L’INDE BERCEAU DE LA RACE – Partie 8
Le colonel Yule aurait dû examiner la possibilité de sérieuses conséquences qui pourraient survenir de l’acceptation de sa théorie. Si nous admettons que les gémissements fantastiques du Gobi sont dus à la terreur inspirée par un « vaste désert solitaire », pourquoi les démons des Gadaréniens (St Luc, VIII, 29) seraient-ils l’objet d’une plus grande considération ? Et pourquoi refuserait-on d’admettre que Jésus se serait trompé sur l’objectivité de son tentateur pendant les quarante jours d’épreuves dans le désert ? Nous sommes tout disposés à admettre ou à repousser la théorie émise par le colonel Yule, mais nous insistons pour qu’on l’applique impartialement à tous les cas. Pline parle de fantômes qui apparaissent et disparaissent dans les déserts d’Afrique (596), Aethicus, le cosmographe chrétien des premiers siècles, fait mention, tout en se montrant incrédule à leur égard, d’histoires disant que l’on entendait des voix de chanteurs et de gais convives dans le désert ; et « al-Masudi parle de goules qui, dans les déserts, apparaissent aux voyageurs la nuit aux heures solitaires », et aussi « d’Apollonius de Tyane et de ses compagnons qui, dans un désert près de l’Indus, au clair de lune, virent une empuse ou goule, revêtant diverses formes… Ils l’injurièrent, et elle s’enfuit en poussant des cris aigus (597) ». Ibn Batoutha rapporte une légende semblable du Sahara Occidental : « Si le messager est seul, les démons courent avec lui et le fascinent, de telle sorte qu’il s’égare et périt (598) ». Or, si toutes ces choses sont susceptibles d’une « explication rationnelle », et nous n’en doutons pas pour ce qui est du plus grand nombre des cas, les diables de la Bible dans les solitudes, ne méritent pas plus de considération et doivent être soumis aux mêmes règles. Ils sont, eux aussi, des créatures de la terreur, de l’imagination et de la superstition ; par conséquent les récits de la Bible doivent être faux ; et si un seul verset est faux, un doute est jeté sur les prétentions de tout le reste à être tenu pour une révélation divine. Une fois cela admis, cette collection de documents canoniques est au moins aussi accessible à la critique que tout autre livre d’histoires (599).
Il y a beaucoup d’endroits dans le monde, où les phénomènes les plus étranges ont été le résultat de ce qu’on a reconnu, plus tard, avoir été des causes physiques naturelles. Il y a certains endroits, sur le bord de la mer dans le Sud de la Californie où le sable, lorsqu’on le remue, produit un puissant son musical. Il est désigné sous le nom de « sable musical », et l’on suppose que le phénomène est de nature électrique. « Le son des instruments de musique, et particulièrement celui des tambours est un phénomène d’un autre ordre, et il est réellement produit dans certains cas dans les dunes, lorsqu’on remue le sable », dit l’éditeur de Marco Polo. « Un récit saisissant d’un phénomène de ce genre, considéré comme surnaturel, est donné par le frère Odoric, dont j’ai vérifié l’expérience dans le Reg Ruwan, ou « sable mouvant » au Nord de Caboul (600). Outre cet exemple célèbre… j’ai remarqué celui bien connu de Jibal Nakia ou « Colline de la Cloche », dans le désert du Sinaï… et celui de Gibal-ul-Thabul ou « Colline des Tambours »… Un récit chinois du Xème siècle mentionne ce phénomène comme ayant été observé près de Kwachau, sur la lisière orientale du désert de Lop, sous le nom de « sables chantants » (601b). »
Que tous ces phénomènes soient parfaitement naturels, c’est ce dont personne ne doute. Mais que faut-il penser des questions et des réponses clairement et distinctement faites et reçues ? Que penser des conversations soutenues entre certains voyageurs et les esprits invisibles ou êtres inconnus, qui parfois apparaissent sous des formes tangibles à des caravanes entières ? Si des millions d’hommes croient possible que des esprits se matérialisent, derrière le rideau d’un « médium », et apparaissent au cours de la séance, pourquoi rejetteraient-ils la même possibilité chez les esprits élémentaux des déserts ? C’est le to be or not to be de Hamlet. Si les « esprits » sont capables de faire tout ce que les spirites leur attribuent, pourquoi ne pourraient-ils pas apparaître également au voyageur dans les déserts et les solitudes ? Un récent article scientifique dans un journal russe attribue à un écho ces sortes de « voix d’esprits » dans le grand désert de Gobi. Une explication très raisonnable en vérité que celle-là, si l’on pouvait seulement démontrer que ces voix ne font simplement que répéter ce qui a déjà été dit par une personne vivante ! Mais lorsque le voyageur « superstitieux » obtient des réponses intelligentes aux questions qu’il pose, cet écho de Gobi fait tout de suite preuve d’une très proche parenté avec l’écho du théâtre de la Porte Saint-Martin à Paris. « Comment vous portez-vous, monsieur ? » s’écrie un acteur dans une pièce : « Pas trop bien, mon fils, merci, je vieillis beaucoup, beaucoup », répond poliment l’écho !
Quelle gaieté incrédule doivent avoir provoqué pendant des siècles les récits superstitieux et absurdes de Marco Polo, touchant les dons « surnaturels » de certains charmeurs de requins et de bêtes féroces de l’Inde, qu’il appelle Abraiaman ! En faisant la description de la pêche des perles à Ceylan, telle qu’on la pratiquait en ce temps-là, il dit que les marchands étaient obligés de donner aussi aux hommes qui charment les grands poissons, la vingtième partie de tout ce qu’ils prenaient afin de les empêcher de faire du mal aux plongeurs, pendant qu’ils sont sous l’eau à chercher les perles. Ces charmeurs de poissons sont nommés Abraiaman [Brahman ?], et leur charme n’avait d’effet que pendant un seul jour, car à la nuit ils défaisaient leur charme, de sorte que les poissons pouvaient faire du mal à leur gré. Ces Abraiaman connaissent aussi le moyen de charmer les bêtes et les oiseaux, et tout être vivant (602).
Et voici ce que nous trouvons dans les notes explicatives du colonel Yule, relativement à cette dégradante « superstition » Asiatique : « La relation de la pêche des perles, faite par Marco, est encore exacte en substance… Aux mines de diamant des Circars du Nord, les Brahmanes sont employés d’une manière analogue, pour se rendre propices les génies tutélaires. Les charmeurs de requins sont appelés en Tamil, Kadal-Katti, « lieurs de mer », et en hindoustani Hai-banda ou « lieurs de requins ». À Aripo, ils appartiennent à une seule famille qui possède, croit-on, le monopole du charme (603). Le principal opérateur est (ou était, il n’y a pas longtemps) payé par le gouvernement, et lui aussi recevait journellement dix huîtres de chaque bateau, pendant la durée de la pêche. Tennent, dans sa visite, trouva que celui qui remplissait cette fonction était un Chrétien Catholique Romain [?] mais que cela ne paraissait en aucune façon porter atteinte à la validité de son emploi. Il est curieux qu’… on n’ait constaté officiellement qu’un seul accident occasionné par les requins, pendant toute la durée de l’occupation anglaise (604b).
Il y a deux choses à relever dans les faits indiqués au paragraphe précédent, savoir : 1° Le gouvernement Britannique paye un salaire à des charmeurs de requins de profession, pour l’exercice de leur art ; et 2° Une seule existence a été perdue depuis la signature du contrat. (Il reste à savoir si cet accident unique n’est pas survenu pendant le temps d’exercice du sorcier catholique.) Prétendra-t-on que le salaire est payé comme concession à la dégradante superstition des indigènes ? Soit, mais que dira-t-on à propos des requins ? Reçoivent-ils eux aussi, un salaire des autorités anglaises prélevé sur les fonds secrets ? Tous ceux qui ont visité Ceylan savent que les eaux des côtes des pêcheries de perles abondent en requins de l’espèce la plus vorace, et qu’il est même dangereux de s’y baigner, et à plus forte raison d’y plonger pour chercher des huîtres. Nous pourrions aller plus loin encore, et donner les noms des fonctionnaires Anglais du plus haut rang, au service de l’Inde, qui ont eu recours aux « magiciens » et aux « sorciers » indigènes pour retrouver des objets perdus, ou pour démêler des mystères vexatoires de différente nature ; leurs efforts ayant été couronnés de succès, ils en ont exprimé secrètement leur gratitude, mais une fois partis, ils ont fait preuve d’une insigne lâcheté en niant publiquement devant l’Aréopage du monde la vérité de l’art magique, et en tournant en ridicule la « superstition » hindoue.
Il y a quelques années, une des pires superstitions parmi les savants, était la croyance que le portrait du meurtrier restait imprimé dans l’œil de la victime, et qu’il était aisé de reconnaître ainsi l’assassin par l’examen de la rétine. La « superstition » affirmait que la ressemblance était rendue encore plus frappante en soumettant la personne assassinée à certaines fumigations de bonne femme, et autres niaiseries. Or, voilà qu’aujourd’hui un journal américain, dans son numéro du 26 mars 1877, dit : « Il y a quelques années, l’attention fut attirée par une théorie qui soutenait que le dernier effort de la vision se matérialisait et restait imprimé sur la rétine de l’œil après la mort. Cela a été démontré comme un fait réel par une expérience faite, en présence du Dr Gamgee de Birmingham (Angleterre) et du professeur Bunsen, sur un lapin vivant. Le moyen adopté pour prouver la vérité de la théorie fut fort simple : l’animal ayant été placé près d’une ouverture dans un volet les yeux en conservèrent la forme après que l’animal eut été tué ».
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