1

L’idylle du Lotus blanc – Livre 2 – Chapitre 1

J’étais dans le jardin du temple, étendu sous un arbre immense qui projetait une ombre épaisse sur le gazon. J’étais très las car toute la nuit j’avais été dans le sanctuaire, transmettant le message du sombre esprit des prêtres. Je dormis un peu dans l’air chaud et m’éveillai plein de tristesse. Je sentais que ma jeunesse avait fui, cependant je n’avais jamais joui de son ardeur.

De chaque côté de moi était un jeune prêtre. L’un m’éventait avec une large feuille qu’il devait avoir arrachée à l’arbre qui se dressait au-dessus de nous. L’autre, appuyé d’une main sur l’herbe, me regardait d’un air grave. Ses yeux étaient grands, noirs et doux, comme les yeux d’un bon animal ; j’avais souvent admiré sa beauté, et j’étais heureux de le voir à mes côtés.

« Écoutez, me dit-il quand il vit mes yeux s’ouvrir avec lassitude et se fixer sur lui. Il ne faut pas qu’ils continuent à vous tourmenter avec leurs cérémonies, même si vous étiez le seul à pouvoir leur donner la vie. Vous avez été trop enfermé. Voulez-vous venir dans la ville avec nous et respirer un autre air que celui du temple ? »

« Mais nous ne le pouvons pas », répondis-je.

« Nous ne le pouvons pas ! dit Malen avec dédain. Supposez-vous que nous sommes prisonniers ici ? »

« Mais même si nous pouvons trouver une porte de sortie, le peuple nous reconnaîtra. Les prêtres ne vont pas au milieu du peuple ! »

« Le peuple ne nous reconnaîtra pas, dit Malen avec un rire joyeux. Agmahd nous a donné la liberté. Agmahd nous a donné le pouvoir. Venez, si vous le voulez. »

Tous deux se levèrent et me tendirent leurs mains pour m’aider à me lever ; mais je n’étais plus faible. Je sautai sur mes pieds, et arrangeai mon vêtement blanc.

« Garderons-nous ces robes ? » demandais-je.

« Oui, oui, mais personne ne nous reconnaîtra. Nous apparaîtrons comme des mendiants ou comme des princes, comme nous le voudrons ; Agmahd nous a donné le pouvoir. Venez ! »

J’étais aussi enchanté qu’eux à cette proposition d’aventure. Nous courûmes à travers le jardin jusqu’à une porte étroite dans la muraille. Malen la poussa et, sans difficulté, l’ouvrit. Nous étions hors du temple.

Mes compagnons, riant et causant en chemin, couraient à travers la plaine vers la ville. Je courais aussi, et les écoutais ; mais je comprenais peu de chose à ce qu’ils disaient. Évidemment ils connaissaient la ville, qui, pour moi, était une chose nouvelle. Je l’avais, il est vrai, traversée avec ma mère quand j’étais un jeune garçon venu pieds nus de la campagne. Mais maintenant, à ce qu’il paraissait, j’allais entrer dans les maisons et me mêler aux riches seigneurs. Je me sentais effrayé à cette pensée.

Nous marchions vite et bientôt nous nous trouvâmes dans une des rues les plus animées. Elle était encombrée de gens joyeux vêtus d’habits magnifiques, et toutes les boutiques semblaient ne vendre que des bijoux. Nous entrâmes alors par une grande porte dans une cour d’honneur, de là nous passâmes dans une salle de marbre où jouait une grande fontaine et où de hauts arbustes fleuris répandaient un parfum pénétrant.

Un large escalier de marbre conduisait hors de cette salle, nous nous y engageâmes aussitôt. Quand nous atteignîmes le haut de l’escalier, Malen ouvrit une porte, et nous entrâmes dans une pièce toute tendue de tapisseries d’or, où se trouvaient un certain nombre de personnes dont les vêtements et les bijoux m’éblouirent. Elles étaient assises autour d’une table buvant du vin et mangeant des sucreries. Le bruit des causeries et des rires remplissait l’air et les parfums l’alourdissaient. Trois ravissantes femmes se levèrent et nous souhaitèrent la bienvenue ; chacune d’elles prenant l’un de nous par la main lui fit une place à ses côtés. Nous parûmes tout de suite faire partie de la joyeuse bande, mêlant nos rires à ceux des autres convives, comme si nous avions été là depuis le début de la fête. Je ne sais si ce fut au vin parfumé que je buvais ou au contact magique de la belle main qui souvent touchait la mienne, quand elle reposait sur la nappe brodée, mais ma tête devint légère et étrange, je causais de choses dont je n’avais rien su jusqu’alors, et je riais de propos qui, une heure auparavant, m’auraient paru insignifiants, car je ne les aurais pas compris.

La femme assise près de moi pressait ma main dans la sienne. Je me tournai pour la regarder ; elle s’inclinait vers moi, son visage était resplendissant de jeunesse et de beauté. Sa riche parure m’avait donné l’impression que j’étais un enfant à côté d’elle, mais je voyais maintenant qu’elle était jeune, plus jeune que moi, pourtant ses formes richement accusées et sa rayonnante beauté lui donnaient le charme d’une femme, bien qu’elle n’eût que l’âge d’une enfant. Tandis que je fixais ses yeux pleins de tendresse, il me semblait que je la connaissais déjà, que son charme m’était familier et que cela augmentait encore sa puissance. Elle prononçait des paroles que j’eus tout d’abord de la peine à comprendre, que j’entendais même difficilement. Mais, graduellement, à mesure que j’écoutais, je comprenais. Elle me disait qu’elle avait soupiré pour moi en mon absence, qu’elle m’aimait, qu’elle n’éprouvait que lassitude pour tout ce que lui offrait la terre. « La salle paraissait sombre et muette jusqu’à votre venue, dit-elle. Le banquet n’avait aucune gaieté. Les autres riaient, mais leurs rires sonnaient à mes oreilles comme des sanglots, comme des sanglots de désespérés. Est-ce mon sort à moi, si jeune, si pleine de force et d’amour, d’être si triste ? Non, non, cela ne doit pas être. Ah ! mon amour, mon époux, ne me laisse pas de nouveau seule. Reste près de moi, et ma passion te donnera la force d’accomplir ton destin. »

Je me levai brusquement de mon siège, tenant étroitement sa main dans la mienne.

« Cela est vrai, m’écriai-je d’une voix forte. Je me suis trompé en négligeant jusqu’ici ce qui est la splendeur de la vie. Je le confesse. Ta beauté qui, en vérité, est à moi, avait été effacée de mon esprit. Mais maintenant que je te vois de mes yeux, je me demande comment j’ai pu voir de la beauté en rien autre dans le ciel ou sur la terre. »

Soudain, tandis que je parlais, il se produisit un mouvement parmi les convives saisis de surprise. Avec une rapidité prodigieuse, ils quittèrent la table et sortirent de la salle. Seuls les deux prêtres restaient. Leurs yeux étaient fixés sur moi. Ils paraissaient graves, sérieux, troublés. Ils se levèrent lentement. « Vous ne voulez pas retourner au temple ? » dit Malen. Je répondis par un geste d’impatience.

« Oubliez-vous, demanda-t-il, que nous ne devions que jeter un regard sur les folies de la ville, afin de savoir de quelle boue les hommes sont faits ? Vous savez que les prêtres initiés doivent conserver leur pureté. Et vous alors, le voyant du temple ? Même moi, qui ne suis qu’un novice, je n’ose céder au désir furieux de liberté qui remplit mon âme. Ah ! être libre ! être un enfant de la ville, connaître le sens de la vie. Mais je n’ose pas. Bien que je sois moins que rien, je n’aurais plus de place dans le temple, plus de place dans le monde. Que sera-ce de toi, le voyant ? Que devrons-nous répondre à Agmahd pour toi. »

Je ne répondis rien. Mais la femme qui était assise à côté de moi se leva et s’élança vers lui. Elle prit un joyau à son cou et le lui mit dans la main.

« Donnez-lui ceci, dit-elle, et il ne demandera rien de plus. »

L’idylle du Lotus blanc - Livre 2 - Chapitre 2