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L’idylle du Lotus blanc – Livre 2 – Chapitre 5

Je n’étais plus dans le sanctuaire, un air pur frappait mon visage. J’ouvris les yeux, je vis le ciel au-dessus de moi et les étoiles qui brillaient dans ses profondeurs. J’étais étendu et je me sentais étrangement las. Cependant je fus ranimé par l’écho de milliers de voix dont les cris et les chants frappèrent mon oreille. Qu’était-ce ?

J’étais au milieu du cercle de prêtres, des dix grands prêtres. Agmahd était debout à côté de moi ; il m’observait. Mes yeux se fixèrent sur son visage, et je ne pouvais les en détourner. Sans pitié, sans cœur, sans âme, avais-je pu craindre cette statue, cet être inhumain ? Je ne le craignais plus. Je regardai les prêtres qui m’entouraient, ils étaient absorbés, pleins d’eux-mêmes. Tous étaient mordus, dévorés par un désir profond, une soif de jouissance qu’ils caressaient comme un serpent dans leurs cœurs. Je ne pouvais plus avoir peur de ces hommes. J’avais vu la lumière. J’étais fort. Je me levai. Je parcourus du regard la foule qui se pressait sur les rives du fleuve, sous le ciel limpide. Je compris alors ce qu’étaient les voix étranges que j’avais entendues. Le peuple était fou ; les uns de vin, les autres d’amour, d’autres étaient en proie à un délire complet. Des barques en grand nombre avaient envahi la rivière ; ceux qu’elles portaient était venus présenter des offrandes à la déesse que tous adoraient, et que ce soir ils avaient vue, entendue, sentie. Le bateau sacré sur lequel je me tenais était chargé d’un amoncellement d’offrandes que les gens y avaient jetées, en se dressant sur leurs barques basses, sur leurs radeaux rangés le long de notre bateau. Or, argent, joyaux, vases d’or incrustés de pierres précieuses. Agmahd regardait toutes ces choses et je vis un sourire sur ses lèvres. Ces richesses pouvaient servir à l’entretien du temple, mais quant à lui c’étaient des joyaux bien différents qu’il convoitait et pour lesquels il travaillait. Mon âme parla soudain à mon insu. Je ne pouvais plus longtemps être un spectateur silencieux. Je parlai d’une voix forte et commandai au peuple de m’écouter ; immédiatement le silence, gagnant de proche en proche, régna sur la foule entière.

« Écoutez-moi, vous qui êtes ici les adorateurs de la déesse. Quelle est la déesse que vous adorez ? Ne pouvez-vous le savoir par les paroles qu’elle murmure dans vos cœurs ? Regardez-en vous-mêmes, et si elle vous a brûlés du feu sauvage de la passion, reconnaissez qu’elle n’est pas une déesse véritable. Car il n’y a de vérité que dans la sagesse. Écoutez, et je vous dirai les paroles qui ont été prononcées dans le sanctuaire, et soufflées par l’esprit de lumière, notre reine, notre mère. Sachez que ce n’est que dans la vertu, dans les pensées sincères, dans les actions honnêtes que vous pouvez trouver la paix. Cette sombre orgie est-elle une ambiance qui convienne à la déesse de la vérité ? Êtes-vous ses adorateurs, vous qui êtes ivres de vin et de passion, ici sous la lumière du ciel ? Vous qui avez sur vos lèvres de sauvages paroles d’impiété et des chants forcenés, dans vos cœurs des pensées honteuses et qui êtes prêts à passer effrontément aux actes ? Non ! à genoux, élevez vos mains au ciel, et demandez à cet esprit bienfaisant, à notre Reine de sagesse, qui étend sur vous ses grandes ailes d’amour, de vous pardonner vos impudeurs et de venir en aide à vos nouveaux efforts. Écoutez-moi. Je vais la prier, car je la vois dans sa splendeur. Répétez-lui les paroles que je vais prononcer et elle vous écoutera sûrement, car elle vous aime en dépit de vos offenses. »

L’éclat d’une mélodie, le chant d’un grand nombre de voix puissantes, étouffa ma voix. Les prêtres faisaient retentir un chant qui avait la grandiose harmonie d’un hymne. Le peuple, influencé par ma voix et par mes paroles était tombé en masse à genoux. Maintenant, enivré par la musique, il chantait l’hymne avec ferveur et le son s’élevait majestueusement dans le ciel. Un parfum violent pénétra dans mes narines. Je m’en détournai avec dégoût, mais il était trop tard. Je sentis mon cerveau chanceler.

« Il est en extase », dit Kamen Baka.

« Il est fou », entendis-je murmurer par une autre voix – une voix si froide, si pleine de rage, que je pouvais à peine la reconnaître. Cependant je savais que c’était Agmahd qui parlait.

Je m’efforçai de lui répondre, car, dans tout ce que je faisais, j’étais animé d’un courage nouveau et étrange, et je ne connaissais plus la peur. Mais déjà la vapeur stupéfiante avait fait son œuvre. J’étais muet, comme dans le sommeil ma tête s’appesantissait. Au bout de quelques secondes j’étais endormi.

L’idylle du Lotus blanc - Livre 2 - Chapitre 6