LE FRUIT DE LA VIE
Chaque ère successive apporte sa quote-part d’hommes et de femmes d’un certain niveau de développement qui dépassent en pouvoir intellectuel et en sagesse tous ceux qui les ont précédés. Ils ne sont pas toujours reconnaissables, sauf par le petit nombre de ceux qui sont capables de voir que le caractère est le fruit de l’évolution, le fruit d’Yggdrasil, l’Arbre de Vie. Ce sont les seuls survivants des orages et des tempêtes qui ont fait tomber les fleurs et les feuilles de cet Arbre.
Pour ceux qui peuvent regarder, les yeux grand ouverts, la sagesse, la beauté et la perfection de la loi de toutes les lois – l’évolution –, l’homme perfectionné ou le Maître est une suite naturelle sans laquelle un gouffre infranchissable apparaîtrait entre l’homme inférieur et l’homme supérieur, entre l’homme et l’ange. Regardez où vous voudrez, dans tous les règnes de la nature, et vous ne verrez aucun gouffre de ce genre entre ses divers degrés. Et ce fait à lui seul prouve la possibilité de la réalisation finale de l’espoir qui anime la race humaine, la perfectibilité de l’homme.
Le pôle opposé de l’espoir, c’est-à-dire le désespoir, attire alternativement et mène à la dernière extrémité l’homme qui fluctue entre les deux extrêmes, comme le pendule d’une horloge, jusqu’à ce qu’il ait atteint le point d’équilibre. À mesure que l’impulsion évolutive raccourcit la ligne de vie, la fluctuation diminue de plus en plus, jusqu’à ce que l’âme atteigne finalement un point stationnaire où, à partir des deux aspects illusoires que sont l’espoir et le désespoir, se développe le « Trois-Fois-Né », le vainqueur des deux, la Sagesse, la Réalité, l’Unité.
Chaque grand sage a entrepris d’enseigner à l’humanité que le bonheur mortel qu’il a poursuivi en vain n’était qu’un feu follet. Il existe encore une légende au sujet d’une déesse qui a cherché le bonheur pendant des millénaires. Ayant finalement atteint les pieds de Zeus, elle s’écrie : « Donne-moi le bonheur ou permets-moi de cesser de vivre. »
Zeus répond : « Va de par le monde et cherche la tunique d’une vierge heureuse. Prends-la lui et revêts-la, et tu seras heureuse à jamais. »
Longtemps, longtemps elle cherche, mais elle ne trouve aucune vierge heureuse, non plus qu’aucune femme ni aucun homme heureux. Un jour, en proie au désespoir le plus grand, alors qu’elle entre dans la forêt, déterminée à plaider une fois de plus avec Zeus pour qu’il lui accorde la non existence, elle voit étendue au pied d’un arbre, entourée des habitants de la forêt – oiseaux, bêtes et choses rampantes – avec qui elle parle et rit dans un parfait abandon de joie, une belle vierge couverte uniquement des vêtements de la nature. Celle-ci lui crie : « Je t’ai attendue longtemps pour te dire que la robe que tu cherches, je l’ai rejetée. Elle enchaînait mes membres, liait mon cœur et comprimait mes côtes. Rejette tes propres vêtements, libère-toi de tes liens, assieds-toi à mes côtés et tu trouveras la paix pour ton âme, plutôt que le bonheur. »
L’homme cherche le bonheur chez les autres, ou dans des états ou des choses, mais il n’y trouve que plaisirs temporaires, suivis de satiété, et finalement du dégoût et du désespoir. Malgré cela, aucun sage, aucun dieu, ne peut forcer l’homme à accepter volontiers cette vérité et s’épargner ainsi des années de labeur stérile. Chacun doit apprendre par lui-même cette longue et dure leçon. La noirceur et la profondeur du gouffre béant qui s’étend devant lui paralysent son esprit lorsqu’il se voit dépouillé de ses biens, handicapé par son âge ou la maladie, avec la vue et l’ouïe qui diminuent. Il ne peut pas croire que quelque chose, quelqu’un, ni même un dieu ne puisse franchir ce gouffre et trouver de l’autre côté épanouissement, joie et paix. Mais l’amour de Dieu (ou du Bien) dépasse de loin l’amour de la femme. L’amour de Dieu (la Sagesse) prend l’homme par la main et dit : « Viens avec moi et je te montrerai des trésors dont tu n’as même jamais rêvé. »
HILARION - Temple 3 - Leçon 549