L’idylle du Lotus blanc – Livre 1 – Chapitre 10
« Dites à Kamen Baka que je connais le désir de son cœur, et qu’il sera satisfait mais qu’il doit d’abord prononcer les paroles fatales. »
Agmahd inclina la tête et se retourna. En silence, il quitta le sanctuaire.
J’étais de nouveau seul avec elle. Elle s’approcha de moi et attacha ses terribles yeux sur les miens.
Tandis que je la regardais, elle disparut à mes yeux et, à sa place, je vis une lumière d’or qui, graduellement, se transforma en une forme plus magnifique qu’aucune forme que j’eusse jamais vue.
C’était un arbre couvert d’un feuillage qui retombait doux comme une chevelure, plutôt que comme des feuilles ; sur chaque branche, il y avait des fleurs poussant en bouquets épais, et, parmi les fleurs, une multitude d’oiseaux dorés et brillant de couleurs étincelantes, ils s’élançaient ici et là au milieu des fleurs rutilantes, si bien que mes yeux en furent éblouis, et je criai tout haut : « Oh ! donnez-moi un de ces petits oiseaux pour moi, pour qu’il vienne à moi, et se blottisse contre moi, comme il le fait dans ces fleurs. »
« Vous en aurez cent et ils vous aimeront et baiseront votre bouche et prendront leur nourriture sur vos lèvres. Bientôt vous aurez un jardin dans lequel poussera un arbre comme celui-ci et tous les oiseaux de l’air vous aimeront. Mais, d’abord, il vous faut obéir à mon ordre. Parlez à Kamen et ordonnez-lui d’entrer dans le sanctuaire. »
« Entrez, dis-je, le prêtre Kamen doit entrer. »
Il entra et se tint debout à l’entrée de la caverne intérieure. L’arbre s’était évanoui, et je vis devant moi la sombre figure avec ses brillantes robes flottantes et ses yeux cruels, ils étaient fixés sur le prêtre.
« Dites-lui, dit-elle lentement, que la faim de son cœur sera satisfaite. Il désire l’amour, il l’aura. Les prêtres du temple ont tourné de froids visages vers lui, et il sent que leurs cœurs sont comme la pierre. Il a besoin de les voir à genoux autour de lui, l’adorant, esclaves volontaires. Ils le feront, car il prendra pour lui cet office qui, jusqu’à présent, a été le mien. Il comblera le désir de leurs cœurs, et, en retour, ils le mettront sur un piédestal au-dessus de tous, excepté moi-même. Le don est-il assez grand ? »
Elle dit ces paroles sur un ton de profond dédain, et je pouvais lire sur sa figure terrible qu’elle le méprisait pour l’étroite limite de son ambition. Mais les mots perdirent leur aiguillon quand je les répétai.
Kamen inclina la tête, et un étrange rayonnement de triomphe vint sur son visage.
« Il l’est », dit-il.
« Alors, prononcez les paroles fatales ! » Kamen Baka tomba à genoux et éleva avec violence ses mains au-dessus de sa tête. Son visage eut une expression d’angoisse.
« À partir de ce moment, quoique tous les hommes m’aiment, je n’aime aucun homme ! »
La sombre figure glissa vers lui et lui toucha la tête de sa main. « Vous êtes à moi », dit-elle, et elle se retourna ayant sur sa figure un sourire qui était sombre et froid comme une gelée du nord. Elle me donna l’impression d’un maître et d’un guide avec Kamen ; à Agmahd elle avait plutôt parlé comme une reine parlerait à son premier favori, à quelqu’un qu’elle estimerait et craindrait à la fois, en qui elle sentirait une force.
« Maintenant, enfant, il faut travailler, dit-elle en s’approchant de moi. Dans ce livre sont décrits les cœurs des prêtres qui seront mes serviteurs. Tu es las et dois te reposer, car je ne veux pas qu’ils te fassent du mal. Tu dois grandir et devenir un homme fort, digne de ma faveur. Mais emporte le livre avec toi dans tes bras ; et aussitôt que tu t’éveilleras, dès l’aube, Kamen viendra à toi et tu lui liras la première page de ce volume. Quand il aura réussi à accomplir la première tâche, alors il viendra encore à toi au lever du jour, et tu lui liras la seconde, et, ainsi de suite jusqu’à ce que le livre soit fini. Dis-lui cela et ordonne-lui de ne jamais désespérer à cause des difficultés. Avec chaque difficulté surmontée, son pouvoir augmentera, et, quand tout sera terminé, il sera au rang suprême. »
Je répétai ces paroles à Kamen. Il était maintenant debout à la porte, ses mains jointes devant lui, et sa tête inclinée très bas, de sorte que je ne pouvais voir son visage. Mais quand je cessai de parler, il leva la tête et dit : « J’obéis. »
Son visage reflétait encore ce rayonnement étrange que j’y avais vu auparavant.
« Dis-lui de s’en aller, dit-elle, et d’envoyer Agmahd ici. »
Quand je répétai cet ordre, il se retira doucement, et je pouvais voir à ses mouvements que, pour ses yeux, la pièce était toute sombre.
Un moment plus tard, Agmahd se tenait sur le seuil de la porte.
Elle s’approcha de lui et mit sa main sur son front. Immédiatement, j’y vis une couronne, et Agmahd sourit.
« Elle sera vôtre, dit-elle. Dis cela à Agmahd, c’est la plus grande couronne de la terre, une seule exceptée, et celle-là il n’a pas voulu la porter. Dis-lui, maintenant, de te porter dans ses bras et de te placer sur ta couche. Mais, tiens ferme le livre. »
Tandis que je répétais ces paroles elle vint à moi et toucha mon front. Une profonde, une délicieuse langueur descendit sur moi et il me sembla que les paroles expiraient sur mes lèvres. Mais je ne pus les redire, tout s’était évanoui. Je dormais.
L’idylle du Lotus blanc - Livre 1 - Chapitre 11