LA RECONNAISSANCE DES LIMITATIONS
La personne qui passe ses jours à se plaindre de façon malsaine, ou encore des nuits blanches à attendre quelque chose qui n’arrive jamais ou qui ne peut arriver, à cette personne je dis : « Écoute-moi et souviens-toi, car je dis la vérité. » Parmi la multitude, mis à part peut-être le héros inconnu, il n’y a pas plus grand homme que celui qui sait reconnaître les limitations de son esprit et de son corps, et qui, fermement décidé et sans se plaindre, entreprend de faire au mieux avec les qualités et les circonstances qui sont les siennes par droit de naissance. Il a compris que le grand fleuve qui sépare ses désirs et ses possibilités est rempli d’écueils. Reconnaissant que cette frêle embarcation qu’est la vie ne saurait manquer de sombrer sur l’un de ces rochers, il se tient sur la rive la plus proche. Sachant qu’il y a autant à faire sur une rive que sur l’autre pour accomplir le grand plan de Dieu, et que la différence apparente entre les deux rives du fleuve ne réside que dans l’imagination humaine, il entreprend de travailler dans un domaine où ses mains trouvent à s’occuper et il met tout son cœur dans son travail.
Cet homme est beaucoup plus noble que celui qui franchit tous les obstacles qui lui barrent la route vers la possession du pouvoir, sans égard pour le mal qu’il fait à autrui. Un homme, qui brise autant les cœurs que les corps et qui ne laisse dans son sillage qu’une vaste désolation dans sa lancée vers un objectif ambitieux, se rendra compte à la fin, bien qu’il puisse être un héros pour quelques centaines de personnes de son espèce dispersées ici et là, qu’il est le plus grand raté, même à ses propres yeux.
Car aussi grande qu’ait été son entreprise et aussi élevé qu’ait été le prix de l’objet de son effort et de sa victoire, ils sont sans valeur si, lorsqu’il regarde en arrière, il doit contempler une vie consacrée à satisfaire son ambition. Les coquilles vides qui seules resteront après un semblable excès de nourriture, obtenue à haut prix, voilà tout ce dont il disposera pour se consoler, et elles auront un goût âpre et amer lorsqu’il se trouvera face à sa tombe grande ouverte.
HILARION - Temple 2 - Leçon 235