L’idylle du Lotus blanc – Livre 2 – Chapitre 9
Je fus conduit dans ma chambre et j’y fus laissé seul. Je m’étendis sur ma couche et je m’endormis, car j’étais très las ; je n’étais pas effrayé, il me semblait que ma tête reposait sur le bras compatissant de la Dame du Lotus.
Mais mon sommeil fut court. J’étais plongé dans un anéantissement profond et d’une telle douceur que tout rêve en était exclu, quand soudain je fus éveillé par la sensation vive que je n’étais plus seul. Je m’éveillai pour me trouver dans l’obscurité et le silence, mais je reconnus la sensation déjà éprouvée. Je compris que j’étais environné d’une grande foule. Je restai immobile, les yeux en éveil, attendant la lumière et me demandant quelles présences elle me révélerait.
Alors, j’éprouvai quelque chose que je n’avais jamais ressenti auparavant. Je n’étais pas inconscient et cependant j’étais désarmé, comme si j’avais été privé de sensation et de conscience. Je n’étais pas immobile par indifférence ou par calme. Je désirais me lever et demander qu’on apportât de la lumière, mais je ne pouvais ni bouger, ni émettre un son. Une volonté ardente luttait contre la mienne, une volonté si forte que j’étais sur le point d’être entièrement maîtrisé, cependant je luttais et ne voulais pas m’abandonner. J’étais déterminé à ne pas être un esclave aveugle, dompté dans l’obscurité par un adversaire invisible.
Elle devint terrible cette lutte, si sauvage qu’à la fin je compris que c’était une lutte pour ma vie. La force qui m’écrasait de son poids avait le désir de tuer. Quelle était cette force ? qui s’efforçait d’arracher le souffle de mon corps ?
Je ne puis dire combien de temps fut combattu ce combat acharné et silencieux, mais enfin la lumière jaillit autour de nous de tous côtés, à mesure que les torches s’allumaient les unes aux autres. Je voyais confusément, car ma vue était affaiblie. J’étais dans la grande galerie devant la porte du sanctuaire, étendu sur la couche où j’avais joué avec l’étrange enfant fantôme qui le premier m’avait enseigné le plaisir. J’étais couché, étendu de tout mon long, comme je l’avais été sur ma propre couche dans le sommeil. Comme lors de la première cérémonie, cette couche était aujourd’hui encore couverte de roses, des roses énormes, somptueuses, fleurs de passion, cramoisies et rouge sang ; il y en avait des milliers répandues sur la couche et tout autour et leur parfum violent subjuguait mes sens affaiblis. J’étais vêtu d’une étrange robe blanche de lin fin sur laquelle étaient des dessins comme je n’en avais encore jamais vu, des hiéroglyphes brodés en une soie épaisse d’un rouge sombre. Un ruisseau de sang rouge coulait de la couche dans un vase magnifique placé sur le sol au milieu d’un amoncellement de roses. Je regardai ce sang quelque temps avec une vague curiosité et, tout d’un coup, je sus que c’était là le sang de ma vie qui s’écoulait.
Je levai les yeux et je vis que j’étais entouré par les Dix. Tous avaient le regard fixé sur moi et leur expression était implacable. Je compris alors quelle était la force terrible contre laquelle j’avais combattu. Cette force était l’ensemble de leurs volontés. Était-il possible que j’aie pu lutter contre ces hommes ? Je ne comprenais pas, cependant je n’étais pas abattu. Par un grand effort je me soulevai sur la couche. J’étais affaibli par la perte de mon sang, mais ils ne pouvaient pas me réduire plus longtemps au silence. Je me dressai sur mes pieds et me tins debout. Au-delà des Dix, mon regard se porta sur la foule des prêtres qui étaient par derrière et, plus loin encore, sur la masse de peuple qui attendait pressée à l’entrée de la grande galerie, pour voir le miracle promis.
Je me tins debout un instant, je pensais que j’aurais la force de parler, mais je retombai désespérément en arrière dans ma faiblesse. Pourtant une intense, une profonde, une vive félicité remplissait mon âme, et soudain j’entendis un murmure s’élever et devenir de plus en plus fort.
« C’est le jeune prêtre qui enseignait à la grille ! Il est bon, il ne faut pas qu’il meure ! Sauvons-le ! »
Le peuple avait vu mon visage et me reconnaissait. Une grande poussée se produisit dans un enthousiasme subit et la foule des prêtres fut pressée contre la couche, si bien que le cercle des Dix fut rompu. Et, comme la vague populaire remontait vers le Saint des Saints, beaucoup de prêtres se réfugièrent dans l’espace resté libre entre la couche et la porte. Tandis qu’ils se précipitaient ainsi, pleins de trouble et de confusion, je vis que le vase qui contenait ma vie était renversé et que le sang rouge était répandu à la porte du sanctuaire. Cette porte s’ouvrit ; Agmahd parut sur le seuil, majestueux dans son calme impénétrable. Il regarda la foule qui montait vers lui. Sous son regard froid, les prêtres devinrent plus calmes et retrouvèrent la force de résister encore un peu de temps à la ruée de la foule. Les Dix se rejoignirent et péniblement atteignirent ma couche pour l’entourer encore d’une barrière, mais il était trop tard. Déjà, j’étais environné par le peuple. Je souriais faiblement à ces rudes figures amies. Des pleurs tombaient sur mon visage et pénétraient jusqu’à mon cœur ; soudain, quelqu’un saisit ma main, l’étreignit, la baisa et la trempa de larmes brûlantes. Jamais aucune impression ne me fit tressaillir à ce point ! Alors j’entendis une voix crier : « C’est mon fils, c’est mon fils qui est mort. On l’a tué. Qui me rendra mon fils ? »
C’était ma mère qui s’agenouillait près de moi. Je concentrai mon regard mourant et la vis. Elle était vieillie et épuisée ; mais son visage était empreint de bonté. Et, comme je regardais, je vis derrière elle, la couvrant de son ombre, la Dame du Lotus, debout, là, au milieu du peuple ! Et un doux sourire était sur ses lèvres.
Ma mère se releva et je vis sur son visage une dignité étrange :
« Ils ont tué son corps, dit-elle, mais ils n’ont pu tuer son âme. Son âme est forte, je l’ai vue dans ses yeux à l’instant où ils viennent de se fermer dans la mort. »
L’idylle du Lotus blanc - Livre 2 - Chapitre 10