LE DOS DU CHAMEAU
En vérité il est dit : « Il est plus facile pour un chameau de passer à travers le chas d’une aiguille que pour un homme riche d’entrer dans le royaume des Cieux. » Une interprétation des paroles du Maître est à l’effet qu’il y avait autrefois, dans la muraille d’une ancienne cité, une porte d’une forme particulière, appelée « le chas de l’aiguille ». La bête de somme de l’Orient, le chameau, ne pouvait pas franchir cette porte à cause de la bosse de son dos. Quant à l’homme riche, si l’on en croit cette interprétation de la Bible, il porte en lui-même des empêchements semblables. Les possessions de l’homme riche correspondent à la bosse du dos du chameau. Tant qu’il est attaché à ce fardeau, ou que ce fardeau est attaché à lui, il doit rester à l’extérieur de la cité divine, c’est-à-dire à un endroit de niveau inférieur. Mais il n’est pas très important que cette interprétation soit correcte. En réalité, l’énoncé est vrai tel qu’il est. J’irai plus loin, et je dirai qu’il est impossible à un homme riche de prendre la voie de l’occultisme. La première tâche qui lui est donnée lors de sa demande pour devenir disciple est de renoncer volontairement à tout ce qui peut faire obstacle à son progrès, d’abandonner immédiatement et pour toujours tout ce qui peut y nuire. Il peut regagner tout ce à quoi il renonce, et dix fois plus s’il est accepté. Cependant, tout cela ne sera jamais à lui, mais appartiendra au degré dans lequel il se trouvera. Il peut être nommé gardien de ces biens, de sorte que chaque sou de leur valeur passe entre ses mains, mais ils seront utilisés comme d’autres l’ordonneront, et au profit d’autres personnes. S’il en reçoit un bénéfice personnel, ce sera accidentel, et parce qu’il fait partie du degré qui gère leur utilisation. Il suffit d’un peu de réflexion rigoureuse pour comprendre la raison de cet état de choses. Nous connaissons bien les effets de la richesse sur l’homme mondain moyen. Les caprices, le désir de confort, l’orgueil, la cupidité ne sont que quelques-uns des maux engendrés par la possession d’une grande fortune. Ce qui est pire, c’est le mépris du riche pour les pauvres flatteurs apeurés qui se tiennent sur le seuil de sa porte, sa domination sur eux, et les mauvais traitements qu’il inflige au pauvre homme qui n’a pas hérité ou gagné une fortune égale. Tout cela étouffe l’âme de l’homme riche, détruit sa confiance dans la nature humaine, et finalement le dépouille entièrement de tout ce qui donne une valeur à la vie. Soupçonneux à l‘égard de ses amis, méprisant envers les gens ordinaires, inquiet du fait que ses proches le surveillent et rêvent du jour où il va quitter cette vie et leur donner l’occasion de vivre avec sa fortune, que possède-t-il ? L’homme le plus pauvre du monde a plus de raisons de se réjouir que lui.
L’homme qui peut garder ses doigts bien fermés sur sa bourse et détourner la tête lorsqu’il voit un de ses frères humains sans abri et affamé, qui refuse d’ouvrir cette bourse lorsqu’un mendiant blessé ou un enfant malade gît dans un taudis ou sur la rue où il doit passer pour se rendre à sa propre maison confortable, cet homme ne pourrait en aucune façon faire face au Maître au sommet du grand escalier de l’initiation.
Je n’ai pas l’intention de dire quelle est la façon la plus sage dont l’homme riche peut disposer de ses biens ; cela doit être entre Dieu et son âme. Cependant, je le répète très catégoriquement, un homme matériellement riche ne peut pas entrer dans le royaume de Dieu, le sommet de la perfection, la grande initiation. C’est là l’un des rares privilèges que sa fortune ne lui permet pas d’acheter. Il a tout simplement trop de « bosses » sur son dos. En général, sa grande peur est qu’il devra mourir et laisser derrière lui sa fortune bien-aimée. Pauvre homme, s’il pouvait seulement la laisser, il pourrait y avoir de l’espoir pour lui. Malheureusement, il ne peut pas l’abandonner, il l’apporte avec lui, et elle constituera pour lui une malédiction pendant des siècles. Il ne s’agit pas vraiment de la seule richesse matérielle (cela n’a jamais eu particulièrement de valeur), mais de ses résultats, des effets durables des choses qu’il a faites et de celles qu’il n’a pas faites, des souffrances qu’il a infligées aux autres pour rassembler cette fortune, des actions belles, nobles, christiques qu’il aurait pu faire et qu’il n’a pas faites. La compassion, la sympathie, l’amour, la charité que son âme réclamera à grands cris, il ne pourra les voir, comme l’homme riche de l’Évangile, que de loin. La prétendue charité dont il tirait vanité autrefois, il constatera que c’est une coquille vide, parce que la seule chose qui pouvait la rendre acceptable – l’amour – n’en a jamais fait partie. Par conséquent, il ne peut jamais en être tiré. Un présent n’a pas de valeur particulière – il est trop souvent accompagné d’une malédiction, à moins d’être activé par l’oubli de soi et par l’amour. L’homme égoïste a perdu le pouvoir d’aimer, et a mis à sa place une idole faite par des mains humaines.
En vérité, aucun homme ne mérite autant notre pitié que l’homme riche égoïste. Malheureusement pour lui, l’homme pauvre ne comprend pas toujours le pouvoir de la malédiction de la fortune à temps pour éviter d’essayer de faire descendre la même malédiction sur lui-même. En vérité, le contentement est un grand trésor.
HILARION - Temple 1 - Leçon 61