avez pas parlé de moi avec droiture, comme l’a fait mon serviteur Job ». Son intégrité s’affermit et sa prédiction se vérifie : « Je sais que mon vengeur est vivant et qu’il se lèvera plus tard sur la terre. Quand ma peur sera détruite, il se lèvera ; quand je n’aurai plus de chair je verrai Dieu ». La prédiction accomplit : « Mon oreille avait entendu parler de toi ; mais maintenant mon œil t’a vu… Et le Seigneur rétablit Job dans son premier état ».
Nous ne voyons, dans toutes ces scènes, aucune manifestation du diabolisme malfaisant, comme celui qu’on attribue à « l’adversaire des âmes ».
L’opinion de certains auteurs de mérite, et fort savants, est que le Satan du Livre de Job serait un mythe juif, embrassant la doctrine Mazdéenne du Principe du Mal. Le Dr Haug remarque que « la religion de Zoroastre aurait une grande affinité, ou plutôt une identité avec celle de Moïse et le Christianisme, en ce qui à rapport à la personnalité et aux attributs du Diable et la résurrection des morts » (206d). La lutte de l’Apocalypse entre Michel et le Dragon peut être aussi retrouvée dans un des plus anciens mythes des Aryens. On lit dans l’Avesta le récit de la bataille entre Thraetaona et Azhi–Dahaka, le serpent destructeur. Burnouf a essayé de démontrer que le mythe védique de Ahi, ou du serpent, luttant contre les dieux, a été graduellement évémérisé en « bataille de l’homme pieux contre le pouvoir du mal » de la religion mazdéenne. Selon ces interprétations Satan serait identique au Zohak, ou Azhi-Dahaka qui est un serpent à trois têtes, dont l’une est humaine (207d).
On établit généralement une distinction entre Béelzébul et Satan. Dans le Nouveau Testament Apocryphe il semblerait être considéré comme le potentat du monde inférieur. Le nom est généralement interprété comme le « Bal des mouches », ce qui pourrait désigner les Scarabées sacrés (208d). Il est plus correct de l’interpréter, ainsi que le fait le texte grec des Evangiles, par Béelzébul, ou maître de la maison, comme il est dit dans l’Evangile selon saint Mathieu, X, 25 : « S’ils ont appelé le maître de la maison Béelzébul, à combien plus forte raison appelleront-ils ainsi les gens de sa maison. « On le nomme, également, le prince ou l’archon des démons.
Typhon figure dans le Livre des Morts comme l’accusateur des âmes, lorsqu’elles se présentent au jugement, de même que Satan se leva, devant l’Ange, pour accuser Josué, le grand-prêtre, et comme le Diable vint tenter Jésus, ou le mettre à l’épreuve, pendant son grand jeune, dans le Désert. Il était également la divinité dénommée Baal-Tsephon, ou dieu de la crypte, dans le livre de l’Exode, et Seth, ou le pilier. Pendant cette période le culte ancien ou archaïque avait été plus ou moins mis au ban par le gouvernement ; en langage figuré, Osiris avait été traîtreusement tué et coupé en quatorze morceaux (deux fois sept), et mis en bière par son frère Typhon, et Isis était partie pour Byblos à la recherche de son cadavre.
N’oublions pas, à cet égard, que le Saba, ou Sabazios, de la Phrygie et de la Grèce, fut coupé en sept morceaux par les Titans, et que comme l’Heptaktis des Chaldéens, il était le dieu aux sept rayons. L’Hindou Siva est représenté couronné de sept serpents et il est le dieu de la guerre et de la destruction. Le Jéhovah hébreu, le Sabaoth, est aussi appelé le « Seigneur des Armées », Seba ou Saba, Bacchus ou Dionysus Sabazios ; par conséquent, il est facile de prouver que ce sont tous les mêmes.
Enfin, les princes du régime plus ancien, les dieux, qui, à l’assaut des géants, avaient revêtu des formes d’animaux et s’étaient réfugiés en Ethiopie, revinrent et chassèrent les bergers.
Les Hyksos, suivant Josephe furent les ancêtres des Israélites (209d). Il a probablement raison, en substance. Les Ecritures hébraïques qui racontent une histoire tant soit peu différente, furent écrites à une date ultérieure, et passèrent par plusieurs révisions avant d’avoir été promulguées publiquement. Typhon se rendit odieux en Egypte et les bergers devinrent « une abomination ». « Il fut subitement traité, pendant la douzième dynastie, comme un démon malfaisant, au point que son nom et ses effigies ont été oblitérés de tous les monuments et inscriptions qu’il fut possible d’atteindre. » (210d)
Lire la suite … partie 4